Le « monde » de la salle d’art contemporain B104

Par Jonathan Shaughnessy, conservateur associé, art contemporain, MBAC le 14 décembre 2016


Bharti Kher, rien ne signale le périmètre que l’écho d’un son creux, 2011, bindis sur bois peint, 243 x 182 cm chaque. Musée des beaux‑arts du Canada, Ottawa. © Bharti Kher et Hauser & Wirth. Photo: MBAC

À l’hiver 2011, j’ai eu l’occasion de visiter l’atelier de Bharti Kher à Gurgaon, centre industriel en expansion rapide en périphérie de Delhi. Dans ce lieu, où Kher, aidée de nombreux assistants, crée ses « peintures bindi », nous avons parlé d’une nouvelle œuvre qu’elle avait en tête : une production grand format à panneaux multiples, qui est devenue le triptyque rien ne signale le périmètre que l’écho d’un son creux (2011), acheté par le Musée des beaux-arts du Canada (MBAC) en 2012. 

Cette pièce illustre à merveille une série en cours créée par l’application de milliers de bindis de dimensions, couleurs et formes variées. La fascination qu’éprouve l’artiste pour ces pastilles de feutre autocollantes, qui ornent le front des femmes partout à travers le sous-continent, l’amène à explorer comment ces minuscules accessoires balancent entre rites spirituels et expression populaire de personnalité. 

Comme l’a déjà expliqué l’architecte et auteur Kanu Kartik Agrawal, « Kher joue sur le rôle du bindi en art contemporain. [Son] recours aux bindis du quotidien est une inversion intellectuelle et culturelle de la mythologie du bindu moderne. En répétant ces bindis à l’infini et en s’en servant de manière subversive pour couvrir différentes surfaces, Kher [transperce] le symbolisme transcendant du bindu sacré ».


Bharti Kher, rien ne signale le périmètre que l’écho d’un son creux (détail), 2011, bindis sur bois peint, 243 x 182 cm chaque. Musée des beaux‑arts du Canada, Ottawa. © Bharti Kher et Hauser & Wirth. Photo: MBAC

Dans rien ne signale le périmètre que l’écho d’un son creux, Kher capte et réajuste le spirituel et le transcendant propres au quotidien à travers une composition rythmique de bindis aux tons de terre, blancs et bleus sur un panneau peint en noir. Il en résulte un paysage abstrait, suspendu quelque part entre le terrestre et le céleste. L’artiste dit que ses œuvres en bindis « peuvent être vues comme des paysages ou des terrains : organiques, vastes et microscopiques à la fois ».

rien ne signale le périmètre que l’écho d’un son creux fait partie d’une installation d’œuvres de la collection nationale, présentée jusqu’en janvier 2017, qui font appel aux formes, à l’abstraction et aux motifs et matériaux décoratifs pour évoquer une symbolique plus large, des liens spirituels et culturels entre la personne et le lieu.



Christi Belcourt, La chanson de l'eau, 2010–2011, huile sur toile, 201.5 x 389 cm. Musée des beaux‑arts du Canada, Ottawa. Photo: MBAC

La chanson de l’eau, de Christi Belcourt (2010–2011), par exemple, est un rendu captivant d’un perlage floral et de son importance dans son héritage métis. Si les bindis de Kher peuvent de loin ressembler à une peinture, les qualités formelles du « perlage » de Belcourt tiennent à l’application de milliers de petits points de peinture qui en créent l’illusion. L’œuvre propose un lexique visuel fondé sur le savoir culturel métis, notamment à travers une variété de fleurs et plantes médicinales qui comprennent, précise Belcourt, « le rosier aciculaire, le trille nodule, le bleuet, le plantain, la drosère, le lycopode, la fraise, le monotrope uniflore, le symplocarpe fétide, le sabot de la vierge, l’achillée millefeuille, le chardon, la cerise de Virginie, le Miskwabiigamo, le mélèze laricin, la bardane, l’érable, le trèfle et l’asclépiade ». L’artiste parle du « perlage floral [comme] l’un des legs artistiques les plus importants de nos grand-mères métisses ». La chanson de l’eau rend hommage à cet héritage tout en s’inscrivant dans la continuité d’une culture qui demeure « vivante et en évolution ».


Ah Xian, Buste en porcelaine chinoise, chinoise LIV, 1999, porcelaine ornée de fleurs représentant les quatre saisons et de quatre divinités sur glaçure émaillée polychrome, 40,8 x 38,1 x 19,2 cm. Musée des beaux‑arts du Canada, Ottawa. Photo: MBAC

Le sculpteur d’origine chinoise Ah Xian met lui aussi l’accent, avec Buste en porcelaine chinoise, chinoise LIV (1999), sur la thématique florale. Le buste en porcelaine de Mali, la femme de l’artiste, est décoré d’une scène montrant des fleurs des quatre saisons, aux côtés de représentations de créatures comprenant un dragon, un oiseau aux allures de paon et un serpent enroulé autour d’une tortue. Ah Xian connaît bien ces symboles et leur signification, et chacun des quelque quatre-vingts bustes de sa série Porcelaine de chine, Chine porte le poids de la tradition et de l’iconographie culturelle transposée à la représentation de ses amis, de sa famille et d’autres connaissances.

