John Ruskin : l’écho des pierres

Par Katherine Stauble, Rédactrice, Bureau du Directeur, MBAC le 10 février 2014

John Ruskin, Ca’ d’Oro, Venise (1845), mine de plomb, aquarelle et gouache sur papier teinté; 33 × 47,6 cm. Ruskin Foundation (Ruskin Library, Lancaster University) (RF 1590). Image avec l'autorisation de la Ruskin Foundation

Le dessin à l’aquarelle de la Ca d’Oro à Venise réalisé par John Ruskin est à l’image de l’homme : brillant, intense, poétique et idiosyncrasique. Si un tiers de l’œuvre  est rendu avec un grand luxe de détails et une grille rythmique d’arcs gothiques, le reste demeure inachevé. Ruskin  – écrivain, critique, géologue, professeur et artiste – était un être aux multiples talents et aux émotions complexes.

Ca d’Oro fait partie des 140 dessins, aquarelles et photographies présentés au Musée des beaux-arts du Canada (MBAC) dans le cadre de l’exposition John Ruskin. Artiste et observateur, qui couvre l’impressionnante production de l’artiste sur une carrière de 60 ans. Organisée en partenariat avec les National Galleries of Scotland, elle réunit des œuvres d’importantes collections publiques et privées de Grande-Bretagne, du Canada et des É.-U.

L’exposition, disposée de façon thématique, explore les sujets de prédilection de Ruskin : l’architecture et la nature. L’artiste dessinait, entre autres, des bâtiments, des détails en gros plan de sculptures architecturales, des vues lointaines de villages blottis au fond de vallées alpines, des nuages, des rochers, des glaciers, des arbres, des fougères, des coquillages, des oiseaux. Chaque dessin est comme un joyau, invitant à une observation attentive de ses nuances lumineuses et de ses nombreuses facettes.

Ruskin, célébré de son vivant comme l’un des critiques d’art et théoriciens de la société les plus influents de l’Angleterre victorienne, était aussi l’un de ses plus grands aquarellistes et dessinateurs. Même s’il n’était pas un artiste professionnel au sens actuel du terme, exposant rarement son travail, Ruskin dessinait quotidiennement, de façon presque journalistique. Le dessin était pour lui une manière de renforcer ses talents d’observation, de recueillir et d’enregistrer des informations et d’apprendre sur le monde. C’était également un moyen d’exprimer ses émotions. « Ses dessins faisaient partie de sa vie privée, cachée », explique Christopher Newall, un des commissaires de l’exposition en entrevue à Magazine MBAC. « Ruskin souffrait de changements d’humeur profonds, et le dessin lui permettait de libérer ses pensées. »

À l’entrée de l’exposition figurent deux autoportraits, dans lesquels le regard intense de Ruskin semble embrasser le monde. Suit une introduction aux œuvres de jeunesse de l’artiste : des dessins raffinés, pour l’essentiel à l’encre noire, de scènes en Grande-Bretagne et en Italie. Bien qu’encore adolescent lorsqu’il a réalisé Rosslyn Chapel [Chapelle de Rosslyn] (1838), il rendait les sculptures architecturales avec un profond respect pour leurs artisans, remarque Conal Shields, également commissaire de l’exposition. « Le mouvement de la main de l’artiste, écrit-il dans le catalogue, calque avec tendresse les gestes des maçons qui ont fait surgir de la pierre ces riches motifs de fleurs et d’animaux. » 


John Ruskin, Chapiteau 36 du palais Ducal, Venise  (1849–1852), mine de plomb et lavis sur papier vergé blanc; 22,3 × 23,5 cm. Ruskin Foundation (Ruskin Library, Lancaster University) (RF 1601). Image avec l’autorisation de la Ruskin Foundation

Parmi ses œuvres plus tardives, Capital 36 of the Ducal Palace [Chapiteau 36 du palais des doges], aquarelle très vivante, rend la masse imposante avec un emploi maîtrisé de la lumière et de l’ombre. Une illustration pour l’influent ouvrage de Ruskin sur l’architecture, Les pierres de Venise, montre des rangées de chapiteaux avec un luxe de détails. Plusieurs daguerréotypes sont également associés aux dessins (un griffon devant le Duomo de Vérone, par exemple) pour témoigner de la façon dont l’artiste se servait de la photographie comme aide-mémoire, et comme outil pour l’aider à identifier les zones d’ombre et de lumière.

