Les arts visuels à l’honneur au Canada

Par Katherine Stauble, Rédactrice, Bureau du Directeur, MBAC le 21 mars 2014

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Max Dean, Allons-y ! (2010, tiré en 2011), de la série « Objets d’attente », épreuve à développement chromogène. MBAC

En 2012, l’installation à l’extérieur du Musée des beaux-arts du Canada d’une immense bannière représentant un Max Dean suspendu par les pieds a certainement fait tourner quelques têtes. Choisie pour mousser l’exposition Bâtisseurs, la photo était tout aussi fascinante que drôle et dangereuse. 

Intitulée Allons-y !, cette image de 2010 fait partie de la nouvelle exposition du MBAC consacrée aux Prix du Gouverneur général en arts visuels et arts médiatiques de 2014. Créés en 1999 par le gouverneur général de l’époque, Roméo LeBlanc, et par le Conseil des arts du Canada, ces prix reconnaissent la carrière remarquable de sept artistes canadiens s’étant illustrés dans les domaines des arts appliqués, des beaux-arts, du cinéma, de la vidéo, des techniques audio, des nouveaux médias et des métiers d’art. Un huitième prix est décerné à un bénévole ou à un professionnel ayant apporté une contribution exceptionnelle aux arts visuels ou médiatiques.

Et les gagnants sont… le sculpteur Kim Adams, la peintre Carol Wainio, l’artiste multidisciplinaire Max Dean, l’artiste de performance et d’installation Raymond Gervais, la photographe Angela Grauerholz, l’artiste en arts médiatiques Jayce Salloum, la tisserande Sandra Brownlee et le conservateur Brydon E. Smith. L’exposition met en vedette plus de 25 œuvres des gagnants et une brève vidéo sur chacun d’eux, ainsi que des publications et du matériel d’archive sur la carrière de Brydon Smith.

Avouons que le groupe est disparate. Le travail politiquement chargé de Jayce Salloum parle souvent de guerre et de violence. Les œuvres tissées de Sandra Brownlee ont une saveur délicate et intime. Les toiles de Carol Waino sont parfois sombres et apocalyptiques. Rhiannon Vogl, adjointe à la conservation de l’art contemporain au MBAC et commissaire de l’exposition, a malgré tout réussi à leur trouver un fil commun. Aux commandes de cette manifestation pour la quatrième année, elle a relevé le défi de créer une présentation cohérente : « Le montage de cette exposition est toujours intéressant parce qu’il faut établir des liens entre les artistes. On se met à voir des choses qu’on n’aurait jamais vues avant, peut-être parce qu’on n’aurait jamais pensé à associer ces artistes. »

Cette fois-ci, elle a commencé à voir une idée « d’archives ou d’accumulation, que ce soit des archives personnelles, des carnets de voyage ou même des liens qu’on crée au fil des années avec des objets. » Beaucoup de ces artistes explorent aussi le thème de l’histoire et la tension entre le passé et le présent. 

En réalité, Angela Grauerholz ancre tout autant sa pratique sur le collectionnement et l’archivage que sur les concepts de mémoire, de temps et de lieu. Cette artiste graphique et photographe de Montréal, également professeure et cofondatrice du centre de documentation d’arts visuels Artexte, propose trois photos évocatrices et énigmatiques dont deux sont tirées de sa série de 2001, « Privations », et insistent sur les vestiges calcinés de livres : symboles de la perte de l’histoire, du savoir et de l’identité. La troisième, Rose et bleu (2010), est un portrait obsédant d’une femme regardant d’un air songeur dans le miroir d’une pièce curieuse, de style rococo.   

L’artiste s’explique dans la vidéo d’accompagnement : « Je voulais toujours ralentir ce moment de prise de vue. Le moment décisif de Cartier-Bresson ne m’intéressait pas vraiment. Je voulais plutôt allonger le moment et créer un espace-temps qui pourrait se remplir. »


Carol Wainio, Le Chat botté (2003), huile sur toile. MBAC

À l’instar d’Angela Grauerholz, Carol Wainio, une peintre installée à Ottawa, s’intéresse aux livres qui représentent selon elle l’histoire, l’expérience et un mode de réflexion unique. Beaucoup de ses toiles monumentales reprennent des formes qui évoquent des livres et des illustrations de récits pour enfants, de contes de fées, de manuscrits enluminés et de photos d’archives. Dans Puss ’n Boots [Le Chat botté] (2003), un chat se tient debout sur ses pattes de derrière devant un grand livre composé de formes tissées. Sur la page ouverte sont représentés des fins bas d’hommes et un dessin des bottes du chat réalisé dans le style « reliez les points entre eux ». L’artiste conserve de vastes archives personnelles d’anciennes illustrations et de photos provenant de diverses sources internationales. Même sa palette assourdie s’inspire de ces archives : « Les couleurs des œuvres plus récentes reflètent les sources auxquelles j’ai puisé, dit-elle dans une entrevue, notamment des illustrations plus anciennes, la plupart monochromes, et des photos anciennes. »

