Mary Pratt. « Pour l'amour du regard »

Par Jonathan Shaughnessy, conservateur associé, art contemporain, MBAC le 01 avril 2015

  

Mary Pratt, Gelée de groseilles (1972), huile sur Masonite, 45,9 x 45,6 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo © MBAC

Le tableau Gelée de groseilles (1972) de Mary Pratt, incontestablement l’un des joyaux de la collection du Musée des beaux-arts du Canada (MBAC), occupe depuis longtemps une place de choix dans les salles d’art contemporain canadien. Du 4 avril 2015 au 4 janvier 2016, dans le cadre de sa série d’expositions « Comprendre nos chefs-d’œuvre », le MBAC raconte l’histoire qui se cache derrière une toile que Pratt appelle affectueusement « cette petite peinture ».

Mary Pratt. Cette petite peinture découle de nombreuses discussions que j’ai eues avec Mireille Eagan, conservatrice de l’art contemporain à The Rooms, St. John’s, T.-N.-L., et l’une des commissaires d’une rétrospective très remarquée du travail de Pratt mise en tournée à travers le Canada au cours des deux dernières années. Notre travail avec Mary a mené à une entrevue en bonne et due forme avec l’artiste, entrevue qui a été enregistrée, montée en court-métrage par le réalisateur Mark Bennett et présentée dans le cadre de l’’exposition. Suivent ici les moments forts de notre conversation, dont de nombreux extraits qui, pour cause de contraintes de temps, n’ont pu figurer dans la vidéo finale.

Nous commençons par l’évocation des années d’étudiante de Pratt à la Mount Allison University à Sackville, au Nouveau-Brunswick, où trois professeurs l’ont particulièrement marquée, dont un autre peintre canadien de la côte Est du nom d’Alex Colville…

J’ai eu la grande chance de fréquenter Mount Allison à une époque où trois des professeurs étaient passionnés de peinture. Ted Pulford, le maître du dessin, Lawren Harris [Lawren P. Harris, fils du célèbre Lawren S. Harris, du Groupe des Sept], un peintre exceptionnel, vraiment exceptionnel; et puis Alex Colville, le mystique. Il y avait donc cette dimension quasi philosophique chez Alex, cette incroyable virtuosité picturale chez Lawren, et ce sens du dessin chez Ted.

Nous avons passé la première année à dessiner des moulages, je croyais mourir. Des moulages et des natures mortes; pas de couleur, juste du dessin. On s’asseyait sur un haut tabouret et on mesurait : dans ce sens, puis dans l’autre. La verticale était-elle bien droite? Était-ce horizontal? Comment réussir cet ovale? Bon sang, mon ovale n’est pas parfait… C’était horrible, et je me revois assise sur ce très haut tabouret, avec un mal de dos terrible, me disant que jamais Rembrandt n’avait eu à faire ça. Mais, après réflexion, je m’avouais : « Sottises, bien sûr qu’il est passé par là. C’est le lot de chaque peintre. Tu vas te reprendre et continuer. » Et, bien sûr, c’est ce que j’ai fait.

 

Mary Pratt, Poulets éviscérés (1971), huile sur Masonite, 45 x 61 cm. The Rooms, St. John's, T.-N.-L., Memorial University of Newfoundland Collection

Si la discipline était essentielle dans le travail en atelier à Mount Allison, la couleur est quelque chose que Pratt adore par-dessus tout, dans la vie comme dans les arts. J’ai abordé avec elle l’usage qu’elle fait de la couleur, et en particulier des teintes de rouge qui reviennent dans les œuvres de l’exposition Mary Pratt. Cette petite peinture.

J’ai grandi dans une maison où le rouge était omniprésent. Des tapis rouges et un parti pris pour le rouge d’une façon ou d’une autre. Ma mère peignait et, bien sûr, cuisinait, etc. Elle disait : « N’est-ce pas toujours une merveille d’ajouter une cerise à la fin, car c’est tellement beau? », précisant : « C’est rouge, c’est beau. » Et, bien entendu, la gelée que nous avions à table était généralement rouge, et elle occupait une place de choix pour l’Action de grâces et pour Noël. Maman disait qu’il valait mieux garder le rouge, le meilleur pour la fin; cette couleur, c’est ce qu’il y a de mieux, mais il ne fallait pas commencer par elle. 

