Images de la zone glaciale

Par Katherine Stauble, Rédactrice, Bureau du Directeur, MBAC le 17 mars 2014

Robert Flaherty, Deux femmes et un enfant avec de l’équipement de tournage, Île de Baffin (v. 1913–1914), négatif d’une diapositive sur verre. Bibliothèque et Archives Canada, a114227. © The Robert and Frances Flaherty Study Centre, Claremont School of Theology, Claremont, CA

En 1913, lorsque Robert Flaherty embarque à Terre-Neuve pour sa troisième expédition dans l’Arctique canadien, il emporte avec lui suffisamment de vivres et de matériel – notamment des perforatrices et de la dynamite, des articles de pêche et des fusils, des appareils photo et des caméras, sans oublier 450 kilos d’agents chimiques photographiques, 7 600 mètres de pellicule et 2 000 plaques de verre – pour permettre à 11 hommes de tenir 19 mois. Il faudra trois jours pour décharger le bateau une fois arrivé à l’île de Baffin.

Flaherty était chargé par le baron des chemins de fer, sir William Mackenzie, d’explorer la côte est de la baie d’Hudson pour y trouver des dépôts de minerai ferreux. Toutefois ce prospecteur et arpenteur était aussi un photographe de talent et un cinéaste en herbe. Intéressé par le mode de vie des Inuits, il a rapporté près de mille photos des quatre expéditions de Mackenzie organisées entre 1910 et 1916. Il est ensuite devenu célèbre pour son film Nanook of the North (1922), une œuvre considérée comme le tout premier documentaire jamais réalisé. 

Flaherty est l’un des 14 photographes à faire partie d’Images de l’Arctique au tournant du vingtième siècle. Réunissant une trentaine de photos et d’albums de la collection de Bibliothèque et Archives Canada (BAC), cette fascinante exposition à l’affiche du Musée des beaux-arts du Canada (MABC) est la troisième d’une série réalisée conjointement par ces deux institutions.

Dès le début de son exploration, l’Arctique et ses icebergs impressionnants, ses paysages désertiques et ses peuples intrépides enflamment l’imagination. Des peintres tels que Caspar David Friedrich, Frederic Edwin Church, Rockwell Kent et Lawren Harris le représentent comme une région d’une beauté sublime, austère et souvent dangereuse. Et grâce à la photographie les artistes, mais aussi les explorateurs et les chercheurs, témoignent de leurs multiples expériences et visions différentes.

Ce sont ces approches variées du Nord qu’Andrea Kunard, conservatrice associée de la photographie au MBAC et commissaire de l’exposition, a voulu présenter dans Images de l’Arctique : « Parmi ces photographes, quelques-uns sont des fonctionnaires qui ont participé à des expéditions réalisées pour des motifs de souveraineté ou pour produire des levés géologiques et géographiques. D’autres sont des chasseurs de baleines, et d’autres encore satisfont une curiosité ou un intérêt personnels. »

Tous ces envahisseurs étrangers débarquent dans un environnement fragile, à une époque où les Européens pensent que ce territoire leur revient de droit. Andrea Kunard précise : « C’est évidemment un point de vue occidental, et non autochtone, qui véhicule donc toutes sortes de stéréotypes. » Elle s’empresse néanmoins d’ajouter que les sujets n’étaient pas les victimes des photographes : « Ils avaient leur mot à dire sur la façon dont ils voulaient être représentés. Ils savaient ce qu’était un appareil photo, ils savaient aussi qu’ils pouvaient poser, montrer qu’ils étaient des grands chasseurs. »

Deux femmes et un enfant avec de l’équipement de tournage, une image prise par Flaherty lors de son expédition à l’île de Baffin en 1913 et présentée ici sur un écran tactile, illustre merveilleusement ce mariage de l’ancien et du nouveau : les figures inuites vêtues de fourrures traditionnelles sont photographiées avec un trépied et une valise servant à transporter du matériel de photo. Comme le souligne Andrea Kunard, l’esthétique romantique situe Flaherty dans la tradition pictorialiste en vogue à cette époque : « Il jongle de main de maître avec l’ombre et la lumière et réussit à faire exister les Inuits, leur terre et même leurs chiens au sein d’un univers coupé du monde moderne. C’était un iconoclaste fini. Il n’avait pas peur de mousser ses qualités, mais il était extrêmement intéressé par la photo. »

 

