Horloges à voir, ou le temps dans l’image au Musée des beaux arts de l’Alberta

Par Jonathan Newman, Adjoint à la conservation, photographies, MBAC le 01 mars 2017


Michael Schreier, Cours d'eau, travée de pierres, 1994–1995, 13 épreuves au colorant azoïque (Ilfochrome), 20,3 x 25,4 cm chacune; image : 20,3 x 25,4 cm chacune. Institut Canadien de la photographie du Musée des beaux-arts du Canada

Dans notre monde saturé d’images, nous tenons facilement pour acquis la capacité de la photographie à figer l’instant. Depuis son invention il y a presque deux cents ans, la photographie a su saisir des événements fugaces, nous offrant des manières de voir jusque-là impossibles à concevoir. La photographie a modifié notre lien au passé et au monde qui nous entoure.

Nos histoires et nos souvenirs, tant personnels que collectifs, sont aujourd’hui façonnés par la photographie et par le regard (pour fragmenté et imparfait qu’il soit) qu’elle offre sur le défilé éphémère de la vie. En tant que moyen d’expression, la photographie prolonge également la vision humaine, mettant à nu la dynamique qui anime les moindres fractions du temps et révélant des choses autrefois inconcevables.

Présentée pour la première fois en 2015 au Musée des beaux-arts du Canada, la fascinante exposition Horloges à voir. Photographie, temps et mouvement actuellement l’affiche au Musée des beaux-arts de l’Alberta (AGA) réunit des images provenant toutes de la collection de l’Institut canadien de la photographie du Musée des beaux-arts du Canada.


Gary Schneider, Telma, 1990, épreuve à la gélatine argentique, 92,3 x 74,6 cm; image: 91,1 x 73,4 cm. Don de l'American Friends of Canada Commitee, Inc., 2002, grâce à la générosité de John Erdman. Institut Canadien de la photographie du Musée des beaux-arts du Canada

Horloges à voir réunit aussi bien des œuvres historiques que contemporaines, artistiques que scientifiques. Le titre de l’exposition vient d’un passage lyrique d’un ouvrage de Roland Barthes, La chambre claire : Note sur la photographie, dans laquelle l’écrivain décrit le bruit des appareils photographiques (surtout les anciens appareils en bois) qu’il associe au bruit du temps (cloches, horloges, montres), qualifiant les appareils d’« horloges à voir ».

L’exposition s’organise autour de trois thèmes librement structurés : l’instant figé, l’instant prolongé et la simultanéité. Comme on pourrait s’y attendre, l’instant figé étudie la capacité de la photographie à saisir un moment précis. Le premier mur de cette section met en vedette La culbute (1887) de William Notman, une image qui dépeint une scène rituelle : des membres du Montreal Snow Shoe Club lançant en l’air un de leurs membres. Si la scène semble être un des premiers exemples d’arrêt sur image (l’homme lancé restant suspendu en l’air), il s’agit pourtant d’une photo composite créée à partir de multiples expositions réalisées en studio.

En 1887, l’année où cette photo a été créée, la sensibilité des films et la vitesse d’ouverture des objectifs réussissaient tout juste à capter le mouvement avec un minimum de flou. À peu près à la même époque plusieurs photographes, dont Eadweard Muybridge et Étienne-Jules Marey, ont commencé à exploiter les nouvelles techniques d’accélération du procédé et à se lancer dans des études de mouvement.


Eadweard Muybridge, Court à fond de train, v. juin 1885–11 mai 1886, tiré en novembre 1887, phototype, tiré par New York Photogravure Co. , 47,9 x 59,1 cm; image : 16,1 x 44,3 cm. Don de Mme Virginia P. Moore, Ottawa, 1981. Institut Canadien de la photographie du Musée des beaux-arts du Canada

Muybridge a utilisé des grilles et de multiples appareils photo pour saisir et illustrer le mouvement humain et animal. Il a été le premier à produire la preuve photographique que les quatre sabots d’un cheval au galop quittaient le sol en même temps, ébranlant le monde artistique qui voyait souvent ce genre de représentations contredire ces nouvelles connaissances. Muybridge a pris plus de 100 000 photos de mouvements dont 20 000 sont reproduites dans son ouvrage en onze volumes, Animal Locomotion, édité en 1887. Horloges à voir présente deux planches de la série « Annie G. au galop » (v. 1884–1886) et Courir à fond de train (v. 1885–1886).

Cette première section met aussi à l’honneur des œuvres du maître de « l’instant décisif », Henri Cartier-Bresson, et du pionnier de l’essor de la photographie à haute vitesse, Harold Edgerton. Sans oublier une extraordinaire image de la série d’O. Winston Link documentant la fin de l’ère de la vapeur, « Hot Shot » en route vers l’est, Iaeger, West Virginia (1956), qui réunit dans le même champ visuel un train à pleine vitesse, un avion en vol et des voitures à l’arrêt dans un cinéma en plein air. 