Elle avait un vrai don pour les couleurs. Elle nous a appris à coloriser les photographies, et elle disait des choses comme « Ça (elle cueillait quelques brins d’herbe), c’est vert, et vous peignez la pelouse, vous allez donc faire le gazon en vert. Est-ce cette couleur? Quelles couleurs voyez-vous dans la pelouse? » Et, soudain, nous découvrions du lavande, du vert pâle, du jaune, et toutes sortes de couleurs. C’était au fond comme un jeu de devinettes.

Et mon père n’était pas en reste. Une fois que nous roulions le long du fleuve Saint-Jean, il a dit : « Cette grange, là-bas : nous savons qu’elle est rouge, mais, vue d’ici, elle n’a pas l’air rouge. Pourquoi? » Nous ne savions pas, et papa nous a expliqué que la cause était sans doute une question de couches d’air entre nous et la grange. Nous parlions beaucoup couleur, en famille.

 

Mary Pratt, Étagère de gelées (1999), huile sur toile, 55,7 x 71,2 cm. Avec l’autorisation de l’Equinox Gallery, Vancouver

Elle a aussi évoqué précisément l’application du rouge dans Gelée de groseilles :

Gelée de groseilles est probablement la première toile où j’ai employé le rouge. Et ça n’a pas été simple. C’était une couleur très difficile à reproduire, elle devait véhiculer tellement de choses. Ce n’est pas juste une couleur, vous savez. C’est une émotion, et elle doit être franche. Mais comment obtenir un rouge franc? Comment obtenir un rouge qui semble être translucide? Je l’ignorais, et j’ai dû l’apprendre à l’aide d’une photographie; je crois que ça a été plutôt réussi. »

Pratt aborde la place que joue la photographie dans son œuvre, un élément essentiel dans son approche de la peinture et un sujet traité en détail dans l’exposition « Comprendre nos chefs-d’œuvre ». Elle affirme clairement, néanmoins, qu’elle n’est pas photographe, et que la photographie seule ne lui permet pas de rendre en peinture ce qu’elle veut exprimer.

Mon processus de création fonctionne vraiment par étapes. Je vois quelque chose qui m’interpelle, et je photographie. C’est le premier pas. J’expédie les images pour traitement à Toronto ou ailleurs, et quand toutes les diapositives reviennent, j’ai oublié ce premier pincement, ce premier pincement d’enthousiasme. Je les étale alors sur une table lumineuse pour les examiner, pour voir s’il y a quelque chose dont je me souviens. Est-ce qu’un élément ou un détail va me faire revivre cette sensation? Parfois non, c’était juste une perte de temps.

Et non seulement ça, mais comme j’ai pris plusieurs clichés, de quelle diapositive s’agira-t-il? Et j’ai à nouveau l’occasion de décider de ce que je veux faire avec tout ça. C’est vraiment excitant, parce que vous ne pouvez qu’espérer que les images que vous avez prises vous remémoreront ce moment où vous avez pensé que le jeu en valait la chandelle, et que vous alliez véritablement en tirer quelque chose de formidable.

 

Mary Pratt, Tête de poisson dans un évier d’acier (1983), huile sur Masonite, 52 x 77,5 cm. Collection particulière, N.-B.

Ces moments d’émerveillement, Pratt les qualifie plutôt sobrement de « charnels ». Je lui ai demandé pourquoi elle les décrit ainsi.

C’est difficile à expliquer, mais je ressens vraiment cette charge érotique par le regard. Je crois que le monde s’offre à moi à travers mes sens, d’où cette charge. Je ne saisis pas le monde strictement par les yeux, mais plutôt par tout mon être, et je crois avoir beaucoup de chance de ce point de vue. Je n’ai pas besoin de le chercher, au contraire. Il vient à moi, il me bombarde.

Si j’essaie de peindre en extérieur, je finis par m’asseoir et par pleurer. Je n’arrive pas à peindre beaucoup dehors, mais si je suis dans la maison, tout va bien. Je suis en sécurité chez moi, et je ne prête pas attention à toutes ces choses insensées qui se passent. Je m’imagine que tout va bien, parce que je suis entourée par le confort de ma maison, de ma chambre ou autre, et tout s’enclenche. Ce n’est pas un sujet qu’on aborde facilement, d’abord parce que personne ne vous croit, et que vous ne pouvez vraiment rien justifier. Vous ne pouvez que dire que c’est ainsi.

Il est évident, d’après les sujets que Mary Pratt a peints au fil des ans, qu’elle s'inspire des joies simples de la vie domestique. Pour elle, de tels thèmes sont toutefois loin de relever du lieu commun, et devraient occuper une place de la plus haute importance pour l’art et en art. « L’ordinaire est important », dit-elle, mais…

Je pense que dans mon œuvre, même les choses banales ne sont pas ordinaires, car je crois que rien ne l’est. Je suis convaincue que tout est complexe et digne de conjectures, digne d’un regard, digne d’un examen minutieux.

