Exposition inaugurale de PhotoLab : la métaphore de la fenêtre

Par Équipe MBAC le 08 novembre 2016




Eugène Atget, Boulevard de Strasbourg (détail), 1912, tirée v. 1935, épreuve à la gélatine argentique, 23,3 x 16,9 cm. MBAC. Don de Dorothy Meigs Eidlitz, St. Andrews (Nouveau-Brunswick), 1968

Le 28 octobre dernier, le lancement de l’Institut canadien de la photographie (ICP) du Musée des beaux-arts du Canada (MBAC) a marqué l’inauguration d’une incomparable ressource internationale vouée à l’étude de la photographie, depuis ses débuts jusqu’à nos jours.

PhotoLab est l’un des espaces les plus extraordinaires des nouvelles salles de l’Institut Canadien de la Photographie (ICP), situées au 2étage du MBAC, dans les salles autrefois réservées aux expositions temporaires de dessins, d’estampes et de photographies. Ce lieu conçu pour accueillir de petites expositions en rotation, à vocation plus expérimentale, a été inauguré cet automne avec PhotoLab 1, une fascinante présentation sur le thème de la devanture, ou vitrine, de magasin.

Réunissant des œuvres d’Eugène Atget, de Phil Bergerson, de Pascal Grandmaison, de Clara Gutsche et de Nathan Lyons, cette première exposition explore la notion de la photographie vue comme une fenêtre sur le monde. Organisée dans l’esprit de collaboration qui caractérise PhotoLab, elle est le fruit des efforts de la nouvelle directrice de l’ICP, Luce Lebart, et de plusieurs membres de l’équipe de conservation des photographies du MBAC dont la conservatrice Lori Pauli, les conservateurs associés Andrea Kunard et Jonathan Newman, la conceptrice principale Ellen Treciokas et le chef de la conservation et de la recherche technique John McElhone.

Lori Pauli explique : « Pouvant à la fois révéler et dissimuler, remettant en question les notions d’observateur et d’observé, brouillant la frontière entre espace intérieur et extérieur, les fenêtres ont servi de métaphore à l’acte même de regarder. »

Inspirée en partie de la nouvelle exposition novatrice de l’ICP consacrée à Josef Sudek (1896–1976), un photographe tchèque lui-même célèbre pour ses clichés de fenêtres, PhotoLab 1 offre en parenthèses un hommage à la première photographie connue obtenue en chambre obscure : un cliché de 1826 réalisé par l’inventeur français Joseph Nicéphore Niépce depuis la fenêtre d’une maison bourguignonne.

« Les artistes sont depuis toujours fascinés par les fenêtres, ajoute Lori Pauli. En photographie, elles constituent, à la fois comme sujet et comme symbole, un thème particulièrement populaire en raison de la transparence et du pouvoir réflecteur du verre. Les photographes utilisent ce motif depuis l’invention de ce procédé pour explorer la nature morte, le portrait, la culture populaire et même l’abstraction. »

PhotoLab est taillé sur mesure pour ce genre de présentation. Le nouvel espace d’environ 5 x 12 mètres répond à la volonté de l’ICP d’exposer de la photographie en tout temps. L’idée de cet espace et sa configuration – qui accueille facilement des petites expositions tournantes – vient d’Ellen Treciokas. Deux grandes vitrines en verre encastrées au mur sont dotées de panneaux arrière magnétiques qui permettent de fixer des photos sur des étagères ou de les exposer sur les murs à l’aide d’aimants.

« Ce type de présentation évite de devoir encadrer les images pour les exposer, précise Ellen Treciokas. Et les visiteurs peuvent aborder la photographie sous un autre angle – voir les bordures des clichés, apprécier une photo comme un objet d’art, pas seulement comme une image, et s’y intéresser en ce sens. Étant donné le grand nombre d’images présentées sur des appareils numériques, c’est très satisfaisant d’expérimenter et d’observer soigneusement les subtiles différences entre les divers procédés des épreuves photographiques. » 

Les 42 épreuves de PhotoLab 1 couvrent deux siècles et deux continents distincts. Elles illustrent des approches sensiblement différentes de la photographie et du motif de la fenêtre, comme en témoignent par exemple les trois clichés de devantures de boutiques parisiennes et leurs reflets saisis au hasard du quotidien par le photographe français de la fin du XIXe siècle, Eugène Atget (1857–1927). 

Les grandes vitrines en verre de ce genre étaient relativement nouvelles à l’époque de ces clichés. « Les reflets posaient des défis aux photographes documentaires qui préféreraient les éviter, explique Luce Lebart. Atget, lui, semble délibérément les rechercher. Ses images ressemblent à des ‟photomontages naturels”. Depuis Atget, cet intérêt pour le reflet n’a jamais cessé. »


Phil Bergerson, Martinsville, Indiana, 2006, épreuve à développement chromogène, 50,6 x 40,9 cm; image : 39,4 x 39,4 cm. MBAC

Les quatre photos du Canadien Phil Bergerson (1947– ) réunies dans Photolab 1 poussent un cran plus loin le caractère parfois bizarre des vitrines des magasins. Dans Tennessee (1996), une scène de lynx bondissant sur un faisan – tous deux naturalisés –– accapare le centre de la composition, éclipsant un fouillis un peu incohérent d’eaux-fortes animalières et dominant une peau de lynx et une peau de renard vides, placées sur le ventre. Dans la même veine, la vitrine craquelée et brumeuse de Martinsville, Indiana (2006) présente quatre têtes de chevreuil montées pour être fixées à un mur ainsi que plusieurs cornes d’animaux devant une photo du groupe rock KISS; dans la vitrine adjacente un loup empaillé, au rictus visible, surplombe le crâne et les cornes d’un petit cerf.

