Nancy Graves. Du chameau au paysage lunaire

Par Équipe Magazine MBAC le 20 mars 2017


Vue de l’installation de Nancy Graves, Chameau VI, Chameau VII et Chameau VIII, 1968–1969, bois, acier, jute, polyuréthane, peau d'animal, cire, peinture à l'huile, 228,6 x 365,8 x 121,9 cm (approx). MBAC. Tous droits réservés, Succession de Nancy Graves / SODRAC, Montréal / VAGA, New York (2017)

Chameau VI, Chameau VII et Chameau VIII de Nancy Graves ont composé l’une des « vitrines » les plus populaires du Musée des beaux-arts du Canada il y a longtemps, à l’époque où celui-ci occupait l’ancien édifice Lorne situé au 90, rue Elgin, à Ottawa. De nouveau présentée au public, cette série de trois chameaux grandeur nature enthousiasme toujours autant les visiteurs.

Exposés dans la salle d’art contemporain B207, Chameau VI, Chameau VII et Chameau VIII sont accompagnés de dix œuvres sur papier de Graves : dix estampes impressionnantes, traitées à la manière pointilliste, provenant de la série Lithographs based on Geologic Maps of Lunar Orbiter and Apollo Landing Sites (1972). Pour couronner le tout, un film envoûtant de Graves, Izy Boukir (1971), emplit l’espace de grognements de chameaux et de gazouillis d’oiseaux, permettant aux visiteurs de vivre une expérience plus intense.


Vue de l’installation de Nancy Graves, Chameau VI, Chameau VII et Chameau VIII, 1968–1969, bois, acier, jute, polyuréthane, peau d'animal, cire, peinture à l'huile, 228,6 x 365,8 x 121,9 cm (approx). MBAC. Tous droits réservés, Succession de Nancy Graves / SODRAC, Montréal / VAGA, New York (2017)

« Réalisées au tout début de sa carrière, ces trois sculptures témoignent un peu de l’intérêt indéfectible de Graves pour la relation entre l’art et la science, observe Adam Welch, conservateur associé de l’art canadien et responsable du choix des œuvres avec Anabelle Kienle-Poñka, conservatrice associée de l’art européen et américain. « Curieusement, des critiques ont comparé les qualités des chameaux à celles de l’artiste : résilience, indépendance, des vertus indispensables pour une femme artiste qui travaillait à New York à la fin des années 1960. » 

Nancy Graves (1940–1995) est née au Massachusetts. Son père, comptable au Berkshire Museum, un musée local d’art et d’histoire naturelle, l’encourage à s’intéresser à l’art, à la nature et à l’anthropologie, trois disciplines qui la stimuleront toute sa vie. Après un diplôme en littérature anglaise au Vassar College, elle obtient un baccalauréat et une maîtrise en art à l’Université Yale où elle étudie en compagnie de Chuck Close, de Robert Mangold et de Brice Marsden.

Ses études à Yale terminées, elle remporte en 1964 une prestigieuse bourse Fulbright. Elle commence alors des études de peinture à Paris où elle épouse le sculpteur Richard Serra rencontré à Yale (un divorce suivra en 1970). Peu après Paris, elle s’installe à Florence et mène une existence plutôt nomade, séjournant entre autres au Maroc, au Cachemire, en Inde, en Égypte, au Pérou, en Australie et au Canada.


Nancy Graves, Fra Mauro Region of the Moon [Région de Fra Mauro de la Lune], 1972, lithographie en couleurs sur papier vélin, 56.9 x 76.3 cm. MBAC. © Succession de Nancy Graves / SODRAC, Montréal / VAGA, New York (2017)

Artiste prolifique, Graves a exploré toutes sortes de disciplines dont le dessin, la peinture, la gravure, la sculpture et le cinéma. Toutefois, elle s’est fait connaître par ses chameaux, des sculptures réalistes composées d’armatures d’acier et de bois recouvertes de matières telles que du jute, du polyuréthane, de la fibre de verre, de la peau d’animal et de la cire.