Deux épreuves plus contemporaines, L’appareil peut oblitérer la réalité qu’il capte (1978) de Sorel Cohen et Objets flottants (1975–1980) de George Legrady, soulèvent des questions sur l’authenticité et la véracité photographiques ainsi que sur notre compréhension et notre interprétation des images. Citons Auguste Rodin : « … c’est l’artiste qui est véridique et c’est la photographie qui est menteuse ; car dans la réalité le temps ne s’arrête pas… ».


William Notman, Les chutes Niagara, 1869, épreuve à l'albumine argentique, 33,2 x 41,9 cm. Acheté grâce au fonds du Photography Collectors Group Fund, 1999. Institut Canadien de la photographie du Musée des beaux-arts du Canada

La section placée sous le thème de l’instant prolongé privilégie plutôt les images qui combinent des descriptions de mouvements et d’événements. Par exemple, le déplacement des eaux des cascades capté par William Notman dans Les chutes Niagara (1869) paraît nimbé d’un flou velouté. À cette époque, la durée d’exposition ne permettait pas d’éviter ce flou.

Au cours des années suivantes, ce même flou est cependant devenu un motif récurrent symbolisant le mouvement et le passage du temps. La superbe série de Michael Schreier, Cours d’eau, travée de pierres (1994-1995), illustre cette technique, les longues durées d’exposition nécessaires à la réalisation des images adoucissant le courant paresseux de la rivière et les ondulations de la végétation.

Ces temps d’exposition sont aussi manifestes dans Manifestation (autorisation de huit faces) (1999) de Michael Snow et dans Chorégraphie pour marionnette (1976) de Suzy Lake, deux images dont les longues expositions ont permis de capter les silhouettes brouillées des interprètes des performances devenues des œuvres. Dans Dessins de neige et de temps (1977) de Serge Tousignant, la frénésie des marques de ses dessins trahit le flou de la danse des flocons de neige, chaque marque devenant l’expression concrète du temps et du mouvement.


Serge Tousignant, Dessin de neige et de temps No 4, 1977, épreuve électrostatique, 71,1 x 106,7 cm; image: 66,6 x 101,8 cm. Institut Canadien de la photographie du Musée des beaux-arts du Canada

Telma (1990), de Gary Schneider, une photo provenant d’une série de portraits caractérisés par des durées d’exposition extrêmement longues, offre une autre approche de l’instant prolongé. Ici, l’artiste a combiné poses prolongées et intimité d’un studio sombre pour saisir des expressions souvent pratiquées avant la réalisation d’un portrait. Il a placé ses modèles au sol sous un appareil grand format, puis il s’est lentement déplacé autour d’eux dans le noir, suivant la trace des différentes parties de leurs visages à l’aide d’une petite lampe de poche.

L’exposition s’achève sur l’exploration du thème de la simultanéité. Dans cette dernière section, les photos peuvent en quelque sorte être vues comme une fusion du spatial et du temporel permettant d’expérimenter de multiples moments ou points de vue en même temps. Ainsi, dans Rue Randolph, Chicago (1956) de Harry Callahan, des silhouettes de passants se fondent les unes aux autres grâce à une exposition multiple de trois, voire quatre moments distincts.


Kristan Horton, Des gants jetables, 2009, épreuve au jet d'encre, 145 x 111 cm; image : 136 x 102 cm. Institut Canadien de la photographie du Musée des beaux-arts du Canada

Des gants jetables (2009), une épreuve à la manière cubiste de Kristan Horton, est aussi une combinaison d’expositions — prises selon de multiples angles puisque l’artiste a tourné autour de matériaux abandonnés, entassés au sol de son studio, avant de classer ses images par ordre chronologique, avec divers degrés d’opacité, à l’aide d’un ordinateur. Le résultat final est une superposition spatio-temporelle fondue en une seule image.

Avec cinquante-sept photos et une fascinante installation vidéo, Horloges à voir regroupe de nombreux chefs-d’œuvre. Chaque image est captivante et toutes sont d’élégantes réflexions sur la capacité de la photographie à figer le temps et le mouvement. Toutes offrent aussi des images convaincantes de la réalité vue à travers la lentille et l’œil de l’artiste. 

Horloges à voir. Photographie, temps et mouvement est à l’affiche jusqu'au 18 juin 2017 au Musée des beaux-arts de l’Alberta.


Par Jonathan Newman, Adjoint à la conservation, photographies, MBAC| 01 mars 2017
Catégories :  Expositions

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