Prix du Gouverneur général : une beauté précise

Par Katherine Stauble, équipe MBAC le 07 avril 2015

 

L’exposition des Prix du Gouverneur général en arts visuels et en arts médiatiques 2015 organisée par le Musée des beaux-arts du Canada (MBAC) est un modèle de concision. Réunissant 31 œuvres de Louise Déry, Robert Houle, Micah Lexier, Rafael Lozano-Hemmer, Paul McClure, Sandra Meigs, Rober Racine et Reva Stone dont beaucoup se démarquent par leur précision et par la netteté de leurs lignes, elle invite à une contemplation silencieuse.

Sept prix annuels soulignent la carrière exceptionnelle d’artistes canadiens œuvrant dans les domaines des beaux-arts, des arts appliqués, du cinéma, de la vidéo, de l’audio, des nouveaux médias et métiers d’art ; un huitième est décerné à une personne ayant apporté une contribution exceptionnelle aux arts visuels ou médiatiques à titre bénévole ou professionnel.

Faisant aussi bien appel à la collection nationale qu’aux lauréats et à différents prêteurs, Rhiannon Vogl, conservatrice associée d’art contemporain au MBAC et commissaire pour la cinquième année de l’exposition, a rassemblé une série cohérente de créations variées allant de dessins, de peintures et de catalogues d’exposition à des bijoux, des photos et des vidéos, sans oublier des œuvres utilisant des techniques mixtes. Dans une entrevue pour Magazine MBAC, elle explique comment elle a réussi à trouver un fil commun entre ces huit productions créatrices qui couvrent chacune plusieurs décennies.

« Quand j’ai commencé mes recherches, dit-elle, j’ai découvert dans le travail des lauréats des liens vraiment intéressants en rapport avec la mortalité et la biologie. Plusieurs d’entre eux s’intéressent à la biotechnologie et à la façon dont les technologies représentent, ou non, la mortalité ou l’humanité. » D’autres partagent la même préoccupation de collectionneur d’objets ou de mots pour communiquer des impulsions humaines.  

Outre des œuvres des lauréats, l’exposition propose huit portraits vidéo fascinants commandés par le Conseil des arts du Canada. Ces courts métrages, qui sont des œuvres d’art en soi, présentent les artistes en atelier ou dans une galerie.

Voici un bref récapitulatif des lauréats et des œuvres de l’exposition.

Louise Déry

Photo : Conseil des arts du Canada / Isabelle Hayeur

Cette année, le prix remis à une personne ayant apporté une contribution exceptionnelle a été attribué à Louise Déry, une conservatrice qui a travaillé en étroite collaboration avec un grand nombre d’artistes parmi les plus influents du Canada. Directrice depuis 1997 de la Galerie d’art de l’Université du Québec à Montréal, Louise Déry a été conservatrice dans deux des principaux musées du Québec et s’est forgé au fil d’une carrière de plus de trente ans une réputation de découvreuse de talents, de rigueur intellectuelle et de raffinement dans l’interprétation des œuvres.

Louise Déry a été la commissaire de l’exposition David Altmejd encensée par la critique qui a représenté le Canada à la Biennale de Venise de 2007.  Elle a aussi organisé des expositions consacrées entre autres à Dominique Blain, Shary Boyle, Raphaëlle de Groot, Michael Snow, Françoise Sullivan, Jana Sterbak. Auteure de plus de 80 publications dont plusieurs sont présentées dans l’exposition, elle exerce une influence bien réelle sur l’histoire de l’art au Canada.

Rhiannon Vogl précise : « Elle est convaincue que la conservation est un acte de vie, de respiration, elle réfléchit aux moyens que peuvent prendre les commissaires pour animer une œuvre et lui donner vie. » 

Pour sa part, Louise Déry veut simplement aider les artistes à se faire connaître. « Je suis ambitieuse pour les artistes, dit-elle dans son portrait vidéo. Je veux que ça marche. » 

Robert Houle

  

Robert Houle, Sept en acier (1989), huile sur acier et érable, 130,9 x 644 x 9,5 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Don de Norman Garnet, Toronto, 1996. Photo © MBAC

Membre de la Première Nation objibwai de Sandy Bay au Manitoba, Robert Houle vit aujourd’hui à Toronto. S’inspirant de l’art autochtone et occidental, il aborde dans son œuvre la problématique de la colonisation européenne. Placé pendant 12 ans dans des pensionnats autochtones, il est imprégné à la fois par l’Église catholique et par ses pratiques spirituelles autochtones et associe à des symboles et des objets rituels autochtones des textes, des photos et des techniques de peinture et de sculpture occidentales. Au début de sa carrière, il a été séduit par le travail de Barnett Newman et Piet Mondrian.

