Le temps se fige dans Horloges à voir

Par Katherine Stauble, équipe MBAC le 19 janvier 2015

 

Ilse Bing, Autoportrait aux miroirs, Paris (1931), épreuve à la gélatine argentique, 26,6 x 30,3 cm. MBAC. © Succession de Ilse Bing    

Découvrant en 1923 les célèbres photos de nuages d’Alfred Steiglitz, le poète américain Hart Crane fut frappé par l’étonnante faculté de la photographie à capter l’extrême fugacité qui échappe à l’œil humain. « La vitesse est à la base de tout – le centième de seconde est saisi avec une telle précision que le mouvement se poursuit indéfiniment hors de l’image : l’instant devient éternel. »

Voilà la phrase éloquente de Crane qui accueille le visiteur à l’entrée de la nouvelle exposition du Musée des beaux-arts du Canada (MBAC), Horloges à voir. Photographie, temps et mouvement. Ici, des œuvres d’artistes tels que Henri Cartier-Bresson, Eadweard Muybridge, William Notman ou Michael Snow illustrent à quel point la photographie est surtout une « horloge à voir », c’est-à-dire un outil servant à marquer le passage du temps grâce à des images.

« Quand on commence à réfléchir à la relation entre le temps et la photographie, note Jonathan Newman, adjoint à la conservation des photographies au MBAC, on pourrait en fait intégrer un peu n’importe quoi à ce thème. Le temps est un facteur clé dans notre intérêt pour la photographie. »

Les 42 œuvres canadiennes ou internationales choisies par Jonathan Newman composent un choix judicieux. Réalisées sur un siècle et demi (de 1868 à 2009), elles analysent d’une façon particulièrement riche et profonde la notion de temps – délibérément ou non. Produites soit pour des motifs scientifiques ou documentaires, soit comme des œuvres d’art, toutes proviennent de la collection permanente du MBAC.

   

Eadweard Muybridge, « Annie G. » au galop (v. juin 1884 – 11 mai 1886, tiré en novembre 1887), phototype,  21,9 x 33,1 cm. Don du Dr Robert W. Crook, Ottawa, 1981. MBAC

Le premier mur de l’exposition met en vedette « Annie G. » au galop (v. 1884–1886) et Courir à fond de train (v. 1885–1886), deux analyses déterminantes du mouvement de l’animal et de l’homme composées par Eadweard Muybridge. D’origine britannique, Muybridge s’est fait connaître pour ses vues spectaculaires des paysages de l’Ouest américain. En 1872, il a été engagé par le magnat des chemins de fer Leland Stanford pour vérifier photographiquement si les quatre sabots d’un cheval au trot ou au galop se détachaient du sol. À l’aide d’une série d’appareils, il a créé une séquence photographique qui décomposait les étapes de ces allures et prouvait que tous les sabots quittaient effectivement le sol en même temps. Ces deux œuvres incarnent donc un fascinant mariage d’art et de science.

Outre ces études de Muybridge, trois clichés d’Henri Cartier-Bresson mettent en lumière le concept de l’« instant décisif », une célèbre expression créée par le photographe français pour décrire le moment de convergence parfaite des formes, l’instant où le photographe doit presser le déclencheur.  « C’est le moment de création du photographe », a-t-il expliqué. 

Les trois photos en question – Hyères, France (1932), Derrière la gare Saint-Lazare (1932) et Arènes de Valence, Espagne (1933) – montrent l’habileté de Cartier-Bresson à saisir cette fraction de seconde : l’apparition d’un cycliste tournant à vive allure le coin d’une rue, pile devant un escalier en colimaçon ; le saut d’un homme par-dessus une flaque lisse comme un miroir, sa silhouette se reflétant sur la surface de l’eau ; le reflet de la lumière sur une lentille des lunettes d’un gardien des arènes. Cartier-Bresson avait pour lui la technique et le talent. En 1932, il avait acheté son premier Leica, un petit appareil photo léger et polyvalent qui lui offrait la liberté de mouvement et la spontanéité, voire l’anonymat, dont il avait besoin.

