Quatre artistes de la biennale surgissent de l’ombre

Par Katherine Stauble, équipe MBAC le 15 octobre 2014

  

Luke Parnell, Brève histoire des motifs artistiques de la côte du Nord-Ouest (2007), acrylique sur bois, installation aux dimensions variables. MBAC. Avec l’autorisation du MacLaren Art Centre, Barrie, Ontario. Photo : André Beneteau

Pour tous ceux qui s’intéressent aux dernières productions de l’art contemporain au Canada, l’exposition du Musée des beaux-arts du Canada (MBAC), Surgir de l’ombre. La biennale canadienne 2014, est un rendez-vous à ne pas manquer.

Surgir de l’ombre met en vedette un choix d’œuvres d’art canadien contemporain, indigène et photographique créées par vingt-six artistes d’un peu partout au Canada. Récemment acquises par le MBAC, celles-ci empruntent à toutes sortes de procédés allant du dessin et de la peinture au film, à la vidéo et à l’installation multimédia, en passant par la sculpture et la photographie.

J’ai pu rejoindre quatre artistes – Shary Boyle, Geoffrey Farmer, Stéphane La Rue et David Alexander Six – et parler avec eux de leurs installations dans les semaines précédant l’inauguration de cette biennale.

SHARY BOYLE

 

Shary Boyle, Le peintre de la caverne (2013), plâtre, bois, mousse, cheveux synthétiques, résine d’époxy, métal, peinture, paillettes, verre, 3 rétroprojecteurs sur socle sculpté sur mesure, transparents pour projection de collage photographique et commande de minuterie, 301 × 427 × 457 cm. MBAC. © Shary Boyle (2013). Photo : Rafael Goldchain

Connue pour sa pratique multidisciplinaire, l’artiste torontoise Shary Boyle crée entre autres des statuettes de porcelaine raffinées incarnant différents personnages fantastiques. Toutefois cette ex-recherchiste photos pour des revues participe également à des spectacles avec des musiciens en projetant des images de sa vaste collection de clichés pendant leurs concerts. 

L’artiste expose ici deux œuvres qui allient ces deux genres en projetant des myriades d’images sur des sculptures de plâtre grandeur nature ou surdimensionnées. Dans Virus (Mariage blanc) (2009), elle éclaire de motifs de textile, de porcelaine, de squelette et de fourrure d’animal une femme nue occupée à filer une toile d’araignée. Dans Le peintre de la caverne (2013), un autre collage d’images – celles-là associées à des événements historiques et politiques ou à des merveilles scientifiques – recouvre les murs d’une caverne soigneusement conçue ainsi que le corps d’une sirène nourrissant un nouveau-né.

S’accordant une pause, Shary Boyle m’a expliqué que Virus était pour elle une première à plusieurs égards : première sculpture à grande échelle, première œuvre en plâtre et première combinaison sculpture / projection. « J’ai repris la technique de la sculpture de plâtre de Rodin ou d’Henry Moore. J’ai utilisé une armature de métal et de bois et appliqué des couches successives de plâtre et de filasse, puis j’ai sablé le tout pour obtenir un fini lisse qui rappelle beaucoup le marbre des sculptures grecques ou romaines. » Elle a ensuite ajouté les images. « Je voulais voir le résultat de projections enveloppant le corps. » 

Le processus d’illumination de la figure blanche sculptée semble s’inscrire naturellement dans la progression de son travail de porcelaine. Dans les deux cas, il aboutit à une sorte de « femme illustrée » : une saisissante forme féminine, au corps entièrement tatoué.

Apprentie passionnée, Shary Boyle a étudié les laborieuses techniques de porcelaine des maîtres flamands et allemands pour ses premières sculptures. Pour ses œuvres récentes, elle s’est perfectionnée auprès d’un maître plâtrier français : « Le plâtre est un matériau très ancien. Il contient plein d’éléments organiques qui me fascinent. C’est un procédé lent qui me donne beaucoup de plaisir. »

À l’instar de la plupart des personnages fictifs créés par l’artiste, la sirène allongée du Peintre de la caverne, une installation réalisée pour la Biennale de Venise de 2013, est une créature aussi étrange que mystérieuse : une mère ridée, aux cheveux blancs, qui allaite. Shary Boyle s’intéresse tout particulièrement aux marginaux et à des concepts tels que le vieillissement, la mortalité, la décomposition et la régénération : « Depuis toute petite, je suis obsédée par les notions d’intégration et d’exclusion. Par ce qui nous sépare, ce qui nous isole, ce qui nous rend unique. Et je m’intéresse à la sphère privée de l’individu. Par conséquent, la défiguration est souvent symbolique. C’est la manifestation d’un état intérieur – la vie secrète de l’individu. Je tiens absolument à donner une voix aux marginaux. »

