La machine délirante de Fischli et Weiss

Par Katherine Stauble, Rédactrice, Bureau du Directeur, MBAC le 28 janvier 2014

Peter Fischli et David Weiss, Making Things Go (1985), vidéo reportée sur vidéodisque numérique (DVD), 71 min 27 s, MBAC. © Peter Fischli & David Weiss

La machine de Rube Goldberg possède une longue et folle histoire. Engin maison combinant roues, engrenages, cordes, poulies et pendules pour créer une réaction en chaîne élaborée, la chose est apparue sous une myriade de formes dans les bandes dessinées des années 1930, les films de Disney, les émissions de télévision, les publicités pour automobiles et les clips vidéo. Peter Fischli et David Weiss ont élevé la discipline au rang d’art avec leur film très remarqué de 1987 Der Lauf der Dinge [Le cours des choses], que l’on peut voir en ce moment au Musée des beaux-arts du Canada (MBAC), en compagnie également de Making Things Go (1985), qui porte un regard fascinant sur la réalisation de nombreux tours de force du film.

Travaillant en collaboration depuis 1979 jusqu’au décès de Weiss en 2012, le duo d’artistes suisses a créé un imposant corpus de photographies, sculptures, vidéos et installations qui explorent les transformations extraordinaires d’objets ordinaires. Dans Wurstserie [Série des saucisses] (1979), les artistes ont photographié des aliments mis en scène dans des dioramas excentriques, où un cornichon tient le rôle d’un enfant, un navet celui d’un vendeur et une demi-bratwurst personnifie une reine. Dans Équilibres (1984–1986), des accessoires domestiques et des résidus d’atelier forment des assemblages à la stabilité précaire. Empruntant à la chimie, à la physique, au théâtre, à la comédie et à Marcel Duchamp, Fischli et Weiss sont autant artistes que savants fous.

Le cours des choses a nécessité près de deux ans de préparation. Dans leur vaste atelier entrepôt de Zurich, Fischli et Weiss ont créé avec une grande précision un circuit de 30 mètres de rampes, pneus, sacs plastiques, bouteilles, boîtes de conserve, ballons et bougies pour déclencher une réaction en chaîne, immortalisée sur pellicule par le cinéaste Pio Corradi. Le film d’une demi-heure qui en résulte tient à la fois du récit à suspens et de la comédie burlesque : action en crescendo, anticipation, conflit, paroxysme, humour, accident, et même des personnages (une échelle qui marche, une table qui se déhanche) et une trame sonore (boums, sifflements, éclaboussures, coups, collisions). Un critique a qualifié le film de « comédie d’objets ».

La scène d’ouverture présente un gros plan sur un sac à ordures en plastique qui tourne lentement au bout d’une corde. Alors que la caméra s’éloigne, on découvre un pneu en équilibre instable en dessous, sur une rampe de bois. Graduellement, la corde se déroulant, le sac descend jusqu’à toucher le pneu, qui roule le long de la rampe et entre en collision avec le contrepoids fixé à une planche pivotante. Et s’ensuit une série d’actions qui ne font pas seulement appel au roulement et au balancement, mais aussi au déversement de liquides, aux réactions chimiques, au feu et à la fumée. La scène finale, dans laquelle un nuage de glace sèche envahit l’écran, fait en un sens penser à Bogart disparaissant dans le brouillard à la fin de Casablanca.

Peter Fischli et David Weiss, The Way Things Go (1987), film 16 mm reporté sur vidéodisque numérique (DVD), 29 min 57 s, MBAC. © Peter Fischli & David Weiss, Courtesy Matthew Marks Gallery

Le cours des choses regorge de contradictions et de paradoxes : lenteurs laborieuses et explosions subites; accessoires rudimentaires et système archi-complexe; sac à déchets tournoyant en silence et table qui s’écrase; éphémère et permanence; équilibre et précarité; chaos et ordre. L’œuvre aborde les questions du temps, de la matière, de l’espace et de la faillibilité humaine.

Présenté initialement en 1987 lors de la documenta, exposition d’art contemporain qui se tient tous les cinq ans à Cassel, en Allemagne, Le cours des choses a depuis été vu partout dans des expositions et projections à travers le monde, ainsi qu’à la télévision. Les visiteurs du MBAC auront le rare privilège de voir également Making Things Go, film de 72 minutes qui documente le processus de tâtonnement, de collaboration, de détermination et d’ingéniosité qui a présidé à la création de cette œuvre.

Si la délirante machine de Rube Goldberg de Fischli et Weiss n’aura finalement été qu’une pièce éphémère, Le cours des choses demeure un classique intemporel.

Le film est projeté au MBAC dans la salle B106 à compter du 31 janvier 2014.


Par Katherine Stauble, Rédactrice, Bureau du Directeur, MBAC| 28 janvier 2014
Catégories :  Expositions

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