Légende : « On n'est pas un journal de hippies »

Par Katherine Stauble, équipe MBAC le 01 novembre 2016


Neil Grassick, Ayez pitié de l’automobiliste qui roulerait rue Commissioners à Toronto et qui, perdu dans le brouillard, tenterait de suivre n’importe laquelle de ces bandes blanches, v. 1953, épreuve à la gélatine argentique avec crayon gras, 23 x 17,5 cm. Don du journal Globe and Mail à l’Institut canadien de la photographie du Musée des beaux-arts du Canada

Parmi les photographies de l’exposition Légende. Les archives photographiques du Globe and Mail se trouve une épreuve de 1953 montrant une route déserte, enlaidie par d’inesthétiques poteaux électriques, des fissures sinueuses et un motif hétéroclite de lignes peintes. Ayez pitié de l’automobiliste qui roulerait rue Commissioners à Toronto et qui, perdu dans le brouillard, tenterait de suivre n’importe laquelle de ces bandes blanches, peut-on lire dans la légende.

Un tel humour empreint d’ironie, tant visuel que textuel, marque en filigrane toute cette exposition captivante. Légende réunit 175 photographies de presse en noir et blanc avec leurs légendes, ou inscriptions, dactylographiées au verso. La plupart d’entre elles datent de la période d’après-guerre, de 1950 à 1970.

Organisée en collaboration avec le Globe and Mail à Toronto et l’Archive of Modern Conflict (AMC), l’exposition s’appuie sur un don de quelque 24 000 tirages d’époque du vénérable journal au tout nouvel Institut canadien de la photographie (ICP) du Musée des beaux-arts du Canada (MBAC). Légende a été présentée plus tôt cette année à Toronto comme une des expositions principales du festival de photo CONTACT Banque Scotia, installée dans l’ancienne salle des presses du quotidien, qui est vouée à la démolition.


Photographe non identifié, Croiser un chat noir porte toujours la guigne, mais un vendredi 13 – mon Dieu ! –voilà exactement ce qu’a dit Jean Craig, 1953, épreuve à la gélatine argentique avec retouches, 22,7 x 15,2 cm. Don du journal Globe and Mail à l’Institut canadien de la photographie du Musée des beaux-arts du Canada

Légende propose une plongée en profondeur dans la société canadienne et l’industrie de l’information imprimée à une époque aujourd’hui révolue, un temps où la plupart des acteurs du monde de la nouvelle étaient des hommes blancs, où les chapeaux à large rebord et les manteaux de fourrure étaient à la mode, où une photographie était encore une réalité physique que l’on tient dans la main.

La photographie comme artéfact est, en fait, essentielle dans l’approche choisie par les commissaires de l’exposition, Roger Hargreaves, Jill Offenbeck et Stephanie Petrilli, tous de l’AMC. « Nous vivons aujourd’hui dans une ère de métadonnées médiatisées, et le tirage physique d’origine est désuet », dit Hargreaves en entrevue avec Magazine MBAC. « Il était important pour nous en tant que commissaires de faire de ces objets historiques le centre de l’exposition et de ne pas leur substituer des reproductions ou des agrandissements. »

Comme l’indique le titre Légende (Cutline, en anglais), l’exposition donne au texte la même importance qu’à l’image. « Cutline est un terme journalistique qui désigne la légende développée au dos de l’épreuve, précise Hargreaves. Le but de ces textes était de donner une ligne directrice aux rédacteurs, et ils n’avaient pas vocation à être reproduits in extenso. »


Photographe non identifié, Mme John Kennedy au Carrousel de la GRC, à Ottawa, 1961, épreuve à la gélatine argentique, 21,8 x 18,2 cm. Don du journal Globe and Mail à l’Institut canadien de la photographie du Musée des beaux-arts du Canada

Souvent, le texte ajoute à l’ambiance rétro de l’exposition, comme avec Ayez pitié de l’automobiliste, mentionnée plus haut, ou la légende Mme John Kennedy sur un portrait de Jacqueline Kennedy. « Nous voulions conserver dans l’exposition les saveurs de la véritable langue authentique du journal à cette époque, ajoute Hargreaves, parce l’image et le texte font partie intégrante du concept de photographie de presse. »

L’exposition documente certains des moments forts de l’histoire du Canada d’après-guerre : la traversée historique à la nage du lac Ontario réalisée par Marilyn Bell, la grève sauvage des employés des postes qui ont gagné le droit à la négociation collective pour l’ensemble du service public, l’inauguration du nouvel hôtel de ville de Toronto et celle du réseau de métro de Montréal, la construction du premier satellite canadien, l’élaboration de stratégies pour contrer la menace de la bombe atomique et la pauvreté persistante dans les communautés autochtones.


John McNeill, Réputé être le seul de ce type à Toronto, ce casse-croûte est en sursis, v. 1963, épreuve à la gélatine argentique avec crayon gras, 17,4 x 23,6 cm. Don du journal Globe and Mail à l’Institut canadien de la photographie du Musée des beaux-arts du Canada

En même temps, ces images ne sont pas nécessairement les plus célèbres, les plus « emblématiques » de ces événements. « Notre démarche muséologique a été de volontairement ne pas raconter une histoire chronologique du Canada d’après-guerre, insiste Hargreaves, pas plus que de choisir les images les plus connues du journal. Nous voulions bâtir l’exposition à partir des archives accumulées au fil du temps, plutôt qu’avec des photos bien précises. »

En travaillant sur de nombreuses archives européennes et nord-américaines dans ses fonctions de conservateur des collections de presse au bureau londonien d’AMC au R.-U., Hargreaves a découvert que « certains tropes et tendances se dessinent dans l’accumulation ». Quand ses collègues et lui ont analysé les archives du Globe and Mail, ils ont constaté que plusieurs thèmes émergeaient de manière organique, et c’est ainsi que se sont formés les 13 regroupements à la base de Légende.



