Regards sur l’art de conter

Par Katherine Stauble, MBAC le 23 septembre 2013

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Althea Thauberger, La mort e la miseria (2008), vidéo à haute définition, 6 min 20 s, et installation murale avec tirage numérique, installation aux dimensions variable. MBAC

Tout le monde aime les belles histoires. Les contes, les fables et les légendes aident souvent à expliquer les phénomènes naturels tandis que la littérature, le théâtre et le cinéma modernes satisfont notre soif constante de nouveaux récits. Les histoires nous divertissent et nous éduquent, nous raniment (pensons aux journaux du matin) et peuvent même nous endormir (pensons aux livres de chevet).

L’art de conter est le thème d’une nouvelle présentation d’installations vidéo contemporaines à l’affiche au Musée des beaux-arts du Canada. Quatre artistes canadiens – Althea Thauberger, Zin Taylor, Isabelle Pauwels et Corin Sworn – explorent et revisitent les œuvres littéraires, les contes, les légendes et les histoires de famille pour nous en offrir de nouvelles versions. En cours de route, ils nous transportent dans différents lieux lointains, tels Val di Fassa dans le nord de l’Italie, les Highlands écossais, l’ancien Congo belge et Londres, en Angleterre. 

Chaque vidéo est présentée à côté d’artefacts construits et d’images de production qui suggèrent d’autres modes de vision et d’interprétation. Rhiannon Vogl, adjointe à la conservation, précise : « Les artistes ré-interprètent et re-présentent les histoires, ils ne les re-racontent pas. »

Althea Thauberger travaille depuis longtemps avec des populations de villes aussi éloignées que Berlin, San Diego et Vancouver (où elle habite) pour créer des œuvres conceptuelles, axées sur un lieu, qui combinent performance et photographie, film et vidéo. Pour La Mort e la Miseria, elle est allée à Val di Fassa, une vallée au creux des Dolomites, en Italie, où les villageois parlent toujours l’ancien ladin. Ensemble, ils ont créé et joué une version théâtrale d’un conte populaire traditionnel qui raconte comment la Pauvreté a réussi à duper la Mort qui l’a rendue immortelle (d’où l’emprise tenace de la pauvreté sur le monde).   

La pièce filmée comprend les erreurs des comédiens amateurs ainsi que plusieurs anachronismes, notamment des souliers modernes, qui renforcent la notion d’un événement éphémère à la portée universelle. Agrandie aux dimensions du mur à côté de la vidéo, une image du film est inspirée des fresques fantasques que l’artiste a vues là-bas.

The Flute of Sub, une installation de Zin Taylor composée d’une vidéo et d’une sculpture, raconte l’histoire d’un mystérieux réseau de galeries de la région des Highlands, en Écosse. La vidéo s’ouvre à la façon d’un documentaire consacré à la nature. Après un balayage de forêts et sous-bois, la caméra zoome sur l’un de ces cercles souterrains bizarres qui parsèment les Highlands. La narration décrit les tunnels créés (nul ne sait pourquoi) par l’homme il y a deux à trois mille ans – aujourd’hui habités par une population de lièvres. À mesure que défilent les images, les couleurs se modifient légèrement au son d’une flûte onirique qui rappelle la musique populaire psychédélique en vogue en Écosse dans les années 1960.

La sculpture sous verre qui accompagne la vidéo est une flûte en plastique construite et utilisée par Zin Taylor pour la bande sonore. Sa forme reprend le réseau des galeries, et ses trous signalent les gîtes des lièvres. Tant la vidéo que la sculpture s’intéressent à la façon dont les contes et les légendes expliquent la création organique et parfois mystérieuse des formes, aussi bien vivantes qu’artificielles.

W.E.S.T.E.R.N., d’Isabelle Pauwels, remet en question le propre passé colonial de l’artiste et l’influence que celui-ci a encore sur elle aujourd’hui. Au centre de l’espace se dresse une paillotte couverte d’herbes tressées. Le visiteur qui passe le cou par la fenêtre de la paillotte aperçoit, à l’autre extrémité du lieu, les images d’une vidéo alternant des scènes contemporaines présentant la mère de l’artiste dans sa maison de banlieue de Richmond, en C.-B., et des séquences de films amateur tournés à la fin des années 1950, lorsque ses grands-parents vivaient dans une plantation de café, au Congo belge.

À un moment donné, la mère parle d’une racine pétrifiée de plant de café qu’elle a conservée de cette époque lointaine. Plus tard, nous voyons des Congolais occupés à travailler la terre. Dans une autre scène, la mère décrit la collection familiale de poids de balances en cuivre avant que l’écran présente tout à coup des scènes de travailleurs faisant peser leurs récoltes au marché. Pareille juxtaposition en dit long. La question est bel et bien celle des relations de pouvoir et des hiérarchies, de même celle du contraste entre le travail et le loisir, l’Afrique et l’Occident. Isabelle Pauwels énonce une position artistique : « Pour moi, voilà exactement ce qui est finalement  ‘occidental’ dans tout ça. Le travail et le loisir sont associés à la discrimination raciale. »

Intéressée à la fois par la psychologie et par l’anthropologie, Corin Sworn, une artiste basée à Glasgow, s’interroge sur la façon dont l’écriture, le discours et l’image traduisent et transforment une expérience personnelle. The Lens Prism (Working Model for a Viewing Subject) propose à la fois un monologue filmé, écrit par l’artiste et joué par le comédien britannique David Allister, et un dessin, The Lookers. Dans la vidéo tournée sur la scène du théâtre Tramway de Glasgow, le personnage de David Allister raconte d’une manière vague, décousue et fragmentée différentes histoires empruntées à son passé, à des poèmes, à des films, voire tout droit sorties de son imagination. Dans une séquence, il décrit l’effet fulgurant, « fracturé », qu’il a ressenti dans un lieu bien nommé, le « palais de cristal », lorsqu’il a visité l’Exposition universelle de 1851, à Londres.

The Lookers offre trois fois la même image d’un homme en imperméable et chapeau melon, muni d’une canne, se rapprochant d’une femme. Trois projecteurs – un rouge, un vert et un bleu – éclairent le dessin. En fusionnant, les trois couleurs illuminent la surface du papier d’un blanc pur avant d’être réfléchies au sol. Ensemble, elles renvoient au prisme de la narration qui réfracte et réinterprète d’anciens événements et expériences individuelles.

Parfois fragmentées, souvent culturellement chargées, les récits vus à travers le regard de ces quatre artistes canadiens sont des entités organiques qui se décalent et qui évoluent avec le temps et la mémoire.

L'art de conter est à l'affiche au MBAC dans les salles B102–B104 jusqu'en mars 2014.


Par Katherine Stauble, MBAC| 23 septembre 2013
Catégories :  Expositions

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