Les éblouissantes abstractions de Jack Bush

Par Katherine Stauble, équipe MBAC le 12 novembre 2014

 

Jack Bush, Light Grey [Petit gris], juillet 1968, acrylique sur toile, 226 x 172,7 cm. Collection particulière. © Succession de Jack Bush / SODRAC (2014). Photo : Michael Cullen, TPG Digital Art Services

Accroché à l’entrée de l’exposition Jack Bush, à proximité du Grand Hall du Musée des beaux-arts du Canada, le tableau Tall Spread [Haute étendue] (1966), telle une banderole, semble annoncer au visiteur : «  Préparez-vous à être ébloui ». Dans l’œuvre de trois mètres de haut, qui montre une colonne composée des teintes de l’arc-en-ciel et flanquée d’une bande verticale verte, couleur et forme semblent en parfaite harmonie. De l’autre côté de la porte vitrée, la toile Light Grey [Gris pâle] (1968) affiche elle aussi de réjouissants rubans de couleurs prismatiques. Tout près est Bonnet (1961), où l’on aperçoit des formes suggérant de vagues chapeaux sur un fond jaune soleil. Puis se succèdent encore douze autres salles remplies de grands tableaux abstraits brillants de Bush qui continuent de nous mettre de la joie au cœur. L’antidote par excellence contre la grisaille de novembre.  

Jack Bush a été l’un des plus importants peintres abstraits du Canada. Dans les grisantes et hédonistes années 1960 et 1970, ce maître de la couleur, de la lumière, de la composition et de la forme se fera connaître sur la scène internationale de l’art grâce à ses audacieux et spontanés « tableaux du néant » comme l’écrit Marc Mayer, directeur général du Musée, dans le catalogue de l’exposition.

M. Mayer est co-commissaire de cette rétrospective avec Sarah Stanners, historienne de l’art indépendante et spécialiste de Bush. L’exposition, qui rassemble plus de cent trente peintures,  dessins et illustrations commerciales retraçant les cinquante ans de la carrière de Bush, propose une totale immersion dans l’univers du peintre. « Les œuvres de Jack cherchent à susciter une réaction viscérale chez le spectateur, a précisé Mme Stanners dans un entretien avec Magazine MBAC, une émotion, un plaisir visuel. Il faut vraiment se placer directement devant les œuvres et, parfois, on a l’impression d’y plonger. »

L’exposition présente aussi des extraits des journaux inédits de Bush qui, aux côtés des  illustrations nettement plus figuratives produites par l’artiste durant les quarante années de sa carrière publicitaire, permettent de mieux comprendre son processus créatif.

L’exposition est organisée de façon à mettre le visiteur immédiatement en contact avec les œuvres abstraites les plus dynamiques de Bush « afin de laisser, d’entrée de jeu, libre cours à toute la force de Jack Bush », a indiqué M. Mayer à Magazine MBAC. Dès la première salle, on découvre des œuvres clés réalisées à divers stades de sa carrière puis, au fil des différentes séries, on suit l’évolution de l’artiste depuis les tableaux noir et gris des années 1950 relevant de l’expressionnisme abstrait. La séquence se déploie selon un parcours plus ou moins chronologique, mais aussi thématique, puisque Bush avait tendance à explorer certaines formes pendant un an ou deux avant de passer à la suivante. 

 

Jack Bush, Pinched Orange [Orange pincé], décembre 1964, huile sur toile, 220,9 x 177,8 cm. Collection d’Audrey et de David Mirvish, Toronto. © Succession de Jack Bush / SODRAC (2014). Photo : Craig Boyko

Il y a d’abord les fleurs abstraitisées de 1960, présentées ici pour la toute première fois; puis les « pulsions », avec leurs barres horizontales et leurs formes explosives; la série des « drapeaux », inspirée de son voyage en Europe en 1962; les « ceintures », qui évoquent des tailles cintrées; les « franges », dont font partie Tall Spread et Light Grey; les toiles aux fonds mouchetés, où des formes aplaties se détachent sur des surfaces texturées rappelant le granit; les « totems », avec leurs bâtons multicolores et, enfin, la dernière série, où les « mouchoirs », aux motifs jazzés, flottent sur des champs peints à l’éponge.