Andrea Kunard observe que l’esthétique de Phil Bergerson est extrêmement formelle, mais que son sens de l’ordre « s’oppose souvent à son choix de sujet. Bergerson recherche les étranges juxtapositions d’objets qui nous entourent au quotidien [et] met en relief des éléments trouvés dans la société qui, grâce à ses compositions soigneuses, font figure de documents et d’images abstraites. »


Pascal Grandmaison, Verre 6, 2004–2005, épreuve numérique à développement chromogène sur plexiglas, 180,3 x 180,3 x 7,5 cm. MBAC 

Le travail de l’artiste montréalais Pascal Grandmaison (1975– ) est représenté par une seule photo conceptuelle grand format, Verre 6 (2004–2005), sur laquelle un modèle tient une plaque de verre de dimension appréciable. Mais celui-ci regarde-t-il l’observateur à travers le verre ou bien est-il regardé par l’observateur ? Ou encore, y a-t-il échange réciproque ?

Voici comment Jonathan Newman décrit l’image : « Métaphoriquement, le verre renvoie à la fenêtre et, par extension, au rôle de la photographie en tant que fenêtre sur le monde. Ici pourtant, la fenêtre ne laisse pas voir ce qui se passe à l’extérieur, mais ce qui est à l’intérieur. Le verre sert aussi à fabriquer des miroirs et l’image reflétée est également présente, révélant vaguement la présence du photographe et l’image des sujets eux-mêmes. »


Clara Gutsche, Mme A Courval Inc., 4491, boulevard Saint- Laurent, Montréal, Québec, mai 1976, épreuve à la gélatine argentique, 25,2 x 20,2 cm; image : 17,2 x 12,5 cm. MBAC. © Clara Gutsche / SODRAC (2016) 

PhotoLab 1 réunit aussi plus d’une vingtaine de photos de vitrines de magasins, de clubs, d’ateliers de réparation et même d’un bureau d’architecture réalisées par Clara Gutsche (1949– ), une artiste américaine installée à Montréal depuis 1970. Photographiant des étalages particulièrement bizarres qui regroupent souvent des curiosités tels des lapins de Pâques en plastique gonflables ou des sous-vêtements flottants, Clara Gutsche intègre fréquemment des reflets à ses images, ajoutant de nouvelles strates de sens en incorporant de multiples réalités sur un seul plan photographique.

« Sur un plan sociologique, explique Andrea Kunard, elle voit ses images comme des réflexions sur la vie des consommateurs où le choix et la disposition des objets transmettent les valeurs et les préoccupations de la société. […] D’un point de vue esthétique, les vitrines posent de nombreux défis. Elle a utilisé un appareil 5 x 7 et tiré des épreuves contact pour obtenir la meilleure clarté possible. L’équilibre délicat des ombres et des lumières vise à susciter des émotions. Pour souligner la confusion typique de la culture de consommation, Clara Gutsche exploite les reflets qui fragmentent l’image. […] Ses vitrines de magasins présentent un autre genre de paysage intérieur et documentent des lieux et des époques. »


Nathan Lyons, New York, New York, 1965, tirée avant avril 1970, épreuve à la gélatine argentique, 11,2 x 16,6 cm. MBAC

Une douzaine de photos de la série de 96 images de l’Américain Nathan Lyons (1930–2016), Impressions au passage (1962–1974), complètent l’exposition. Comme le souligne John McElhone, cette série présentée la première fois au MBAC en 1971 « est une série que Lyons a commencé à créer en 1962 et qu’il a enrichie et réarrangée pendant douze ans. Le choix des devantures renvoie ici à un motif récurrent de l’œuvre de Lyons et évoque curieusement son histoire personnelle de fils de marchands de verre et de miroirs installés à Jamaica, New York. »

L’une des images les plus saisissantes de la série est celle du tracé à la craie d’un cadavre vu depuis la porte sombre d’un vestibule au sol carrelé. Bien qu’amorti par le verre de la porte, le malaise persiste même si le corps a disparu depuis longtemps. Une autre épreuve présente une profusion d’images d’idoles de la culture populaire de la fin des années 1960 dont les vedettes de la télévision et de la musique The Monkees, l’acteur Yul Brynner vêtu du costume qu’il portait pour son rôle dans Les Sept Mercenaires (1960) et le musicien de jazz, Herb Alpert, torse nu à côté d’une image de banane Chiquita qui le fait paraître bien petit. Bien qu’il s’agisse apparemment de simples photos spontanées, la vision du monde un peu ironique du photographe transparaît clairement dans cette composition.

Depuis les images documentaires d’Atget des années 1920 jusqu’aux récentes œuvres conceptuelles, l’exposition inaugurale de PhotoLab examine le motif photographique de la fenêtre à la fois comme un accessoire concret et comme une métaphore. Bref, comme le souligne Lori Pauli, la fenêtre sert de « scène de commentaire visuel sur la nature fragmentaire, éphémère et parfois absurde de la vie moderne ». 

PhotoLab 1 sera à l’affiche de l’Institut canadien de la photographie du Musée des beaux-arts du Canada du 28 octobre 2016 à l’hiver de 2017. Cet automne, les salles de l’ICP seront également occupées par deux expositions de tout premier plan : Josef Sudek. Le monde à ma fenêtre (jusqu’au 26 février 2017) et Légende. Les archives photographies du Globe and Mail jusqu’au 12 février 2017) Pour de plus amples renseignements sur l’ICP et sur ses expositions, activités et programmes, veuillez consulter le site de l’ICP.


Par Équipe MBAC| 08 novembre 2016
Catégories :  Expositions

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