Dans sa série photographique de 2010–2011 « Objets d’attente », Max Dean s’attarde aux scènes et aux objets de son passé. Allons-y !, l’image qui le représente suspendu, renvoie à une performance remontant à 1978, au Musée des beaux-arts de Montréal, où il tentait, bien que bâillonné, les yeux bandés et les pieds liés, de soulever son corps en s’aidant d’une poulie. Code secret (renverser la valise) est une ré-interprétation d’un événement traumatisant de sa jeunesse, lorsqu’il avait jeté la valise de sa mère au moment où celle-ci s’apprêtait à quitter la famille.

Kim Adams, Raymond Gervais, Jayce Salloum et Sandra Brownlee s’intéressent à divers degrés aux collections, aux archives et à l’histoire. À la fois satires du monde moderne et de la société de consommation, les sculptures fantaisistes de Kim Adams sont des assemblages à faire soi-même. Comme il l’explique dans sa vidéo, il s’intéresse à l’ancienne tradition culturelle consistant à réparer les choses cassées. Leurre vairon (2004), une sculpture judicieusement placée à l’entrée des salles d’art contemporain, est une cabane de pêche faite d’un réservoir à grains en aluminium, munie de fenêtres saillantes en métal ondulé et reposant sur des skis en bois. À l’intérieur se trouvent des sièges rétro couleur lime, des leurres de pêche, l’équipement nécessaire à la confection de sushis et des supports à bière faits maison. Ceux qui ont grandi dans les années 1960 y verront un croisement entre un robot jouet et un épisode de Perdus dans l’espace.

Kim Adams, Leurre vairon (2004), acier galvanisé et techniques mixtes. MBAC

Raymond Gervais collectionne aussi bien les sons que les objets sonores, dont des métronomes, des tables tournantes, des lutrins ou des textes. La musique est souvent le point de départ de ses installations centrées sur les notions de temps, de langage, de son et de silence. Finir (2012) est à la fois une ode au compositeur Claude Debussy et au dramaturge (et pianiste amateur) Samuel Beckett, et une réflexion sur la façon d’achever un travail, une œuvre ou la carrière d’une vie. Les lutrins disposés dans la salle présentent des phrases tirées des œuvres finales de ces artistes, telle cette émouvante assonance de Beckett : « Puis partir. Commencer à partir. »

Rassemblant des photos, des séquences vidéo et d’autres documents, Jayce Salloum approfondit les thèmes de la violence, de la résistance, de la survie, de l’exil et de l’identité. Pour l’œuvre exposée ici, il s’est rendu avec son ami artiste Khadim Ali à Bâmiyân, en Afghanistan, afin d’observer les Hazaras, un peuple musulman Shi’a minoritaire persécuté. L’installation multimédia saisit toute la beauté et tout le traumatisme de la région.

Cinq œuvres de la série « Tissages de mémoire » de Sandra Brownlee sont suspendues comme des bannières dans la salle, leurs délicats motifs blanc et noir évoquant de mystérieux hiéroglyphes. Les superbes tissages rappellent des livres ou des carnets intimes. Un procédé artistique aussi intuitif qu’improvisé – tel le jazz ou l’écriture automatique – permet aux motifs et images d’émerger spontanément, ligne par ligne.  

Ancien conservateur de l’art contemporain et de l’art moderne au Musée des beaux-arts de l’Ontario puis au MBAC de 1967 à 1999, Brydon Smith a été un fin collectionneur durant toute sa brillante carrière. Véritable visionnaire, il a osé des acquisitions d’œuvres réalisées entre autres par Donald Judd, Jackson Pollock, Agnes Martin, Piet Mondrian, Mark Rothko ou Barnett Newman, soulevant parfois l’indignation publique. Ses acquisitions, expositions et catalogues novateurs ont permis aux Canadiens de mieux comprendre l’art du XXe siècle. Les œuvres exposées au MBAC et acquises grâce à Brydon Smith portent des étiquettes distinctives.

Félicitations à ces huit remarquables Canadiens qui se sont démarqués dans le domaine des arts.

L'exposition consacrée aux Prix du Gouverneur général en arts visuels et arts médiatiques 2014 est à l'affiche au MBAC jusqu'au 10 août 2014, salles B101 et B109. Cliquez ici pour voir 8 nouveaux vidéos sur les gagnants de 2014.


Par Katherine Stauble, Rédactrice, Bureau du Directeur, MBAC| 21 mars 2014
Catégories :  Expositions

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