L’illustre imaginaire de Gustave Doré

Par Katherine Stauble, Rédactrice, Bureau du Directeur, MBAC le 10 juin 2014

Nadar, Gustave Doré (1832–1883), v. 1856–1858. Épreuve à la gélatine argentique, 20,6 × 15 cm. MBAC. Don de Dorothy Meigs Eidlitz, St. Andrews (Nouveau-Brunswick), 1968 (32337)

Alors que Gustave Doré n’a que huit ans, il organise la reconstitution d’une grande procession dans sa ville natale de Strasbourg, en France. Avec ses camarades de classe, il décore quatre chars d’enseignes et s’autoproclame chef d’une guilde artistique. Perché sur son chariot, le jeune Gustave dessine rapidement des croquis qu’il distribue à une foule enthousiaste. Des années plus tard, l’artiste reviendra sur son rêve précoce de gloire et d’adoration, rappelant à un ami d’enfance : « Ce fut alors que vous m’avez tous prédit que je deviendrais un grand peintre ».

Les amis de Doré ne sont pas loin de la réalité, en cette année 1841, car il sera effectivement peintre accompli, mais aussi graveur, aquarelliste et sculpteur. Avant tout, cependant, Gustave Doré devra sa renommée à ses talents extraordinaires d’illustrateur à l’imaginaire débridé, créateur de lieux et d’êtres fantastiques, pionnier de la bande dessinée et source d’inspiration de grands cinéastes.

Aujourd’hui, une exposition majeure, Gustave Doré (1832–1883). L’imaginaire au pouvoir, réunit 100 peintures, sculptures, estampes et dessins de cet influent artiste français du XIXe siècle. Organisée conjointement par le musée d’Orsay à Paris et le Musée des beaux-arts du Canada (MBAC), dont la collection compte 10 œuvres de lui, il s’agit de la première rétrospective exhaustive consacrée à Doré, qui promet d’offrir au visiteur une meilleure compréhension de l’œuvre extravagante du créateur dans sa globalité et sa singularité. L’exposition est accompagnée d’un catalogue magnifiquement illustré avec plus de 20 essais d’experts internationaux.

Gustave Doré, « Au secours ! au secours ! voilà M. le marquis de Carabas qui se noie », 1864. Frontispice pour Le Maître Chat ou Le Chat botté. Publié dans Charles Perrault, Contes, gravure sur bois, gravé par Adolphe François Pannemaker (1822–1900). Hetzel, Paris; in-fol, 44,2 × 33,1 cm. The Metropolitan Museum of Art, New York, The Elisha Whittelsey Collection, The Elisha Whittelsey Fund, 1969 (69.708.32). Photo © The Metropolitan Museum of Art / Art Resource, NY

Gustave Doré est excentrique, obsessif, surdoué, prolifique (il réalise quelque 10 000 illustrations durant sa brève existence) et audacieux sur le plan esthétique. Enfant prodige, il dessine des caricatures dès l’âge de cinq ans, et à 15 il décroche un contrat de trois ans avec l’hebdomadaire parisien, Le Journal pour rire. Cette publication de quatre pages propose surtout des illustrations humoristiques, et s’est fixé pour mission d’entretenir ses lecteurs « dans un état de jovialité permanente, très favorable à la santé », comme l’annonce une publicité de l’époque. Avec Doré dans ses pages, la diffusion grimpe en flèche.

Au début de la vingtaine, Doré entreprend de peindre d’immenses toiles socioréalistes. Il devient illustrateur de livre professionnel, et s’attaque aux canons de la littérature européenne avec des œuvres de Dante, Rabelais, La Fontaine, Cervantès, Milton, Shakespeare, Tennyson et Hugo. Son édition illustrée de la Bible est un franc succès. Dans les années 1860, Doré est au cœur de la vie parisienne. Il rencontre Napoléon III, Alexandre Dumas, Liszt, Rossini et Wagner, a une liaison avec Sarah Bernhardt et organise des soirées très animées. Il se met à la sculpture en 1877, six ans avant sa mort des suites d’une crise cardiaque à l’âge de 51 ans.

Organisée par thèmes, L’imaginaire au pouvoir guide les visiteurs à travers chacun des principaux sujets et techniques explorés par Doré au cours de 35 années de carrière : premiers dessins satiriques et caricatures, illustrations littéraires, peintures de paysages, tableaux religieux monumentaux et scènes de la guerre franco-prussienne dévastatrice, images du Londres victorien et sculptures.

Gustave Doré, Le poème de la vigne (détail), 1877–1882. Bronze, 396,2 × 208,3 × 208,3 cm. Fine Arts Museums of San Francisco. Don de M.H. de Young (53696). Photo : Benjamin Blackwell

La première salle, véritable entrée en matière, présente aux visiteurs les grandes thématiques qui ont intéressé Doré. Tout commence sur une note exubérante, fortissimo, avec Le poème de la vigne, vase de bronze massif qui atteint presque le plafond et fourmille d’une orgie de décorations baroques. Pesant près de trois tonnes, Le poème de la vigne constitue, au moment de sa création, la plus imposante sculpture en bronze jamais réalisée, et est sans doute l’œuvre la plus originale et ambitieuse de Doré. « Elle est inclassable », explique Paul Lang, conservateur en chef du MBAC et commissaire associé de l’exposition.