Geraldine Moodie, Veuve et enfants inuits (1904–1905), épreuve à la gélatine argentique. Bibliothèque et Archives Canada, e006581106

Comme l’atteste ici le travail de Geraldine Moodie et d’Edith Watson, les femmes avaient aussi le doigt sur le déclencheur. Geraldine Moodie – petite-fille de Susanna Moodie, auteure du célèbre ouvrage Roughing it in the Bush – a été aquarelliste avant de découvrir la photo, d’ouvrir trois studios photographiques commerciaux dans les années 1890 en Saskatchewan et de réaliser des portraits d’autochtones et de colons européens. En 1904, elle a rejoint son mari, un officier de la Police à cheval du Nord-Ouest, dans l’est de l’Arctique. Ses images de mères et d’enfants inuits prises dans un studio de fortune incarnent toutes les notions de maternité et d’éducation de l’époque victorienne.  

Quant à Edith Watson, elle a été tout particulièrement attirée par les peuples et les paysages de Terre-Neuve et du Labrador. En 1880, elle a 19 ans lorsqu’elle quitte pour la première fois son Connecticut natal pour une expédition de deux semaines au Massachusetts avec son âne, Jaffa. Son désir de voyage ne l’a ensuite jamais quittée. Gagnant sa vie comme peintre, elle a délaissé la peinture pour la photographie au début des années 1890 et passé les étés des quarante années suivantes à faire le tour du Canada à pied, en charrette à chien, à cheval, en car, en train ou encore en bateau à vapeur ou à voile, transportant un lourd équipement photo et développant ses images en cours de route, dans des ruisseaux.

L’exposition comprend un petit album de Watson fait à la main. La page à laquelle il est ouvert présente deux images prises au Labrador en août 1913. La première est une vue d’un iceberg flottant comme une aile de requin en pleine mer ; sur la seconde, prise à la mission de Hopedale, une famille pose devant une maison de bardeaux, son chien savourant la chaleur de l’été.

Edith S. Watson, Vue d’un iceberg (1913), de l’album Edith S. Watson, 1913, épreuve à la gélatine argentique. Bibliothèque et Archives Canada, e010791414

Les autres photographes d’Images de l’Arctique sont entre autres A. A. Chesterfield et George Simpson McTavish, qui ont tous deux travaillé dans le Nord pour la Compagnie de la Baie d’Hudson (CBH), et Leo Jackman, assistant médical sur un vapeur de la CBH, qui conservait un journal et un album photo de ses expériences. Les photographes d’expédition Robert Bell et A.P. Low étaient à l’emploi de la Commission géologique du Canada, et Thomas Mitchell a été photographe lors de l’Expédition arctique britannique de 1875–1876 qui avait pour objectif d’atteindre le pôle nord et la mer polaire ouverte. George Lancefield a été photographe sur un bateau qui naviguait vers l’archipel arctique en 1906 en vue de proclamer la souveraineté canadienne. George Comer était un célèbre chasseur de baleine, ethnologue, cartographe et écrivain.

En 1869, mû par « un désir devenu incontrôlable… d’étudier la nature dans ses terribles aspects de la zone glaciale », William Bradford, un artiste de Boston, affréta un vapeur qui appareilla vers l’île de Baffin et la baie de Melville, au Groenland. Son livre exposé dans une vitrine, Arctic Regions, est vu comme l’un des joyaux de l’histoire de la photo.  

Le portrait de Bella Lyall-Wilcox et de sa petite sœur, Betty Lyall Brewster, se distingue des autres car peu de ces sujets photographiés ont été identifiés. Il fait partie du projet Un visage, un nom lancé en 2004 par BAC pour encourager la communauté inuite à mettre un nom sur les visages des milliers de photos d’Inuits de sa collection. Jusqu’à présent, 1 700 personnes ont été identifiées.

Andrea Kunard estime que cette présentation de photos du début du XXe siècle est tout à fait d’actualité pour le visiteur du XXIe siècle : « Elle permet d’apprécier les approches descriptives photographiques nombreuses et variées des Inuits et de leur terre, ainsi que la façon dont ces différentes perspectives ont nourri notre relation permanente avec le Nord. »

Images de l’Arctique au tournant du vingtième siècle est présentée au MBAC dans la salle A102a, jusqu'au 1er septembre 2014.


Par Katherine Stauble, Rédactrice, Bureau du Directeur, MBAC| 17 mars 2014
Catégories :  Expositions

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