Photographe non identifié, Erma Walters et Kay Grigrodis, deux camarades d’une ligne de piquetage devant J. D. Carrier Shoe Co. Ltd., brandissent une pancarte pour protester contre l’utilisation dans l’usine Carrier de matériaux provenant de la tannerie Clark, en grève, 1962, épreuve à la gélatine argentique avec retouches, 22,9 x 17,1 cm. Don du journal Globe and Mail à l’Institut canadien de la photographie du Musée des beaux-arts du Canada

Une partie thématique est consacrée aux premiers ministres (John Diefenbaker et Pierre Elliott Trudeau), une autre aux sports (Marilyn Bell, la grande figure du hockey Dave Keon et le boxeur Kid Gavilán, entre autres) et une autre aussi aux portraits de célébrités (Glenn Gould, Oscar Peterson, Jacqueline Kennedy, Keith Richards et Joanne Woodward). D’autres regroupements traitent de manifestations et de piquets de grève, de rues principales dans des petites villes et de développement urbain.

Hargreaves avoue une préférence pour les photographies d’hommes au chapeau et de femmes en manteaux de fourrure. « Je les ai adorées instantanément, dit-il. Elles sont le reflet d’une période bien précise, et un hommage aux hivers canadiens longs et froids. Bien sûr, le commerce de la fourrure et des peaux fait partie intégrante de l’histoire du Canada. Néanmoins, les points de vue sur la fourrure comme article de mode sont radicalement différents aujourd’hui. »


Dennis Robinson, Richard Bolduc, enquêteur au ministère des Transports, lors de l’enquête sur l’écrasement d’un avion à Toronto 1970, épreuve à la gélatine argentique avec crayon gras, 17,5 x 23,8 cm. Don du journal Globe and Mail à l’Institut canadien de la photographie du Musée des beaux-arts du Canada

Chaque groupe thématique porte un titre fédérateur pris dans l’une des légendes. La partie sur les installations industrielles, intitulée Chemical Valley a une grisante odeur de richesse et de progrès, Sarnia, Ontario, est un triste rappel que les cheminées industrielles crachant leur fumée ont déjà été un signe de la bonne santé économique du pays. Un ensemble d’images sur le processus d’élaboration du journal porte le titre amusant, Adamson : on n’est pas un journal de hippies. À l’origine publiée dans un article sur l’éphémère journal de Winnipeg, Omphalos, la légende pourrait facilement servir de devise pour cette institution traditionaliste qu’est le Globe and Mail.

« Le Globe and Mail a toujours été un journal de fond avec une démarche sérieuse et un mépris apparent pour le sensationnalisme à la tabloïde, explique Hargreaves. J’espère que nous avons réussi à rendre cette réalité et rendu justice à nos sources. »

Et on peut dire que la réussite est totale. Un bon exemple est le choix d’une photographie de 1948 d’un perceur de coffre-fort, abattu sur la scène de crime. Présenté dans une partie de l’exposition traitant des techniques de retouche photo, le tirage montre que les retoucheurs ont rogné et masqué le corps sordide, ne conservant que l’image anodine du coffre-fort d’un entrepôt. Comme le déplore Hargreaves, le photojournaliste avait pris un cliché à la Weegee, ce célèbre « chasseur d’ambulances » de New York, et l’image a été complètement aseptisée pour la publication. « C’est avec sympathie que nous avons tous imaginé le désespoir du photographe dépité », dit-il.


Photographe non identifié, William Pool, abattu par la police en tentant d’ouvrir le coffre-fort de la Toronto Florist Co-operative, 1948, épreuve à la gélatine argentique avec crayon gras et retouches, 18 x 22 cm. Don du journal Globe and Mail à l’Institut canadien de la photographie du Musée des beaux-arts du Canada

Une dernière partie intitulée Les Canadiens est une intéressante exposition dans l’exposition, avec 28 photographies de presse des années 1950 qui rappellent la série emblématique du photographe d’origine suisse Robert Frank, Les Américains. Les photos de Frank, publiées en 1959 dans un ouvrage préfacé par Jack Kerouac, portaient un regard informel, sans complaisance, sur la culture populaire et la vie quotidienne américaines qui faisait écho à la vision de la Beat generation. Les Canadiens, également publié sous forme de beau livre, avec 80 photographies et une introduction de Douglas Coupland, semble être une ode plus sympathique à une génération de gens plutôt rayonnants de santé.

L’exposition se termine avec trois films fascinants : deux réalisés par l’AMC tout spécialement pour Légende, et l’incontournable Very Nice, Very Nice, d’Arthur Lispsett, produit en 1961 par l’ONF. L’œuvre de Lipsett est un montage remarquable de chutes de films rescapés de la salle de montage et mixés avec du son. Tour à tour drôle et inquiétant, il crée un fond sonore fort à propos pour une exposition qui est elle aussi à la fois drôle et inquiétante, mais aussi, de temps à autre, charmante, apaisante et excentrique. Tout comme le Canada. 

Légende. Les archives photographiques du Globe and Mail est à l’affiche au Musée des beaux-arts du Canada jusqu'au 12 février 2017. Pour de plus amples renseignements veuillez cliquer ici.


Par Katherine Stauble, équipe MBAC| 01 novembre 2016
Catégories :  Expositions

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