La vue panoramique qu’on a d’ici

Par Katherine Stauble, équipe MBAC le 06 janvier 2015

 

Armstrong, Beere & Hime, Vue depuis l’hôtel Rossin House, Toronto, Ontario (detail), 1856, épreuves sur papier salé. Bibliothèque et Archives Canada, e004155566. Acquis grâce à une subvention du ministère des Communications sous le régime de la Loi sur l’examen de l’exportation et de l’importation de biens culturels

Difficile de croire que Toronto a changé à ce point. Aujourd’hui, King Street à l’ouest de Yonge, entourée d’imposantes tours d’acier et de verre, charrie un flux d’automobilistes nerveux. Mais en 1856, c’était une rue tranquille, bordée d’immeubles en briques de deux étages et de flèches d’églises.

C’est du moins ce que l’on découvre sur les premières photos connues de Toronto, prises il y a 150 ans par un photographe travaillant pour la firme Armstrong, Beere and Hime. Réalisées depuis le toit de l’hôtel Rossin House, angle King et York, douze de ces images, une fois réunies, forment une vue panoramique en plongée de presque 360 degrés du secteur. Dans la métropole en expansion, on voit des magasins, des rangées de maisons de briques, le tout nouveau Osgoode Hall du Barreau, les bâtiments du parlement de la Province du Canada, des chevaux et des chariots, un des tout premiers trains de passagers et même un bateau à aubes dans le port.

Ces photographies historiques de Toronto sont présentées jusqu’en mars 2015 au Musée des beaux-arts du Canada (MBAC), avec des images de partout au pays, dans le cadre de l’exposition intitulée Vue d’ensemble : Panoramas photographiques de villes canadiennes. Troisième d’une série d’expositions conçues à partir de la collection de Bibliothèque et Archives Canada (BAC), cette nouvelle installation raconte une histoire fascinante sur des collectivités en plein essor dans le Canada du XIXe et du début du XXe siècle. Vue d’ensemble est organisée par Jill Delaney, archiviste de BAC.

Les photographies panoramiques apparaissent peu de temps après l’invention de la technique même, en 1839. Dans ces premières années, les photographes assemblaient de multiples tirages de points de vue légèrement différents pour créer une seule et large image pouvant rendre de vastes paysages naturels et urbains. Au Canada, on se servait des photographies panoramiques pour démontrer le succès des colonies, faire à l’étranger la promotion des villes, petites et grandes, attirer les investissements et encourager le développement. Elles figuraient dans des albums-souvenirs, des expositions et des publications, et étaient souvent reproduites sous forme de lithographies.

 

Photographe inconnu, compilé par Thomas E. Blackwell, Québec, depuis la pointe Lévis (v. 1858–1865), tiré de l’album Blackwell, page 21, épreuve à l’albumine. Bibliothèque et Archives Canada, e011092613

Les photographies de Toronto produites par la firme Armstrong, Beere and Hime avaient été commandées par la Ville de Toronto en vue de sa campagne visant à devenir la capitale du Canada. Le travail de William Armstrong, Daniel Manders Beere et Humphrey Lloyd Hime allait leur valoir un franc succès; plusieurs des images prises par Hime lors d’une expédition ultérieure au Manitoba et en Saskatchewan font partie de la collection du MBAC, de même que des aquarelles d’Armstrong.

Pour Joan Schwartz, historienne de la photographie canadienne qui a redécouvert les photographies de Toronto à Londres en 1979, alors qu’elle effectuait des recherches pour les Archives publiques du Canada (aujourd’hui, BAC), le contexte dans lequel celles-ci ont été faites montre l’importance du rôle que la photographie commençait à occuper dans la société. « Je vois ces photos comme des agents actifs intervenant dans la prise de décision politique au plus haut niveau. Elles sont la démonstration de la place de la photographie, dès le milieu du XIXe siècle, comme partie intégrante de notre mécanisme de communication. »

D’autres pièces dans l’exposition proviennent d’albums-souvenirs créés par des hommes d’affaires et des officiers militaires. Une vue panoramique en deux parties de la ville de Québec, prise depuis Lévis, fait partie de « Reminiscences of North America », album compilé par Thomas Evans Blackwell, vice-président du Grand Trunk Railway de 1857 à 1863. Il s’agit d’une scène bucolique. Au loin, les falaises de Québec s’élèvent au-dessus du fleuve Saint-Laurent, où s’éparpillent de nombreux voiliers, alors que les quais de Lévis et les bâtiments portuaires sont nichés sur la rive toute proche. Au premier plan, un groupe de personnages en vêtements victoriens posent sur une colline. Cette vue pittoresque rappelle les premiers dessins topographiques du Haut et du Bas-Canada réalisés par des artistes comme James Pattison Cockburn, dont plusieurs figurent dans la collection du MBAC.

 

Photographe inconnu, Panorama de Victoria, Colombie-Britannique (v. 1880), épreuve à l’albumine. Bibliothèque et Archives Canada, e011092618-21

L’exposition comprend aussi certaines prises de vue captivantes de l’Ouest canadien, comme celles de Victoria, en C.-B., dans les années 1880, ou un panorama de Medicine Hat, en Alberta, datant du début des années 1900, après que l’on y a découvert du gaz naturel. Il s’agit dans ce cas d’une épreuve de deux mètres de long, d’un seul tenant, montrant un vaste paysage encadré par des hauteurs (les coulées caractéristiques) et la sinueuse rivière Saskatchewan Sud et parsemé de bâtiments industriels. Des annotations à l’encre blanche identifient les points d’intérêt, comme Ogilvie Flour Mills, le grand puits de gaz, les installations de la Canada Cement Co, le bureau de poste et l’école « moderne ».

Cette photographie a été prise par le studio Voldeng and Bolton pour servir d’outil promotionnel et aider à drainer investissements et peuplement vers une région ayant manifestement un potentiel commercial et des infrastructures collectives. Les photographes ont utilisé un appareil photo panoramique à circuit complet, une technique inventée au Canada en 1887 et qui permettait d’obtenir une vue à presque 360 degrés. L’appareil photo était installé sur une plateforme rotative, un film négatif ciré avançant entre deux rouleaux devant une ouverture. Deux autres panoramas exposés, l’un de Niagara Falls et l’autre de Fergus, en Ontario, ont également été faits avec des appareils à circuit. La photographie de Fergus est même présentée à côté du négatif sur papier, précieuse découverte de Jill Delaney pendant ses recherches.

Vue d’ensemble nous rappelle que la photographie panoramique n’a pas été inventée avec le téléphone intelligent. « Nous avons beaucoup progressé, constate Joan Schwartz, mais en fait, le produit final n’est pas si différent des panoramas réalisés au milieu du XIXe siècle. »

Vue d’ensemble : Panoramas photographiques de villes canadiennes est à l’affiche au MBAC jusqu’au 1er mars 2015.


Par Katherine Stauble, équipe MBAC| 06 janvier 2015
Catégories :  Expositions

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