L’œuvre exposée ici vient de la collection du MBAC. Sept en acier (1989) est une peinture de six mètres de long qui couvre sept sections en acier parfaitement poli dont chacune arbore un petit tableau abstrait représentant à la fois une nation autochtone aujourd’hui disparue et une œuvre du Groupe des Sept. Ainsi l’artiste se réapproprie-t-il la tradition de la peinture paysagère, exigeant symboliquement la restitution des terres confisquées par les colons européens tout en érigeant un monument d’acier à ces ancêtres. « Son travail est une lamentation ou un hommage aux différentes nations indigènes disparues », souligne Rhiannon Vogl.

Micah Lexier

 

Micah Lexier, Celle-ci, celle-là (version du Musée des beaux-arts du Canada) [2013–2014], vidéo HD (MP4), 12 min 39 s. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Vue de l’installation : The Power Plant Contemporary Art Gallery, Toronto. Photo : Toni Hafkenscheid

Né à Winnipeg au Manitoba, Micah Lexier vit aujourd’hui à Toronto. Cet artiste qui maîtrise toutes sortes de procédés dont la sculpture, la photo, le dessin et le texte utilise l’esthétique minimaliste pour explorer les thèmes du temps, de la mort et du langage, ainsi que les relations entre l’ordre et le désordre, les personnes et les objets.

L’œuvre exposée est un projet vidéo, This One, That One (National Gallery Edit) [Celle-ci, celle-là (version du Musée des beaux-arts du Canada)] (2012–2014), récemment présenté à la Power Plant de Toronto. Dans une série de 33 épisodes en forme de chapitres, l’artiste assemble des objets de sa collection personnelle qui comprend essentiellement des cartons trouvés, mais aussi des livres, des manuels d’instruction, des billes et des dés. Chaque chapitre s’ouvre sur une surface blanche. Un instant plus tard, les mains de l’artiste pénètrent dans le cadre, déposent un ou plusieurs objets et les disposent soigneusement avant de se retirer. Le résultat est une séquence bizarre et hypnotique de 12 minutes pendant laquelle il fait et défait des œuvres d’art éphémères.

Dans le portrait vidéo qui lui est consacré, Micah Lexier résume sa pratique artistique : « Il s’agit juste de trouver des choses que j’aime et de les assembler. C’est une question d’amour. »

Rafael Lozano-Hemmer

 

Rafael Lozano-Hemmer, Último Suspiro [Dernier Souffle] (2012), moteur, soufflet, Plexiglas, affichage numérique, circuit personnalisé, processeur Arduino, tube de respirateur, sacs en papier brun, appareil 60 x 27,5 x 23 cm, tube de 15 m de long. Musée des beaux-arts de Montréal. Achat, Programme d'aide aux acquisitions du Conseil des Arts du Canada et fonds Janet G. Bailey. Vue de l’installation : Detectores, Fundación Telefónica, Buenos Aires, Argentine, 2012. © Rafael Lozano-Hemmer/SODRAC (2015). Photo : Antimodular Research

« Depuis 25 ans, je crée des œuvres à la croisée de l’architecture et de la performance. » 

Cette phrase prononcée par l’artiste d’origine mexicaine Rafael Lozano-Hemmer dans le portrait vidéo qui lui est consacré annonce des images envoûtantes de plusieurs de ses créations électroniques à grande échelle dont Pulse Room [Salle des pulsations](2006), une installation où des ampoules incandescentes suspendues au plafond s’allument au rythme des battements de cœur des participants, et Voz Alta (2008), une œuvre interactive qui commémore le 40e anniversaire du massacre des étudiants de Tlatelolco, au Mexique.

Détenteur d’un baccalauréat en chimie physique, l’artiste installé à Montréal utilise la robotique, la surveillance informatisée et les réseaux télématiques pour créer des œuvres interactives mettant en relief l’importance des rapports humains.