Pour Ah Xian, qui a quitté Beijing pour Sidney, en Australie, à la suite du soulèvement de la place Tiananmen en 1989, les œuvres de la série Porcelaine de chine, Chine marient les traditions du portrait en buste occidental et de la porcelaine chinoise ancestrale, reflétant la propre relation diasporique de l’artiste au lieu. « Comment, pose-t-il la question, un artiste élevé dans un contexte culturel chinois peut-il en conserver les valeurs et traditions tout en entrant dans un monde contemporain dominé par le langage et les valeurs de l’Occident? »


Jutai Toonoo, L'arsenal (détail), 2012, crayon à l'huile sur papier vélin, 127 x 483 cm. Musée des beaux‑arts du Canada, Ottawa. Photo: MBAC

Jutai Toonoo, dont le dessin L’arsenal (2012) était l’une des œuvres grand format les plus ambitieuses avant le décès prématuré de l’artiste en 2015, inverse l’équation entre symbolisme traditionnel et identité culturelle et spirituelle caractéristique du travail d’Ah Xian. Dans la production artistique inuite au Canada, celle de Toonoo se distingue, avec des sculptures et des dessins qui divergent délibérément des sujets plus généralement associés à l’« art inuit » chez la clientèle du sud.

Comme l’a écrit Christine Lalonde, conservatrice associée de l’art indigène au MBAC : « Jutai travaille [travaillait] avec spontanéité, explorant sa technique et suivant son état d’esprit du moment. [Il] est important de relever que son œuvre est une négation assumée des limites artistiques imposées aux artistes inuits par un public par trop conservateur qui s’attend à des images de la vie culturelle inuite du passé ».

Toonoo créait des pièces qui évoquaient souvent les épreuves, tribulations et défis contemporains auxquels devaient faire face les populations nordiques, à commencer par l’intime. L’arsenal est une histoire à la fois très personnelle et universelle, inspirée du combat mené par la mère de l’artiste contre le cancer, ainsi que de la réaction viscérale de Toonoo face à la maladie. « Ce cancer m’a rendu fou, confiera-t-il. J’ai décidé de faire des recherches sur Internet, et j’ai vu ces cellules T. Elles combattent le cancer. Elles sont si belles… ces cellules bleues. Et je pensais à ma mère… je pensais qu’un jour le cancer serait comme la polio et qu’il y aurait un remède. »

L’arsenal n’est en rien un portrait « fidèle » des cellules T, et tel n’en est pas l’objet. L’artiste en livre plutôt, ainsi que du tissu fibreux qui les relie, une vision épurée dans un dessin qui, comme dans le triptyque de Kher et les œuvres de Belcourt et d’Ah Xian, se regarde en quelque sorte comme un paysage, suspendu quelque part entre terre et ciel, substance et esprit. 

Il y a également beaucoup de bleu dans le dessin, et une évocation de plaques de glace, des motifs que l’on retrouve dans l’œuvre d’une autre figure avant-gardiste de la scène artistique canadienne, Micheline Beauchemin. Sa tapisserie chatoyante Carapace givrée bleu nordique : hommage au fleuve Saint-Laurent (1984) est une réflexion sur les liens familiaux, ancrée aussi dans la notion de lieu. Beauchemin, disparue en 2009 et qui avait atteint une grande notoriété pour son travail et la promotion des arts textiles au Canada, a beaucoup voyagé en quête d’inspiration pour ses couleurs et ses tissus. Des fils de coton, de soie et de lin dans plus d’une soixantaine de nuances de bleu racontent l’histoire du rapport de sa famille au Saint-Laurent, qui a assuré la subsistance de celle-ci. 


Micheline Beauchemin, Carapace givrée bleu nordique : Hommage au fleuve SaintLaurent, 1984, fils de coton recouverts de mylar, fils de soie colorés et fils de lin, 162 x 504,5 cm. Musée des beaux‑arts du Canada, Ottawa. Photo: MBAC. © Succession Micheline Beauchemin / SODRAC (2016)

Carapace givrée bleu nordique : hommage au fleuve Saint-Laurent est une lecture abstraite des glaces flottantes serpentant le long du rivage bordant une petite ferme dans le Québec rural, dépassant la Gaspésie pour s’engager dans le golfe du Saint-Laurent et rejoindre l’immense et froid Atlantique Nord. C’est une image qui résume bien la nature même de ce qui est présenté dans la salle B104. Dans leur emploi respectif des formes, des motifs et des matériaux, chacune des œuvres d’Ah Xian, de Beauchemin, de Belcourt, de Kher et de Toonoo questionne la manière dont le chemin entre personnel et universel est influencé par les usages et les vocabulaires symboliques qui créent une identité, une intimité et une compréhension pour et par les cultures et la collectivité.

Nous faisons souvent appel à l’art pour nous « ouvrir sur le monde », une réalité qui n’a échappé à aucun de ces artistes. Chaque œuvre, à sa façon, partage le plus grand et généreux cadeau que l’esthétique peut offrir : une incursion matérielle dans le monde d’un artiste dont les expériences peuvent diverger parfois un peu, parfois énormément, des nôtres.

L’installation des cinq œuvres de Bharti Ker, Christi Belcourt, Ah Xian, Jutai Toonoo et Micheline Beauchemin est présentée dans la salle B104 du Musée des beaux-arts du Canada jusqu’au 22 janvier 2017. 


Par Jonathan Shaughnessy, conservateur associé, art contemporain, MBAC| 14 décembre 2016
Catégories :  Expositions

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