Conçue comme un hommage aux viticulteurs français, la sculpture raconte l’histoire de leur métier. À la base du vase en forme de carafe, une masse grouillante de rats, serpents, insectes et arachnides menace les vignes. Sur ses flancs rebondis, de nombreux putti pressent les raisins dans leurs mains, aidés de bacchantes et de satyres et reliés les uns aux autres par des vignes luxuriantes. Au sommet, sur le bord du vase, trônent deux putti triomphants et probablement éméchés. 

« Ça déborde d’imagination et de fantasmagorie, dit Lang, et la tension entre fantasmagorie et hyperréalisme est proprement saisissante. Il ne s’agit pas d’une œuvre néoclassique. Elle n’incarne pas l’idée de beauté idéale. Elle est, au contraire, hautement éclectique. Elle rappelle la sculpture maniériste italienne, ou Dalou, ou Carpeaux. »

Gustave Doré, Les saltimbanques, 1874. Huile sur toile, 224 × 184 cm. Collection du musée d’art Roger-Quilliot, ville de Clermont-Ferrand (2714). Photo © Josse / Leemage

Dans la pièce suivante est présentée Les saltimbanques, peut-être l’œuvre la plus touchante de l’exposition. Un enfant acrobate se meurt dans les bras de sa mère après avoir chuté d’une corde raide, le visage blafard tranchant sur les couleurs et textures riches des costumes de ses parents. Le cirque est un terreau fertile pour l’art, comme Daumier, Picasso, Toulouse-Lautrec, Degas et Chagall en témoignent. Doré lui-même est un acrobate agile (ainsi qu’un musicien de talent). Mais son intérêt pour l’enfant funambule en tant que victime de la cupidité de ses parents découle sans doute de ses préoccupations pour les enfants travailleurs, en particulier dans l’Angleterre de Dickens. « L’enfant de la balle devient, en un sens, emblématique de toute une classe d’enfants », précise Erika Dolphin, conservatrice adjointe, Art européen au MBAC, et l’une des organisatrices de l’exposition.

L’espace d’exposition est parsemé de références à la profonde influence exercée par Doré sur le cinéma. Des extraits de films sur écrans sont juxtaposés aux illustrations qui les ont inspirés. Le Chat Potté de Shrek 2, Belle descendant l’escalier dans La Belle et la Bête et les rues bourdonnantes d’activité du Londres d’Oliver Twist font partie des dizaines de séquences présentées. Dans l’histoire du cinéma, à peu près tous les films sur la Bible, ainsi que presque toutes les adaptations de Dante et de Don Quichotte ont pris pour modèle les illustrations de Doré. « La longévité de son imagerie est stupéfiante », confie Dolphin. Selon de nombreux critiques, si Doré avait vécu plus longtemps, il serait sans doute devenu scénographe pour le cinéma. Le MBAC projettera plusieurs de ces films dans leur intégralité les jeudis et dimanches tout au long de l’été.

Gustave Doré, Lac en Écosse. Après l’orage, 1875–1878. Huile sur toile, 90 × 130 cm. Musée de Grenoble. Don du Docteur Fuzier en 1880 (MG 711). Photo © Musée de Grenoble 

Une salle consacrée aux paysages de l’artiste s’avère à la fois apaisante et familière. Pour Dolphin, « c’est une oasis parmi les œuvres plus dramatiques ». De grands tableaux très colorés dépeignent des sommets majestueux, des cours d’eau sinueux, des couchers de soleil et des nuages menaçants. Voyageur intrépide, Doré séjourne en Suisse, en Espagne et dans les Pyrénées françaises, mais, d’après Lang, c’est en Écosse qu’il se découvre un style vraiment personnel. « Ses paysages restent marqués par le sublime, mais sont plus pittoresques, plus contemplatifs. »

L’imaginaire au pouvoir a été fort bien accueillie à Paris ce printemps. Maintenant, c’est à un public canadien qui n’a peut-être parfois jamais entendu parler de Gustave Doré d’avoir l’occasion « de découvrir la source de ce qu’il connaît déjà, comme le dit Lang. Il est temps de rendre hommage à quelqu’un qui fait partie de notre patrimoine visuel. »

Gustave Doré. L’imaginaire au pouvoir est à l’affiche au MBAC du 12 juin au 14 septembre 2014. Un catalogue d’exposition en couleur est proposé, en français et en anglais.


Par Katherine Stauble, Rédactrice, Bureau du Directeur, MBAC| 10 juin 2014
Catégories :  Expositions

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