L’œuvre exposée est Último Suspiro [Dernier souffle] (2012). Cette sculpture multimédia composée d’un tube de respirateur, d’un sac en papier brun, d’un soufflet et d’un appareil électronique emmagasine et fait circuler pour toujours le souffle d’une personne – ici, la légendaire chanteuse cubaine Omara Portuondo. Último Suspiro est un portrait vivant qui préserve un aspect de l’essence d’Omara Portuondo, reconnaissant ainsi sa contribution à la culture cubaine.

« Faire une œuvre d’art, explique-il dans la vidéo, est un acte intimement lié à la compréhension que toute vie a une fin. Nous sommes romantiques, nous voulons comprendre, saisir, classifier et contrôler, mais au final, ce n’est qu’une performance très temporaire. »

Paul McClure

Paul McClure, Blastula (2010), argent sterling, or 18 carats, aimants en néodyme, 4.5 x 4.5 x 2 cm. Avec l’autorisation de la Galerie Noel Guycomarc’h, Montréal. Photo : Digital By Design

Cette année, le Prix Saidye-Bronfman pour l’excellence dans le domaine des métiers d’art a été décerné à l’orfèvre Paul McClure. Figure influente de la scène du design et de l’artisanat contemporain, l’artiste est aussi un éducateur passionné qui dirige le célèbre programme de joaillerie du George Brown College de Toronto.

Les bijoux de Paul McClure traitent autant du corps qu’ils l’embellissent au sens où ils s’inspirent de la microbiologie, de la pathologie et de la génomique. Un grand nombre de broches, de bagues et de pendentifs prennent la forme de virus ou de cellules, voire de tumeurs, tandis que d’autres renvoient au memento mori du Moyen Âge et aux bijoux funéraires.

Une série de bagues, de pendentifs et de petites sculptures d’argent, d’or, de pierres précieuses et de perles sont exposées dans une vitrine. Parmi les cinq pièces de la série Memento mori figurent Tumour Ring [Bague tumeur] (1993) et Virus Ring [Bague virus] (1993). Certains bijoux, dont Cells [Cellules] (1999–2000), sont même présentées dans des boîtes de Pétri.

Sandra Meigs

 

Sandra Meigs, Rouge. 3011 Jackson. (Mortalité) [2013], acrylique sur toile, 183 x 762 cm. Avec l’autorisation de la Susan Hobbs Gallery et de Georgia Scherman Projects, Toronto. © CARCC, 2015. Photo : Toni Hafkenscheid

Née à Baltimore, dans le Maryland, Sandra Meigs est arrivée au Canada en 1973 pour étudier l’art et a obtenu une maîtrise en philosophie. Elle enseigne les beaux-arts à l’Université de Victoria, en C.-B. , depuis 1993.

Sandra Meigs a réalisé des films, des installations et des œuvres de performance avant de s’intéresser à la peinture au début des années 1980 et de créer des séries narratives évoquant des films ou des bandes dessinées fantaisistes. Elle a souvent recours à la philosophie pour explorer les processus humains de l’être et du devenir ou pour utiliser l’espace architectural en tant que métaphore du champ psychologique.

Rouge. 3011 Jackson. (Mortalité), est l’une des deux peintures monumentales de l’artiste choisies pour cette exposition. Réalisée en 2013, cette impressionnante murale de 7,6 mètres de long appartient à la série « The Basement Panoramas » [Panoramas de sous-sols] créée après le décès de son mari emporté par le cancer. Le sous-sol de sa maison était devenu à ses yeux le symbole de la mort – à la fois le lieu d’accueil d’objets de toute une vie et, comme elle l’a écrit, « une maison de naissance et de mort et de re-naissance. »

Dans son portrait vidéo, l’artiste explique qu’elle a en partie surmonté son deuil grâce à des marches attentives – des petites promenades au ralenti, en profonde harmonie avec ses sensations. « C’est la toute première chose qui m’a aidée à sortir de mon deuil parce que ça m’a fait prendre conscience qu’il existait un monde en-dehors de ma solitude intérieure. »

L’idée de la formule des panoramas « était d’inciter le spectateur à marcher dans la salle. Ces endroits offrent toujours des expériences différentes et très immersives. »

Rober Racine

 

