Jimmie Durham. Ils seront réduits à néant

Par Katherine Stauble, Rédactrice, Bureau du Directeur, MBAC le 07 juillet 2014

Jimmie Durham, Encore tranquillité (2008), pierre en fibre de verre et avion, 150 x 860 x 806 cm, MBAC

L’avion allemand assemblé à la main repose sur le sol, son poste de pilotage pulvérisé sous l’impact d’un rocher géant, qui semble tombé du ciel. Le calme est revenu.

Encore tranquillité, cette sculpture de 2008 de Jimmie Durham, Américain d’origine, a été l’une des œuvres les plus populaires de l’exposition de l’été dernier, Sakahàn. Art indigène international. Toujours installée dans l’atrium à deux niveaux des salles d’art contemporain du premier étage, elle peut être vue sous différentes perspectives, en ayant en tête autant de trajectoires de vol. Fantaisiste et « un peu méchante », selon son créateur, elle renverse l’ordre normal des choses.

« J’imagine quelqu’un qui, dérangé par une mouche, l’écrase pour retrouver la paix un moment », raconte Durham à Magazine MBAC. « Mais j’aimais vraiment l’avion : le résultat d’un aussi bon travail artisanal, et il volait encore ! » L’artiste a acheté l’aéronef à Berlin, où il habite maintenant, et a mis l’accident en scène sur un vieux terrain d’aviation russe à l’extérieur de la ville, le 4 juillet 2008. « Mon cadre de référence était simple. Et l’est toujours : la nature nous tombe dessus. Nos brillants efforts sont réduits à néant. Mais cette tragédie est à mes yeux amusante. Nos efforts SONT brillants, et ils SERONT réduits à néant. Ainsi, quelqu’un peut dire : “Je pars en vacances”, mais il est plutôt frappé par un camion ou meurt du cancer. »

L’univers de Durham est peuplé de gros rochers qui tombent. En 2004, il a jeté une pierre sur une Ford Festiva à la Biennale de Sydney. En 2005, il a présenté l’immersion d’un bloc de granit, sur lequel il avait peint un rudimentaire visage de M. Patate, dans une rivière à Sunderland, en Angleterre. Pour St. Frigo [Saint-Frigo], réalisé en 1996, il avait lancé des pierres sur un réfrigérateur et exposé le résultat.

Durham voit la pierre comme une métaphore de l’architecture, de la monumentalité, du pouvoir de l’État et du caractère oppressif des systèmes de croyances centralisés. « J’aime la pierre, déclare-t-il. Mais je déplore la façon dont l’État la détourne pour en faire une métaphore. J’ai donc décidé de recourir à une autre image, et la pierre, pour moi, représente la nature dans son entier. Nous avons tendance à dire que la pierre est permanente, inamovible, alors qu’en réalité elle est simplement plus lente et résistante que nous, ou parfois beaucoup plus rapide. »

Jimmie Durham. Photo : jef byttebier/het pakt

Né à Washington, en Arkansas, en 1940, de parents cherokee, Jimmie Durham a commencé, dans la vingtaine, à fabriquer des objets soigneusement sculptés dans le bois, le cuir et le granit de sa région. Sans titre, pièce  de 1970, est une délicate sculpture en acajou serti d’agates. Il était aussi, à la même époque, actif dans les domaines du théâtre, de la performance, du mouvement pour les droits civiques et, dans la majeure partie des années 1970, il a été organisateur politique au sein de l’American Indian Movement. Après avoir beaucoup voyagé aux États-Unis, en Amérique centrale et du Sud, il s’est installé dans les années 1990 en Europe.

C’est là que Durham a observé le rapport entre la pierre et le pouvoir de l’État, comme celui exprimé dans l’architecture et les monuments. « L’Europe est une construction architecturale, bien davantage que toute autre chose, l’architecture y ayant endossé durant des siècles un programme étatique d’une telle force d’invention et de mise à exécution des convictions, de la foi. », déclarait-il dans une entrevue en 2008. 

Encore tranquillité est également profondément ancré dans la culture américaine et autochtone. Lors d’une récente visite à Ottawa, Candice Hopkins, conservatrice indépendante en art autochtone et commissaire associée de Sakahàn, a parlé de la propension de Durham à lancer des pierres. « Même si ces gestes sont humoristiques, a-t-elle précisé, il y a toujours ce message politique en toile de fond. Jimmie a dit déjà que les pierres sont comme le peuple cherokee, jetées sur la route, et déplacées maintes et maintes fois. Les Cherokee font partie des nombreuses nations déménagées de force dans l’Oklahoma. » 

La créativité foisonnante de Durham s’exprime dans des formats variés, allant de la poésie, des essais et autres productions écrites, aux dessins, photographies, sculptures, installations multimédias et performances. Son travail a été fait l’objet d’au moins quatre rétrospectives majeures en Europe (à Paris, Marseille, La Haye et Anvers) et Durham a participé à la documenta (en 1992) et à la Biennale de Venise (en 1999).

Encore Tranquillité est présentée dans la salle B105 jusqu’au 25 août 2014.


Par Katherine Stauble, Rédactrice, Bureau du Directeur, MBAC| 07 juillet 2014
Catégories :  Expositions

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