  

Suzy Lake, Chorégraphie pour marionnette (1976), épreuve à la gélatine argentique,  27,8 x 35,6 cm. MBAC

Sur un autre mur, un groupe de photos aborde la notion de temps prolongé. « C’est le contraire de l’instant figé, explique Jonathan Newman. D’une certaine façon, le temps s’étire dans le cadre d’une unique image. » Saltmarket, depuis Bridgegate (1868) fait partie de la série de Thomas Annan intitulée The Old Closes and Streets Etc. of Glasgow. En 1868, Annan avait été chargé de photographier un quartier de Glasgow qui devait être détruit. Sur cette image, des figures floues patientent en ligne dans une rue commerçante sans quitter des yeux l’objectif. Il est facile d’imaginer Annan installer dans la rue son encombrant appareil à plaques de verre et son trépied, suscitant beaucoup trop d’intérêt et jonglant avec des durées d’exposition ridiculement longues. Toutefois le caractère fantomatique des personnages en mouvement est un des éléments intéressants de l’image. Comme le souligne Jonathan Newman : « De toute évidence, le flou des sujets était alors une limite de la photographie, mais en même temps, c’est devenu quelque chose d’assez extraordinaire. »

Dans la dernière section de l’exposition consacrée à la simultanéité et au synchronisme, un petit espace meublé avec raffinement rappelle le boudoir du XIXe siècle. Tout est vanité (version sans miroir) (2009) est une installation d’Adad Hannah, un artiste de Montréal et de Vancouver surtout connu pour filmer des tableaux vivants et capter les mouvements humains les plus subtils. Celui-ci a d’ailleurs déjà déclaré qu’il était intéressé par « l’espace précaire entre immobilité et mouvement, enregistrement et direct. »

 

Harold E. Edgerton, Explosion d'une bombe atomique avant 1952 (avant 1952, tiré v. 1985), épreuve à la gélatine argentique, 56 x 44,2 cm. Don de la fondation de la famille Harold et Esther Edgerton, Santa Fe (Nouveau‑Mexique),1997. MBAC. © Harold Edgerton, MIT, 2014, avec l’autorisation de Palm Press, Inc. Photo © MBAC

Adad Hannah revisite le célèbre dessin de Charles Allan Gilbert, All Is Vanity [Tout est vanité] (1892). Dans l’œuvre originale, une femme s’admire dans un miroir qui, vu de loin, évoque un crâne. Adad Hannah propose une nouvelle lecture de cette mise en garde sur la fugacité de la beauté. À une mise en scène soigneusement conçue, il superpose un élément vidéo : l’enregistrement prolongé d’une femme observant en quelque sorte de son miroir les personnes qui la regardent. En réalité, l’artiste a filmé deux sœurs jumelles relativement immobiles même si elles battent de temps en temps des paupières. L’œuvre n’est peut-être pas inconnue des visiteurs qui ont pu la voir dans l’exposition organisée au MBAC en 2010–2011, C’est ce que c’est.

Tout comme l’espace, le temps et le mouvement sont des sujets d’inspiration inépuisables. Horloges à voir côtoie l’exposition M.C. Escher. Le mathémagicien, et chacune se révèle un pendant intéressant de l’autre, la première en raison de ses recherches sur le temps, la seconde à cause de son voyage dans des lieux imaginaires. Toutes deux sont à l’affiche du MBAC jusqu’au 3 mai 2015.


Par Katherine Stauble, équipe MBAC| 19 janvier 2015
Catégories :  Expositions

À propos de l’auteur(e)

Katherine Stauble, équipe MBAC

Katherine Stauble, équipe MBAC

Partagez cette page

Ajouter un commentaire

Commentaire

HTML autorisé : <b>, <i>, <u>

Commentaires

© 2013 Le Musée des beaux-arts du Canada. Tous droits réservés.

 2016