GEOFFREY FARMER

 

Geoffrey Farmer, Leaves of Grass (2012), images découpées dans le magazine Life (1935–1985), colle, herbe miscanthus, mousse pour fleurs et tables en bois, installation aux dimensions variables, vue de l’installation, dOCUMENTA 13, Kassel, 2012. MBAC. Avec l’autorisation de l’artiste, Catriona Jeffries Gallery, Vancouver, et de Casey Kaplan, New York . Photo : Anders Sune Berg

De l’autre côté de l’installation de Shary Boyle, dans les salles d’art contemporain du premier étage du MBAC, Geoffrey Farmer assemblait Feuilles d’herbe (2012) : une installation monumentale réunissant plus de 20 000 images de magazines collées sur de l’herbe miscanthus et individuellement placées dans de la mousse florale. Stratégiquement placées sur une table de près de 38 mètres, ces images de publicités et d’actualités parues dans la revue Life entre 1935 et 1985 créent un collage envoûtant qui suit 50 ans d’évolution culturelle américaine. L’artiste de Vancouver décrit ce travail comme « une sorte de curieux cours d’histoire ». Feuilles d’herbe a été l’un des clous de dOCUMENTA13 de Kassel, en Allemagne, provoquant des files d’attente de plusieurs heures. 

L’installation doit son titre au recueil de poèmes de Walt Whitman Leaves of Grass [Feuilles d’herbe] publié pour la première fois en 1855, qui se voulait un portrait de l’Amérique dans toute sa diversité. Dans une entrevue plus tardive, l’artiste a expliqué : « Je m’intéresse à Whitman, et son désir d’avoir voulu écrire ce qu’il a écrit, à cette époque, s’apparente à mon intérêt pour les ambitions de la revue Life et pour son rôle dans la naissance de certaines mythologies. »

Ce projet est issu d’une convergence d’idées et d’inspirations. Geoffrey Farmer se souvient : « J’ai visité Kassel en hiver, un an avant l’ouverture de dOCUMENTA13, et je regardais le parc depuis la loggia sculpturale de la Neue Galerie. Un jardinier s’activait et, quand je suis descendu plus tard, on liait des herbes hautes qui ressemblaient à celles que j’avais plantées dans mon jardin, à Vancouver. De retour chez moi, j’ai coupé une partie de cette herbe que j’ai fait sécher dans mon atelier. » Plus tard, feuilletant sa vaste collection de magazines Life, il est tombé sur un numéro consacré à Whitman et à Leaves of Grass et a entrepris de découper des photos.

L’ampleur du projet est devenue telle qu’il a finalement dû appeler à l’aide : « Le projet s’est éclairci et sa mise en forme nous a permis de voir qu’il fallait apparemment beaucoup de monde pour arriver à son dénouement, un peu comme une petite usine ou comme l’équipe de tournage d’un film. J’ai souvent pensé à ce projet comme à un film en trois dimensions. »

STÉPHANE LA RUE 

 

Stéphane La Rue, For-te (2012), contre-plaqué russe et teinture, installation aux dimensions variables. MBAC

À l’opposé de ce registre, tant sur le plan de la localisation que sur le plan du style, la salle B204 d’art contemporain du second étage du MBAC réunit un groupe de peintures et de sculptures inspirées de précédents courants modernistes dont le Cubisme, le Surréalisme et le Minimalisme.

For-te (2012), l’installation du Montréalais Stéphane La Rue, réunit dix panneaux de contreplaqué teint assemblés sur un mur blanc, le tout sur une longueur de plus de dix mètres. L’artiste m’a décrit son processus de création : « Tout commence par la reconnaissance du matériau, par la lumière, par tout ce que le matériau peut m’offrir. Dans le cas de la pièce qu’on a ici, il y a la couleur du bois, la rainure et son format d’origine, qui est un contreplaqué russe qui s’achète en carré ou en rectangle. »

L’artiste explore ensuite les possibilités d’images dans les limites d’une approche formelle : « Dans l’approche formelle on a éliminé toute l’idée d’image, de représentation. Et il est arrivé que, malgré moi, il y avait des éléments d’illusion qui reparaissaient dans le travail et que je ne contrôlais pas. Au lieu de me battre contre ces éléments-là, j’ai décidé de travailler avec. »

For-te a provoqué l’émergence d’une série de formes jouant avec la perspective : « On peut y voir dans le noir une espèce de fenêtre, qui pourrait porter vers un fond. On pourrait appeler ça une nuit, mais peu importe, ça crée une espace, c’est sûr et certain. Je joue un peu avec les constructions perspectivistes. »