La prédilection de Ruskin pour le contour et son habitude de laisser ses œuvres inachevées produit des images particulièrement saisissantes. Une esquisse à l’aquarelle du palais des doges et du campanile de Saint-Marc à Venise compte tellement d’espace laissé en blanc que le palais semble flotter sur l’Adriatique. D’autres pièces, comme The Fondamenta Nuove [Les Fondamenta Nuove], se démarquent par leur absence relative de détails. De telles polarités dans la technique sont peut-être le reflet de fluctuations dans l’état d’esprit de Ruskin, qui oscillait entre périodes d’euphorie et de profond désespoir. Christopher Baker écrit dans le catalogue que Ruskin modifiait ses méthodes « en fonction de son humeur ou de ses préoccupations ». 

La moitié environ de l’exposition est consacrée à la nature (tant des études en gros plan que des vues lointaines), dont plusieurs magnifiques dessins de rochers. Une série de photographies et de dessins montrent comment Ruskin a cherché à capter la puissance et les protubérances abruptes des glaciers près de Chamonix dans les Alpes françaises. Reçu comme membre de la Geological Society of London, Ruskin était féru de géologie et du mouvement glaciaire. Pour lui, les questions de métamorphose, de pression et de stabilité étaient au centre des phénomènes naturels et de l’identité humaine.

John Ruskin, Rochers et fougères dans un bois à Crossmount, Perthshire (1847), plume, encre, et aquarelle sur mine de plomb, sur papier, 32,3 × 46,5 cm. Avec l’autorisation de l’Abbot Hall Art Gallery, Lakeland Arts Trust, Kendal, Cumbria, R.-U. (AH1134/73)

Enfant unique élevé en quasi-isolement par des parents évangéliques qui exerçaient un contrôle très serré, Ruskin avait sept ans quand il a réalisé ses premières esquisses connues. À 12 ans, il prenait chaque semaine des cours de dessin, et à 13 était devenu passionné par le travail de J.M.W. Turner, dont les aquarelles aériennes illustraient le livre de Samuel Roger, Italy, offert à Ruskin comme cadeau d’anniversaire. Cet ouvrage allait également donner au futur artiste l’envie de voyager, et ses parents ne tardèrent pas à l’encourager en ce sens avec le premier de nombreux séjours en famille en France, Allemagne, Suisse et Italie. Sur le chemin du retour vers Londres, Ruskin entreprit de tenir un journal de voyage illustré.

Une des dernières œuvres de l’exposition est une estampe d’un dessin de Ruskin, The Dryad’s Crown [La couronne de la dryade], réalisée pour le cinquième tome de son livre, Modern Painters. Une bractée de feuilles de chêne, ratatinée par le gel automnal, est enroulée à la manière d’une couronne. Dans le plus pur style de l’artiste, les relations rythmiques entre chaque élément pris séparément confèrent à l’œuvre toute son élégance. Ruskin précisait dans l’ouvrage qu’il aurait pu choisir de dessiner des feuilles au printemps, mais qu’elles « s’affaisseraient et perdraient leurs relations ». À l’opposé, les feuilles d’automne, du fait qu’elles se fanent, « conservent assez pour montrer à quel point la forme de la feuille est noble ».

John Ruskin. Artiste et observateur est à l’affiche au MBAC du 14 février au 11 mai 2014. Le catalogue de l'exposition est disponible en français et en anglais.


Par Katherine Stauble, Rédactrice, Bureau du Directeur, MBAC| 10 février 2014
Catégories :  Expositions

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