Les textes qui accompagnent un grand nombre des œuvres renferment des citations tirées des journaux que Bush a commencé à tenir en 1952 sur la recommandation de son psychiatre. Les notes qu’il y a consignées pendant vingt-cinq ans demeurent une précieuse source d’information sur sa pensée, sa motivation et sa démarche artistique. Ainsi, ce passage du 6 octobre 1969 présenté aux côtés des œuvres Irish Rock #1 et Irish Rock #2 : « Je suis allé à l’atelier et j’ai mélangé le pigment pour les 2 zones des pierres que j’ai appliquée au rouleau. J’ai volontairement mélangé les peintures grossièrement parce que je recherchais la texture accidentée des pierres. J’ai réussi magnifiquement sur la grande toile – puis j’ai peint la plus petite au rouleau, d’une couleur légèrement différente – le résultat est parfait. »

Aux deux tiers de la visite, deux salles latérales offrent une mise en contexte supplémentaire à ces œuvres hautement abstraites. L’une, consacrée aux méthodes de travail de Bush, abrite plusieurs illustrations commerciales qui confirment que l’homme était un remarquable dessinateur; on y retrouve aussi des pages manuscrites de ses registres et journaux. Une autre salle accueille les premières œuvres de Bush, exécutées dans les années 1930 et 1940 : ces paysages et vues urbaines fermement enracinés dans la tradition canadienne du Groupe des Sept et d’autres peintres régionalistes révèlent déjà son talent de coloriste et sa puissance expressive. On y voit également des œuvres surréalistes et anguleuses qui trahissent l’anxiété croissante du peintre et les premières manifestations, en 1947 et 1948, de son approche plus intuitive.

Attentionné, courtois et dévoué à sa famille, Jack Bush était un homme d’une intégrité sans faille et d’une détermination méthodique. Né en 1909 à Toronto, il passe la majeure partie de sa jeunesse à Montréal où il est apprenti illustrateur et prend des cours du soir à l’École des beaux-arts. En 1928, âgé de dix-neuf ans, il est muté à Toronto où il vivra le reste de sa vie. Tout en travaillant à plein temps comme dessinateur publicitaire, il fréquente les classes du soir de l’Ontario College of Art et développe progressivement sa pratique artistique. En 1946, il tient sa première exposition individuelle à Toronto.

Jack Bush, Chopsticks [pièce musicale], 1977, acrylique sur toile, 140,3 x 415,7 cm. Collection particulière. © Succession de Jack Bush / SODRAC (2014). Photo : Michael Cullen, TPG Digital Art Services

En 1947, Bush fait une rencontre déterminante quand il consulte le  Dr J. Allan Walters, psychiatre, pour des troubles anxieux. Walters se révélera un thérapeute doué qui comprend instinctivement la nature de l’artiste. Il recommande à Bush de s’en remettre davantage à son intuition afin de « peindre en laissant s’exprimer librement les sentiments intimes et les humeurs », comme l’écrit l’artiste dans son journal, et de s’installer « devant une toile vierge, sans idées préconçues, et de laisser simplement venir la couleur, la forme et le contenu ». 

En 1953, Bush se joint au groupe d’artistes abstraits torontois Painters Eleven et, en 1962, il commence à exposer son travail à New York, se taillant une place enviable dans le milieu international de l’art. Il rencontre les artistes britanniques Anthony Caro – connu pour ses sculptures abstraites en acier peint – et William Scott dont la peinture abstraite lui plaît par la simplicité du trait et la qualité brute. Il se lie d’amitié avec le peintre américain Kenneth Noland, tenant de l’abstraction chromatique (color field), et avec d’autres jeunes artistes des États-Unis.  

Il faudra attendre 1968 pour voir Bush quitter son métier d’illustrateur publicitaire pour se consacrer à plein temps à son art. En 1972, le Museum of Fine Arts de Boston inaugure sa nouvelle aile d’art contemporain avec une exposition sur Jack Bush et, en 1976, le Musée des beaux-arts de l’Ontario organise une rétrospective de son œuvre qui partira en tournée au Canada.

Quand Jack Bush meurt d’une crise cardiaque en 1977, à seulement soixante-huit ans, il est en train de travailler à Chopsticks [Pièce musicale], l’une des dernières œuvres présentées dans l’exposition. Le  tableau, qui fait plus de quatre mètres de haut et montre une succession rythmée de traits à la fois dynamiques et aériens sur un riche fond or, est empreint du même optimisme, de la même exubérance qui se dégagent de l’ensemble de l’exposition. Comme l’observe Marc Mayer : « Ces œuvres sont parmi les choses les plus ravissantes jamais produites par un être humain. » 

Jack Bush est à l’affiche du Musée des beaux-arts du Canada du 13 novembre 2014 au 22 février 2015. Le catalogue de l’exposition est disponible en français et en anglais.


Par Katherine Stauble, équipe MBAC| 12 novembre 2014
Catégories :  Expositions

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