La photographie au Canada. Une histoire d’expériences et d’expression

Par Leanne Gaudet le 06 avril 2017


Yousuf Karsh, Kenojuak (née en 1927), 8 avril 1976, tiré en 1987, épreuve à la gélatine argentique, 50,2 x 40,3 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Don de l’artiste, Ottawa, 1989. Photo: MBAC

L’évolution dans la deuxième moitié du XXe siècle a été plus rapide que dans toute l’histoire qui l’a précédée. C’est cette époque qui a révolutionné les mœurs sociales, envoyé des hommes sur la lune, donné naissance aux ordinateurs personnels, téléphones cellulaires et Internet, et laissé poindre les désastres environnementaux à venir.

L’exposition du Musée des beaux-arts du Canada (MBAC), La photographie au Canada, 1960–2000, compte plus de 100 images tirées des collections du Musée canadien de la photographie contemporaine (MCPC) et du MBAC qui font maintenant partie de celle de l’Institut canadien de la photographie (ICP). Ces pièces rendent compte, sur quarante ans, des intérêts, questions et préoccupations de soixante et onze photographes contemporains. Organisée par Andrea Kunard, conservatrice associée de la photographie au MBAC, l’exposition offre aussi aux visiteurs une rare occasion d’étudier l’expansion phénoménale de la pratique, du collectionnement et de la présentation de la photographie à travers plus de quatre décennies.


Dave Heath, Le club 7 Arts, New York, 1959, épreuve à la gélatine argentique, 14,9 x 21,6 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo : MBAC

Chacune des œuvres a été sélectionnée pour encourager la réflexion sur les façons particulières dont les personnes ont utilisé la photographie pendant cette période charnière. C’est à l’époque que s’est vraisemblablement confirmée l’utilisation de la photographie comme moyen d’expression artistique plutôt que comme simple outil documentaire, quand les photographes n’ont pas seulement poussé plus loin les limites physiques et artistiques de la technique, mais l’ont aussi employée pour exprimer des notions d’identité et de communauté.

En entrevue avec Magazine MBAC, Kunard souligne que si certaines images exposées seront familières aux visiteurs, La photographie au Canada entend présenter différents moyens de découvrir le monde en incluant des œuvres de figures marquantes, ainsi que des pièces porteuses de sens par des artistes moins connus.




Jeff Thomas, Bear au monument Champlain, Ottawa, Ontario, 1996, épreuve à la gélatine argentique, image : 31,3 x 22,5 cm; support : 51,2 x 41,1 cm. Collection MCPC, Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa

L’artiste et conservateur iroquois urbain Jeff Thomas (né en 1956) se sert ainsi de la photographie pour communiquer les identités personnelles. Son vaste corpus explore et revisite les histoires autochtones d’un point de vue indigène. Une partie de sa pratique comprend des photographies de membres des nations autochtones d’aujourd’hui. Par exemple, dans Bear au monument Champlain, Ottawa, Ontario (1996), son fils Bear est assis sur le socle du monument Champlain, à la pointe Nepean.

Si les images historiques d’Autochtones ont été traditionnellement créées à partir d’une perspective eurocentriste, et sont souvent stéréotypées, Thomas permet à ses sujets d’exprimer leur individualité. Comme l’explique Kunard, Bear au monument Champlain reconnaît le contexte moderne d’Autochtones vivant dans des environnements urbains. Cette œuvre conteste également la « vie » autochtone statique, problématique, qui est montrée dans la statuaire et les monuments stylisés.


Suzy Lake, Seize sur vingt-huit, 1975, épreuve à la gélatine argentique, mine de plomb, crayon de couleur, 83,7 x 61,9 cm. Collection MCPC, Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa

Avec la photographie et d’autres techniques comme la performance, la vidéo, le dessin et la gravure, l’artiste Suzy Lake (née en 1947) a créé un important ensemble d’œuvres féministes et conceptuelles au cours des quarante dernières années. Dans Seize sur vingt-huit (1975), Lake se penche sur la politique de l’identité, du vieillissement et du corps féminin. Cette épreuve à la gélatine argentique, l’une de cinq composant la série « Sur vingt-huit », est formée de deux images qui se chevauchent : à droite, une photographie de l’artiste à seize ans, à gauche un fusain qu’elle a fait d’elle-même à vingt-huit ans. Cette série multimédia souligne la relation complexe et changeante entre les corps physiques et l’identité personnelle, et est représentative, selon Kunard, de l’intérêt continu de Lake pour les questions de politique autour du vieillissement et de contrôle du corps des femmes.



