Parler vrai en prenant l’art au mot : voix de femmes dans la nouvelle exposition PhotoLab

Par Équipe MBAC le 24 avril 2017


Jenny Holzer, Essais incendiaires (détail), 1978–1983, offset sur papier vélin de couleur, 43 x 43 cm chaque. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Jenny Holzer / SODRAC (2017), tous droits réservés. Photo : MBAC

C’est en 1968 que la société de tabac Philip Morris lance ses cigarettes Virginia Slims, destinées exclusivement à une clientèle féminine, avec le slogan « You’ve come a long way, baby » [T’en as fait du chemin, chérie]. Quelque cinquante ans plus tard, il est évident que, malgré les avancées obtenues par les femmes, beaucoup reste encore à faire.

Dans l'exposition PhotoLab 2. Quand les femmes prennent l’art au mot, présentée actuellement à l’Institut canadien de la photographie (ICP) du Musée des beaux-arts du Canada (MBAC), le travail de neuf femmes artistes et un collectif des années 1970 aux années 1990 explore un vaste éventail de sujets et de préoccupations, des événements éminemment personnels aux politiques identitaires. Lorna Boschman, Susan Britton, Sara Diamond, les Guerrilla Girls, Jenny Holzer, Mary Kunuk, Shelley Niro, Lorna Simpson, Lisa Steele et Carrie Ann Weems, toutes représentées dans la collection nationale du MBAC, suscitent la réflexion à travers quinze œuvres, dont dix vidéos, trois photographies et deux jeux d’estampes.


Shelley Niro, Overweight with Crooked Teeth, 1997, vidéodisque numérique (DVD), 5 min. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo : Shelley Niro, tous droits réservés, avec l’aimable l’autorisation de V-Tape

« En art contemporain, jamais les mots n’ont sune présence aussi forte que dans les créations des femmes », explique Andrea Kunard, conservatrice associée de la photographie au MBAC. « Les Guerrilla Girls se servent d’affiches pour dénoncer les travers racistes et sexistes du monde de l’art et de ses institutions. D’autres artistes dans l’exposition créent des vidéos, mélangent photographie et texte, et produisent des estampes textuelles pour interroger les contextes de la prise de parole et de ses raisons, véhiculer des préoccupations sociales, provoquer des réactions, informer et, plus important, encourager le public à prendre une part active à ces questionnements. »

Les œuvres couvrent une grande variété de pratiques artistiques et d’intérêts. Lisa Steele, en trois vidéos, présente une vision très personnelle du monde qui l’entoure. Dans The Ballad of Dan Peoples (1976), sa propre psalmodie remplace la voix disparue de son grand-père, alors que dans A Very Personal Story (1974), elle évoque le jour de la mort de sa mère à travers une série de souvenirs épars.


Lisa Steele, A Very Personal Story, 1974, vidéo n/b, mono, 17 min. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo : Lisa Steele, tous droits réservés, avec l’aimable l’autorisation de V-Tape

La vidéo Susan (1976), de Susan Britton, adopte une approche tout aussi personnelle, l’artiste y étant représentée à la fois comme une femme on ne peut plus normale et une prostituée. Cette dualité habile semble révéler l’âme de la créatrice tout en mettant en doute sa crédibilité. Shelley Niro joue elle aussi avec des images construites dans Overweight with Crooked Teeth (1997), qui parodie les visions romancées sur les peuples autochtones.

Deux vidéos de Lorna Boschman, artiste connue pour son travail sur les politiques genrées et sur l’identité sexuelle, s’avancent encore davantage sur le terrain de l’intime. Scars (1987), par exemple, est une entrevue dans un parc avec quatre femmes ayant une histoire d’« automutilation », dans un va-et-vient entre images de leurs bras meurtris et de la nature qui les entoure. 

La vidéo Ten Dollars or Nothing! (1989), de Sara Diamond, se trouve quant à elle à l’autre extrémité du spectre. L’artiste y traite d’une réalité plus large, celle des conditions de travail des femmes dans les conserveries de saumon de Colombie-Britannique au cours des années 1930. Vue en grande partie à travers le regard de l’ouvrière autochtone Josephine Charlie, cette œuvre fait partie du Women’s Labour History Project, projet de Diamond sur l’histoire du travail des femmes.