Rober Racine, Pages-miroirs / Exposition [Mirror-Pages / Exhibition] (1980–94), ink, gouache, graphite, metallic paint and coloured pencil on 23 pages from the Petit Robert dictionary, mounted on mirrors and framed; 23.4 x 14.7 cm each. National Gallery of Canada, Ottawa. Photo © NGC

Rober Racine, Pages-miroirs / Exposition (1980–1994), encre, gouache, mine de plomb, peinture métallique et crayon de couleur sur 23 pages du dictionnaire Le Petit Robert, montées sur miroirs et encadrées, 23,4 x 14,7 cm chacune. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo © MBAC

L’artiste montréalais en arts visuels et écrivain, musicien, compositeur, chorégraphe, dramaturge et producteur de radio Rober Racine a souvent brouillé les frontières entre les disciplines en 40 ans de carrière.

Pages-miroirs/Exposition (1980–1994) fait partie du projet colossal de déconstruction du dictionnaire Le Petit Robert, un découpage réalisé sur 14 ans de plus de 55 000 mots des 2 130 pages de cet ouvrage dont il ne reste que les définitions et les renvois. Après avoir embelli les pages à l’aide d’annotations manuscrites, de dorures et de soulignements, l’artiste les a montées sur des miroirs. Le résultat est une analyse de l’identité par la langue, grâce à un ouvrage qui lui-même est un puissant symbole d’identité culturelle et à l’image réfléchie du visiteur.

L’exposition présente 23 pages contenant des renvois au mot « exposition ».  En bas de chaque page sont délicatement inscrites des pensées telles que « Être artiste, c’est apaiser l’âme » ou « La vérité est fausse ».

Pages-miroirs/Exposition possède une qualité visuelle lyrique et rythmique.  Citons l’artiste : « Dès le début, c’est la musique qui m’a guidé. Je voyais le dictionnaire comme une immense partition à interpréter, à exécuter, tel un pianiste jouant une partition de Jean Sébastien Bach. »

Reva Stone

Reva Stone, Expression imaginaire nº2 (2006), épreuve au jet d’encre numérisée sur papier (éd. 2/3), 106,7 x 137,2 cm. Collection de la Surrey Art Gallery. Don du Dr Harold Stone. © Reva Stone. Photo : Scott Massey

L’artiste de Winnipeg Reva Stone explore notre relation complexe et souvent ambigüe avec la technologie à l’aide de toutes sortes de procédés numériques dont la biotechnologie, la robotique, l’imagerie en 3D, la réalité virtuelle et la technologie du téléphone cellulaire.

« Tout mon travail, dit-elle dans son portrait vidéo, traite de l’évolution des technologies et de leur influence sur notre monde médiatisé. »   

L’exposition comprend cinq grandes photos couleur de son installation Expression imaginaire (2004-2006). Pour l’installation originale, l’artiste avait numérisé des images de sa propre peau, de ses cheveux et de ses dents qu’elle avait ensuite enveloppées autour de modèles simulés en 3D de molécules de protéine, puis elle avait projeté les images de ces modèles sur des écrans géants. Les visiteurs qui entraient dans la salle activaient les images de telle sorte que celles-ci imitaient le processus cellulaire de génération, de mutation et de dissolution.

Les photos possèdent une étrange beauté. L’une ressemble à une boucle géante de gingembre mariné, l’autre évoque l’espace sidéral tandis qu’une troisième rappelle le motif d’une double hélice dodue.

L’exposition des Prix du Gouverneur général en arts visuels et en arts médiatiques est à l’affiche au MBAC jusqu’au 30 août.

Pour souligner les 15 ans des Prix du Gouverneur général en arts visuels et en arts médiatiques, le Conseil des arts du Canada présente jusqu’au 14 avril une exposition d’œuvres d’anciens lauréats dans la salle Âjagemô, rue Elgin à Ottawa. Tirées de la collection de la Banque d’art du Conseil des arts, la présentation réunit entre autres des œuvres d’Iain Baxter, de Carl Beam, de Sandra Brownlee, de Max Dean, de Gathie Falk, de Raymond Gervais, de Betty Goodwin, D’Arnaud Maggs et de Michael Snow.


Par Katherine Stauble, équipe MBAC| 07 avril 2015
Catégories :  Expositions

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Katherine Stauble, équipe MBAC

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