Perspectives émergentes du nouveau Nord

Par Katherine Stauble, MBAC le 11 juin 2013

Qavavau Manumie, Qulaaguulik (Hélicoptère) [2009], lithographie sur papier vélin beige, 38,5 x 49,5 cm. MBAC. Reproduit avec la permission de Dorset Fine Arts

« Certains disent que l’art est moribond, explique Natar Ungalaq. L’art inuit est-il moribond ? Je ne pense pas. Je crois qu’il durera toujours. Il ne mourra que si nous venons à manquer de pierre. »

Les artistes inuits représentés dans Perspectives émergentes du nouveau Nord, en cours au Musée des beaux-arts du Canada (MBAC), ne manquent visiblement ni de pierre, ni d’inspiration. Cette exposition de 85 œuvres de la collection permanente aborde un large éventail de sujets et de techniques, couvrant plus d’un siècle de création artistique. De minuscules sculptures en ivoire du XIXe siècle et des dessins créés dans les années 1960 par certains des premiers artistes graphiques de Cape Dorset partagent l’espace avec des pièces plus contemporaines, dont des vidéos.

Première d’une série d’initiatives visant à présenter la collection d’art inuit du MBAC avec des citations d’artistes, d’aînés et de jeunes, l’exposition explore des perspectives variées sur l’histoire, la vie actuelle et l’évolution sociale et culturelle de ce peuple.

Entrant dans l’exposition dans les salles d’art inuit au niveau inférieur, qui me surprend toujours par son atmosphère sereine propice à la contemplation – presque un sanctuaire –, je tombe sur Nunali (vers 1988–1989), sculpture à couper le souffle de Jackoposie Oopakak. Cette paire complète de bois d’un caribou, sculptée avec force détails de scènes de la vie nordique, témoigne de la formation de joaillier d’Oopakak. Sur toute la longueur des bois, il a taillé de minuscules oiseaux de l’Arctique, des ours polaires et des baleines, ainsi que des gens pratiquant la chasse, le nettoyage des peaux et se déplaçant en traîneau à chien ou en kayak. Nunali a été présentée au public presque sans interruption depuis son acquisition il y a dix ans, et est devenue l’une de mes œuvres préférées dans la collection nationale, et je reviens la voir encore et encore, comme en pèlerinage.

Jackoposie Oopakak, Nunali (détail) [v. 1988–1989], pierre vert foncé, bois de caribou, tendon, os, acier et incrustations noir, 113 x 73,6 x 95,4 cm. MBAC

Et quoi de mieux pour côtoyer Nunali que Sans titre (Crâne et défenses de morse) de Luke Airut (vers 1975). Elle est constituée d’un crâne de morse finement sculpté dans le même ordre d’idées de motifs représentant la vie arctique : un ours polaire, un hibou et un chasseur dans un kayak. Comme Oopakak, Airut met de l’avant sa formation en joaillerie avec sa technique de virtuose. « Chacune de ces petites pièces, dit Heather Campbell, adjointe à la conservation, pourrait être portée en broche ou en pendentif. » Elle désigne l’iglou créé par la cavité du crâne. À l’intérieur se trouvent un danseur de tambour et sa femme, qui chante pour leur enfant. « Ils transmettent leur savoir », précise-t-elle.

Sur les murs de la salle sont accrochées des œuvres sur papier illustrant des sujets traditionnels comme contemporains : scènes de chasse, femmes occupées à des tâches quotidiennes, figures mythologiques, animaux, maisons préfabriquées et avions. Les deux lithographies de Qavavau Manumie, Transformation (2009) et Qulaaguulik (Hélicoptère) (2009), intègrent des éléments traditionnels dans des compositions contemporaines. Transformation, avec ses oiseaux se muant en formes abstraites, évoque des notions de chamanisme et de métamorphose. Qulaaguulik (Hélicoptère) nous rappelle l’irruption de la modernité dans la vie nordique. Les couleurs chaudes et vives de ces deux œuvres se reflètent dans Yesterday, de Ningeokuluk Teevee (2008), installée à côté. Ode nostalgique à la célèbre chanson des Beatles Yesterday, la lithographie de Teevee est une image rognée de près d’un disque vinyle jouant sur l’un de ces tourne-disques portables dont on se souvient avec affection.

Ningeokuluk Teevee, Yesterday (2008), lithographie sur papier vélin, 43,4 x 33,2 cm. NGC. Reproduit avec la permission de Dorset Fine Arts

Plusieurs vidéos diffusées dans l’atrium offrent un aperçu envoûtant de la vie quotidienne dans le Nord. Le film de Bruce Haulli, Issaittuq (Imperméable) (2007), présente un Inuit vivant une déception amoureuse qui noie son chagrin dans l’alcool et évacue ses frustrations sur un passant. Jeté nu dans une cellule, il fait des cauchemars où il est abandonné dans la toundra. Finalement, il parvient à récupérer et à se reconnecter avec sa terre et sa culture quand le tribunal ordonne qu’il soit emmené dans un avant-poste reculé habité par un chasseur avisé.

Le film Artcirq (2001) de Natar Ungalaq, réalisé avec l’acrobate montréalais Guillaume Saladin, suit un groupe de jeunes Inuits d’Igloolik qui s’entraînent pendant deux étés avec des membres de l’École nationale de cirque de Montréal, dans un projet qui vise à s’attaquer au problème du suicide des jeunes dans le Nord. Leur prestation finale mêle traditions inuites et numéros classiques du chapiteau.

Ungalaq, sans doute plus connu pour son rôle principal dans le long métrage Atanarjuat, La légende de l’homme rapide, semble en connaître beaucoup à propos de la survivance. Il a certainement raison quand il dit que l’art inuit durera toujours.

À l’affiche jusqu’à l’automne 2013, Perspectives émergentes du nouveau Nord est organisée par Christine Lalonde, conservatrice associée, Art indigène, assistée par Heather Campbell, et est présentée en collaboration avec la Scène du Nord du Centre national des Arts.


Par Katherine Stauble, MBAC| 11 juin 2013
Catégories :  Expositions

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