Sara Diamond, Ten Dollars or Nothing!, 1989, vidéo, 11 min 45 s. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo : Sara Diamond, tous droits réservés, avec l’aimable l’autorisation de V-Tape

Complétant les vidéos, Unikausiq (Histoires) (1996), de Mary Kunuk, est un récit animé par ordinateur composé de contes et de chansons pour enfants tirées de légendes inuites. Le recours à une technique moderne pour immortaliser des traditions orales anciennes constitue, selon les mots de l’artiste, sa « façon de les garder vivantes ».

« Depuis l’arrivée du système d’enregistrement magnétoscopique portapak de Sony, dans les années 1960 », précise Euijung McGillis, assistante de recherche pour l’exposition, « la vidéo a modifié la notion même d’art. La vidéo comme technique artistique a joué un rôle de déclencheur pour ces femmes artistes, tout particulièrement, dans le traitement à travers leur pratique de thèmes allant de la sphère personnelle aux problématiques de justice sociale et politique, les éloignant en cela de la tradition des grands maîtres et d’autres précédents établis par leurs collègues masculins. C’était un territoire nouveau pour tout le monde, un espace inconnu où s’intéresser au « moi » sous l’angle d’un outil narratif. »

Si la vidéo devient dans les années 1970 un moyen d’expression important pour les femmes artistes, les techniques traditionnelles se transforment également. « Nombre de pratiques artistiques contemporaines mettent à mal l’idée de l’image unique, autonome, dit Kunard, souvent pour mettre à nu les facteurs politiques et idéologiques qui sous-tendent la vie en société. Dans l’œuvre textuelle de Jenny Holzer, le langage sert à atteindre ce but. D’autres artistes comme Lorna Simpson et Carrie Mae Weems allient texte et photographie pour présenter la sphère sociale comme un espace de contestations et de défis, en particulier pour ce qui à trait à la race, au genre et à la sexualité ».

Ainsi, Essais incendiaires (1978–1983) de Holzer, présente des extraits de textes de diverses origines, écrits, par exemple, par Rosa Luxembourg, Emma Goldman et Lénine. Chaque panneau comprend exactement 100 mots sur vingt lignes, sans indication de l’auteur ou du contexte des passages que Holzer a choisis.




Lorna Simpson, Proportions et temps, 1991, épreuve à la gélatine argentique, 50,9 x 61,1 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Don de Photographers + Friends United Against AIDS, New York, 1998. Photo : MBAC. Avec l’aimable autorisation de l’artiste

Les mots jouent également un rôle central dans Divisions et le temps (1990, tiré en 1991), de Lorna Simpson. L’artiste a contrebalancé une paire d’images photographiques miroirs avec des textes en marge qui semblent être des légendes, mais qui en fait soulèvent plus de questions qu’ils n’apportent de réponses.

PhotoLab 2 propose en outre une sélection d’œuvres de la touchante série de Carrie Ann Weems From Here I Saw What Happened and I Cried [J’ai vu d’ici ce qui se passait et j’ai pleuré] (1995). Les quatre images présentées ici, tirées de la série de trente-quatre épreuves au total, sont des photographies de daguerréotypes d’Afro-Américains que Weems a teintées de rouge et sur lesquelles elle a ajouté du texte. Elles avaient à l’origine été commandées en 1850 par le biologiste Louis Agassiz, qui croyait à la supériorité intrinsèque de la race blanche. 

Huit affiches réalisées par les Guerrilla Girls entre 1985 et 1990 complètent l’exposition. Formé en réaction à une industrie de l’art considérée à la fois raciste et sexiste, le collectif se sert du déguisement, de la satire, du maniement ingénieux du langage et de la réappropriation d’images pour faire passer ses messages.


Guerrilla Girls, Why do women have to be naked to get into Boston museums?, 1990, affiche, 55,9 x 43,2 cm. Bibliothèque et Archives du Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Collection Art Metropole, don de Jay A. Smith, Toronto, 1999. Photo : MBAC

Dans le numéro de janvier 1849 de sa revue Les Guêpes, Jean Baptiste Alphonse Karr écrit cette phrase célèbre : « Plus ça change, plus c’est la même chose ». Alors que les droits des femmes sont une fois de plus malmenés un peu partout dans le monde, il est encore plus important pour ces dernières de prendre l’art au mot pour nous aider tous à nous faire entendre.

PhotoLab 2. Quand les femmes prennent l’art au mot est à l’affiche à l’Institut canadien de la photographie du Musée des beaux-arts du Canada jusqu’au 10 septembre 2017. Également présentée dans les salles de l'ICP est l'exposition La photographie au Canada. 1960–2000, à l’affiche jusqu'au 17 septembre 2017.


Par Équipe MBAC| 24 avril 2017
Catégories :  Expositions

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