La bibliothèque d’un artiste : les livres de la collection de Fritz Brandtner

Par Jonathan Franklin, Chef, Bibliothèque, Archives et Programme de bourses de recherche, MBAC le 13 janvier 2014

Fritz Brandtner, jaquettes pour cinq livres de sa Bibliothèque. Photo : Bibliothèque et Archives du MBAC

« Prof. Marshall McLuhan’s medium-is-the-message philosophy is just hokum and hogwash » [La théorie du prof. Marshall McLuhan : le message, c’est le médium, c’est de la foutaise], écrivit l’artiste canadien Fritz Brandtner (1896–1969) sur une page de son exemplaire d’Understanding Media: The Extensions of Man de McLuhan (1964). Nous le savons car l’ouvrage en question fait aujourd’hui partie des 172 livres, catalogues d’expositions, périodiques, carnets de notes et cartables de matériaux didactiques de la bibliothèque Fritz Brandtner, une collection particulière qu’abrite la Bibliothèque du Musée des beaux-arts du Canada.

Un choix d’œuvres de cette collection est exposé dans le foyer de la Bibliothèque du 14 janvier à 25 avril 2014. Non seulement les livres comportent des notes manuelles (toutes ne sont aussi désobligeantes que celle citée plus haut) et certaines pages sont enrichies de dessins originaux, mais beaucoup d’entre eux sont protégés par des couvertures décorées à la main, ajoutant ainsi une éclatante touche de couleur à cette présentation.

Quiconque s’intéresse à l’Expressionnisme allemand du début du XXe siècle identifiera le genre de peintres (Franz Marc, Ludwig Kirchner) qui séduisait Brandtner pendant son adolescence à Danzig, en Allemagne (aujourd’hui Gdansk, en Pologne). Mais les Canadiens réagiront aussi à l’imagerie des Premières Nations qui ont inspiré ce dernier après son arrivée au Canada en 1928, à 31 ans. Comme beaucoup d’enfants allemands à cette époque, il s’est délecté des récits d’aventure de Karl May qui idéalisaient la vie des « Indiens » d’Amérique du Nord (il semble qu’il ait aussi été fasciné par les mâts totémiques du musée municipal de Danzig).

Si la collection ne contient plus aucun livre de Karl May, elle comprend d’autres titres qui ont accompagné Brandtner pendant sa traversée, lorsque celui-ci a quitté l’Allemagne pour rejoindre Halifax. Il est d’ailleurs très possible que le premier livre qu’il ait acheté au Canada ait été The Downfall of Temlaham de Marius Barbeau (1928), un ouvrage illustré entre autres par A. Y. Jackson et Emily Carr qui porte sur les anciennes traditions orales des Gitksans. Le livre a survécu avec la jaquette que Brandtner lui avait lui-même confectionnée : une couverture en toile brute ornée d’un motif à l’encre de couleur inspiré des poteaux sculptés haïdas.

La bibliothèque réunit aussi bien des romans que des ouvrages de référence portant sur toutes sortes de sujets, de l’art, de l’artisanat et de l’architecture à l’histoire et l’histoire naturelle, en passant par la théorie, l’éducation ou la technique. En revanche, elle compte peu de livres sur les artistes canadiens. Elle regroupe plus d’ouvrages sur l’art mexicain que canadien, et aucun n’est consacré au Groupe des Sept, mais comprend un certain nombre de catalogues d’exposition du Musée des beaux-arts du Canada.

Le joyau de cette collection est peut-être le livre que Fritz Brandtner a lui-même écrit : son propre carnet de notes. Ce petit cahier d’exercices qui date des années 1950 fourmille d’affirmations de principes personnels, d’observations sur sa vie professionnelle, d’analyses historiques, de commentaires sur la scène artistique canadienne, de dessins et de citations variées allant de Freud à Abraham Lincoln et de Confucius à Louis Armstrong.

Voici quelques exemples.

« Artiste et professeur sont deux activités conflictuelles. Quand je peins, mon travail exprime l’inattendu et, si je puis dire, l’unique. . . . Quand j’enseigne, c’est exactement le contraire : je dois justifier chaque ligne, chaque forme et chaque couleur, et je suis tenu d’expliquer l’inexplicable et de justifier les différents styles que les étudiants présentent. »

« Les artistes du Canada ont tout autant de vitalité, d’originalité et de créativité que leurs frères à Paris ou à New York. »

Il se contredit parfois, comme s’il prenait des notes en vue d’un débat. Ainsi écrit-il ici :

« Libérez-vous de votre bagage mental. Coupez toutes les cordes et ficelles qui vous lient aux préjugés au sujet de l’art et la beauté. »

Et là :

« Le dessin est certes la pierre angulaire de toute fabrication d’image de qualité, de la même manière que la grammaire est la base de toute rédaction de qualité ; par conséquent, c’est le début de tout en art et si on le possède pas, on ne possède rien. »

Et de citer ailleurs le philosophe John Dewey : « Nos musées devraient être des tribunes réservées à la présentation de peintres et de sculpteurs qui font encore polémique. Il nous faut des galeries et des musées audacieux et ouverts d’esprit. »

Si vous êtes dans les parages du Musée, pourquoi ne pas prendre le temps de visiter cette exposition ? Et si vous en avez le temps, ne manquez pas de faire un tour à la Bibliothèque. Mais de grâce, n’écrivez pas dans les livres !


Par Jonathan Franklin, Chef, Bibliothèque, Archives et Programme de bourses de recherche, MBAC| 13 janvier 2014
Catégories :  Expositions

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