Claire Beaugrand-Champagne, Ti-Noir Lajeunesse, le violoneux aveugle, Disraeli, Québec, 25 juin 1972, épreuve à la gélatine argentique, image : 22,8 x 33,9 cm; support 40,5 x 50,6 cm. Collection MCPC, Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa

Claire Beaugrand-Champagne (née en 1948) a été la première femme photographe de presse au Québec et doit sa renommée à des images frappantes qui transmettent souvent des représentations émotives de la condition humaine.

Elle a souvent cherché à rendre l’expérience vécue de personnes dans différentes communautés québécoises, comme le montrent les deux œuvres choisies par Kunard pour l’exposition. La « Garde Ste-Luce », Disraeli, Québec et Ti-Noir Lajeunesse, le violoneux aveugle, Disraeli, Québec font partie du projet créé par Beaugrand-Champagne avec ses collègues Roger Charbonneau, Cedric Pearson et Michel Campeau : Disraeli, une expérience humaine en photographie.

Les deux portraits touchants – l’un d’une foule qui regarde passer une fanfare et l’autre d’un musicien assis dans un champ – font la preuve de l’importance potentielle des expériences quotidiennes, en l’occurrence celles d’habitants de Disraeli, petit village des Cantons-de-l’Est, au Québec. Bien que la série ait été reçue de façon négative par certains résidents, Disraeli est maintenant reconnue comme un exemple très marquant de la photographie québécoise.

                  


Thaddeus Holownia, Pont Rockland 1981–2000 (détail), 1981–2000, épreuves à la gélatine argentique, images : 16 x 14,4 cm; supports : 20,2 x 46,9 cm. Collection MCPC, Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa

Le fascinant Pont Rockland de Thaddeus Holownia (né en 1949) est aussi présenté dans l’exposition. Les seize photographies prises sur une période de près de vingt ans qui composent la série racontent la désintégration du pont Rockland, au Nouveau-Brunswick, à la suite de sa destruction en janvier 1978 par de hautes marées et de forts vents dans la baie de Fundy. L’œuvre est un exemple puissant de l’intérêt d’Holownia pour le passage du temps, ainsi que pour les relations des humains avec la nature. Les images de la lente détérioration de l’ouvrage nous amènent à méditer sur l’impact que nous avons sur le monde et, à l’inverse, sur la capacité de la nature à détruire nos environnements bâtis.

Kunard admet qu’il y a encore plus de recherches à faire sur la collection de l’ICP. Elle espère cependant que les visiteurs aimeront la diversité de l’expérience humaine exprimée dans les photographies, et qu’ils « réfléchiront à certaines des histoires, idées ou problématiques que ces photographes leur présentent. » Elle insiste sur le fait que La photographie au Canada. 1960–2000 est un moyen d’« entrer en contact, non seulement avec la réalité d’il y a trente ans, mais aussi avec ce qui se passe maintenant ». 

La photographie au Canada. 1960–2000 est à l’affiche jusqu'au 17 septembre 2017 dans les salles de l'Institut canadien de la photographie du Musée des beaux-arts du Canada. Un catalogue en versions française et anglaise accompagne l’exposition. Également présentée dans les salles de l'ICP à partir du 7 avril jusqu'au 10 septembre 2017 est l'exposition PhotoLab 2 : Quand les femmes prennent l'art au mot.


Par Leanne Gaudet| 06 avril 2017
Catégories :  Expositions

À propos de l’auteur(e)

Leanne Gaudet

Leanne Gaudet

Détentrice d’une maîtrise en histoire de l’art de l’Université Carleton, Leanne Gaudet a été adjointe à la conservation au Musée des beaux-arts du Canada.   

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