S’il est vrai que ses chameaux rappellent les présentations traditionnelles des musées d’histoire naturelle, il n’en demeure pas moins que l’artiste a subi bien d’autres influences. « Avec les sculptures de fossiles et de chameaux, a-t-elle expliqué, j’ai rapidement trouvé ma propre façon de travailler qui, tout en s’éloignant de la taxidermie, l’évoque toujours. Je voyais le groupe de chameaux comme une étude du mouvement, plus particulièrement du mouvement figé. Le travail de Muybridge m’a certainement influencée, tout comme les formes molles d’Oldenburg. Après avoir fait de nombreuses études, j’ai commencé à créer les formes de chameaux avec les matériaux que j’avais sous la main à Florence. »

S’inspirant de ses chameaux, Graves a plus tard fabriqué des os et des squelettes de chameaux à partir de cire, de poudre de marbre et d’acrylique. Ces objets pouvaient être déposés sur des socles, suspendus à des plafonds et recombinés pour créer des colonnes, soit encore étalés au sol, sollicitant ainsi des interactions inopinées du public.




Vue de l’installation de Nancy Graves, Chameau VI, Chameau VII et Chameau VIII, 1968–1969, bois, acier, jute, polyuréthane, peau d'animal, cire, peinture à l'huile, 228,6 x 365,8 x 121,9 cm (approx). MBAC. Tous droits réservés, Succession de Nancy Graves / SODRAC, Montréal / VAGA, New York (2017)

Au début des années 1970, Graves réalise cinq films dont deux, Goulimine (1970) et Izy Boukir (tous deux dans la collection nationale) présentent des séquences de mouvements de chameaux au Maroc, renforçant son intérêt pour Eadweard Muybridge et pour ses études photographiques du mouvement.

Pourquoi les chameaux au cœur de son œuvre ? À cette question, l’artiste a répondu : « Pourquoi les chameaux ? Parce que les chameaux ne devraient pas exister. Ils ont de la chair sur leurs sabots, quatre estomacs et une mâchoire disloquée. Pourtant leur forme illogique ne les empêche pas de fonctionner. Et même s’ils peuvent être amusants, ils sont merveilleux à regarder. »

À la même époque, Graves crée une série de « paysages aériens » inhabituels comprenant entre autres les lithographies lunaires exposées dans la salle B207. Non seulement les progrès scientifiques des années 1960 ont-ils révélé la surface de la Lune, mais ils ont aussi permis de voir la Terre depuis des satellites en orbite et d’explorer les fonds marins. Férue de science, Graves est captivée par ces nouvelles techniques cartographiques et par ces images qu’elle intègre rapidement à sa pratique artistique.


Nancy Graves, Riphaeus Mountains Region of the Moon [Région des Monts Riphées de la Lune], 1972, lithographie en couleurs sur papier vélin, 57.1 x 76.3 cm. MBAC. © Succession de Nancy Graves / SODRAC, Montréal / VAGA, New York (2017)

« Réalisés quelques années après les chameaux, ces paysages lunaires m’apparaissent étrangement semblables à ceux du désert saharien qu’elle étudie dans son film Izy Boukir, note Adam Welch. J’aime que les séquences du film et les estampes topographiques se côtoient. Elles sont toutes surnaturelles et vraiment belles. Le travail de Graves oblige souvent les visiteurs à imaginer d’autres créatures, d’autres époques et d’autres lieux. »

Les œuvres exposées sont ponctuées de points de couleurs vives qui créent des cartes résolument abstraites de la surface de la Lune. Bien qu’il soit possible d’imaginer les pics, les cratères d’impact et les « mers » de la Lune, cette réinterprétation artistique produit des œuvres à la fois fortes et délicates. 

Dans les années 1980 et au début des années 1990, Nancy Graves a continué à osciller entre la sculpture et d’autres formes d’expression. Elle a coulé des œuvres en bronze et, vers la fin de sa vie, elle a travaillé le verre soufflé et le coulage de filaments de verre de fibre optique. Morte à New York en 1955 d’un cancer ovarien, elle avait déjà déclaré : « Nous naissons et nous mourons. Le sens naît de la compréhension de notre interrelation à la chaîne des forçats de la vie. »

Les sculptures Chameau VI, Chameau VII, Chameau VIII, la série Lithographs based on Geologic Maps of Lunar Orbiter and Apollo Landing Sites et le film Izy Boukir de Nancy Graves sont présentés dans la salle d’art contemporain B207, au deuxième étage du Musée des beaux-arts du Canada.


Par Équipe Magazine MBAC| 20 mars 2017
Catégories :  Expositions

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