 

Mary Pratt, Filets de morue sur papier d’aluminium (1974), huile sur Masonite, 53,3 x 68 cm. Collection d’Angus et de Jean Bruneau

Au cours de notre conversation, Pratt a expliqué comment elle-même se livrait à cet examen minutieux, en se servant d’un verre d’eau texturé qu’elle avait devant elle :

[Mes peintures commencent] dans le monde réel, mais si vous étiez à ma place et réalisiez un tableau avec ce verre comme sujet, vous verriez qu’il regorge de détails les plus insoupçonnés. Vous vous servez de votre pinceau pour déceler ces creux et ces bosses, et vous pouvez véritablement les sentir au fur et à mesure. Ce n’est pas quelque chose que vous peignez à plat; ce sont des éléments que votre pinceau découvre.

La photographie vous guide, mais elle ne dévoile pas tout, et vous savez qu’il devrait y avoir un peu de rouge juste là. De là où je me trouve, il y en a : il y a une minuscule touche de rose ici, un reflet de ça, j’imagine. Tous ces petits bijoux de réalité, vous savez que vous pourriez les ignorer, et vous en tenir à cette forme en lotus. Mais ce serait fort dommage, car ils sont autant de minuscules vérités. 

Et ces minuscules vérités, et alors, quelle importance? Ce sont juste… juste des images, j’imagine, mais pour le peintre, ou pour moi, ce sont des détails que votre crayon ou votre pinceau découvre pour mieux les sculpter. Parce que ce n’est pas simplement une question de les peindre; l’idée est de les révéler. Vous les révélez.

J’ai peint une toile de framboises, dans laquelle il y avait toutes sortes de petites perles et bulles de verre, chacune différente de l’autre, et qu’il fallait rendre à sa juste mesure. Impossible de dire : « Bon, c’est du verre : de la lumière d’un côté, du rouge de l’autre, ça suffit », parce que ça ne fonctionne pas comme ça. C’est très complexe. Et j’adore ces complexités, parce qu’elles ajoutent toutes à la véracité de l’objet, ou à la justesse du regard, et je crois que l’exercice vaut vraiment la peine.

 

Mary Pratt, Le lit (1968), huile sur toile, 91,4 x 91,4 cm. Collection particulière

Pratt parle de « bien faire » lorsqu’elle crée ses tableaux : l’acte d’assurer que ce qui a commencé dans le monde réel comme moment marqué d’une « charge érotique » et saisi, même insuffisamment, dans une photographie, puisse être converti et recréé dans l’espace que représente une toile. L’adhésion de Pratt aux principes du réalisme, non en tant que parti pris esthétique, mais comme philosophie d’ensemble dans son approche, est fondamentale lorsqu’elle pose le pinceau sur la toile, le papier ou le panneau.

Il y a toujours cette controverse entre artistes : l’art vient-il de l’art, ou du réel, du monde véritable? J’ai toujours prétendu qu’il venait du réel. L’art ne peut se nourrir que de lui-même. C’est souvent le cas (et beaucoup de gens copient les peintures d’autres personnes, à dessein ou pas, mais ils le font), et je ne vois pas d’intérêt à ça. J’aime que le monde vienne à moi, et, Dieu merci, c’est le cas.

Ceci précisé, et en conclusion, Mary Pratt admet qu’elle n’a « jamais vu [son] œuvre comme autobiographique ». 

Je la vois vraiment comme un ensemble de peintures d’objets que j’ai, pour une raison ou une autre, trouvé nécessaire de conserver, d’un point de vue charnel, de conserver pour toujours. Et j’espère avoir pu rendre cette charge érotique dans mes toiles. Je ne crois pas y être toujours parvenue, mais ce n’est pas grave; je voulais me souvenir de ces objets. C’était pour l’amour du regard. Un profond amour pour le regard.

Présentée par Irving Oil et organisée conjointement avec le Rooms Provincial Art Gallery de St. John’s (Terre-Neuve–et–Labrador), dans la série « Comprendre nos chefs-d’œuvre », l’exposition Mary Pratt. Cette petite peinture est à l’affiche au MBAC du 4 avril 2015 au 4 janvier 2016.


Par Jonathan Shaughnessy, conservateur associé, art contemporain, MBAC| 01 avril 2015
Catégories :  Expositions

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