Le titre qui renvoie au terme musical signifiant « fort » évoque la relation de l’œuvre à la musique. Les formes aux murs rappellent les notes de musique d’une portée, et le tout communique un sens du rythme et de la musicalité. L’artiste insiste pour dire qu’il ne cherche pas à représenter la musique sous une forme visuelle : « Ce sont des accidents souhaitables, heureux. »

Stéphane La Rue croit plutôt que sa méthode de travail est ce qui ressemble le plus à une musique, plus précisément au jazz : « Je peux refaire une forme plusieurs fois dans ma tête. Certains musiciens font des heures et des heures de pratique à tourner la même structure, de toutes les façons. La seule chose qui est improvisée c’est le soir même, où cette chose-là va être, dans le fonds, une autre variation de ce qui a déjà été pratiqué auparavant. C’est plus dans l’approche qu’il y a quelque chose de jazzé dans mon travail. »

DAVID ARMSTRONG SIX

 

David Armstrong Six, Le radiologue (2012), de la série Étoile brune plus un, acier, mousse polyéthylène, plâtre, ciment, résine, peinture et mouches, 167 × 54 × 33 cm. MBAC. Avec l’autorisation de l’artiste et de la Parisian Laundry. Photo : Matthew Koudys

David Armstrong Six, un autre artiste montréalais, crée comme Stéphane La Rue des œuvres abstraites évoquant des formes familières.

Les cinq sculptures de sa série « Étoile brune plus un » (2012) sont des assemblages de bois, de plâtre, de mousse, de métal et de matières récupérées. Placées à la verticale sur des socles, elles possèdent une qualité anthropomorphique et ont pour titre Le radiologue, La taupe, Le concierge, Le verseur et Le tailleur.

Réalisées pendant un stage à Berlin, en Allemagne, où l’artiste avait libre accès à un atelier en sous-sol pendant le quart de travail de nuit, ces sculptures sont devenues des explorations extrêmement intuitives des matériaux créés pendant ces heures d’obscurité. « C’est une inspiration autogénératrice, explique-t-il debout dans la salle d’exposition, qui se fonde sur de nombreuses heures passées à tourner en rond dans mon atelier, à générer mon propre genre de débris, en combinaison avec ce que je pouvais trouver. »

Les œuvres sont parfois ludiques, voire trompeuses. Ce qui ressemble à du métal plié ou à des tubes de PVC se révèle être du bois soigneusement coupé, assemblé et lissé. De cette façon, l’artiste élimine les frontières entre les matières traditionnelles de l’art et les matières industrielles ou même les déchets, mais il voit, insiste-t-il, « l’élimination des barrières comme une force constructive ».

Le titre de la série, « Étoile brune plus un », renvoie au terme astronomique de naine brune, une étoile agrégée créée par implosion. « C’est une métaphore de ma propre méthode de composition, explique David Armstrong Six. Les sculptures émergent de l’atelier comme une collection de mes propres poussières et gaz. Quant à l’expression "plus un", elle évoque la fonction mimétique des sculptures vues comme une sorte de rencontre, finalement révélées par ceux qui les regardent. »

SURGIR DE L'OMBRE

 

Lawrence Paul Yuxweluptun,  Homme rouge regardant hommes blancs qui tente de réparer un trou dans le ciel (1990),  acrylique sur toile, 142,3 × 226,1 cm. MBAC

L’exposition propose d’autres œuvres fascinantes allant de l’œuvre maîtresse de l’artiste autochtone Lawrence Paul Yuxwelupton, Homme rouge regardant homme blanc qui tente de réparer un trou dans le ciel (1990), aux remarquables photos de la série « Eau » (2010–2013) d’Edward Burtynsky, sans oublier la vidéo d’une pièce de théâtre interprétée par des patients en psychiatrie réalisée par Althea Thauberger en 2012.

S’éloignant des dernières biennales d’art canadien, les commissaires de Surgir de l’ombre (Josée Drouin-Brisebois, Greg Hill, Andrea Kunard, Jonathan Shaughnessy et Rhiannon Vogl) ont choisi de limiter le nombre d’exposants et d’analyser leur travail plus en profondeur – la plupart du temps à travers plusieurs œuvres et en établissant des liens intéressants avec d’autres artistes.

Compte tenu des nombreuses biennales canadiennes à venir, notamment des expositions prévues à Montréal et à Edmonton, Surgir de l’ombre. La biennale canadienne 2014 est un événement incontournable. L’exposition sera présentée du 17 octobre 2014 au 8 mars 2015, dans les salles d’art canadien des premier et second étages du MBAC.


Par Katherine Stauble, équipe MBAC| 15 octobre 2014
Catégories :  Expositions

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Katherine Stauble, équipe MBAC

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