Rendez-vous au transit bar

Par Katherine Stauble, Rédactrice, Bureau du Directeur, MBAC le 13 mai 2014

Vera Frenkel, Nouvelles du Transit Bar. Photo ©  MBAC

À lʼétage dans les salles dʼart contemporain du Musée des beaux-arts du Canada (MBAC) se trouve une œuvre dʼart aussi imposante quʼinvitante qui ressemble franchement à un bar. Et pour cause : …du transit bar, pièce créée en 1992 par lʼartiste canadienne de renommée internationale Vera Frenkel, est un bar fonctionnel, où les visiteurs peuvent converser autour dʼune vodka-orange.

Œuvre phare de lʼart vidéo et lʼun des premiers exemples de lʼesthétique relationnelle (qui traite des relations humaines et de leur contexte social), …du transit bar a été dévoilée à la documenta IX, à Cassel, en Allemagne, et installée au MBAC en 1996. Aujourdʼhui, après près de 20 ans en entreposage, ses nombreuses composantes ont été réassemblées, et les visiteurs peuvent à nouveau sʼy donner rendez-vous.

Magazine MBAC y a retrouvé Jonathan Shaughnessy, conservateur associé, Art contemporain, et Geneviève Saulnier, restauratrice de lʼart contemporain, pour parler des succès et des défis dans la réinstallation …du transit bar.

Magazine MBAC : Geneviève, quel est votre rôle dans le remontage de cette œuvre dʼart ?

Geneviève Saulnier : Mon travail consiste à restaurer des œuvres dʼart contemporain. Et il sʼagit dʼune installation plutôt étendue; même sʼil sʼagit dʼun bar, fait en bois et en matériaux industriels, elle est traitée en œuvre dʼart. Mon rôle est de mʼassurer quʼaucune pièce nʼest manquante, et que chacune est en bon état. Dans le cas qui nous occupe, nous nʼavons aucune documentation dʼinstallation. Nous ne savons pas comment les différents éléments sʼassemblent. Il sʼagit dʼun casse-tête géant.

Jonathan Shaughnessy : …du transit bar est une installation vidéo canadienne emblématique et également un des premiers exemples de lʼ« esthétique relationnelle » dans une œuvre dʼart. Il sʼagit dʼun mouvement qui a vu le jour au début des années 1990, et dans lequel lʼengagement « collaboratif », ou lʼinteraction avec le public, fait partie intégrante de lʼœuvre. Ici, nous sommes en présence dʼune installation activée en tant que bar pleinement fonctionnel. On y vend de lʼalcool. Cʼest un bar à vodka, mais qui peut aussi être un bar à scotch.

GS : Lʼœuvre de Vera porte beaucoup sur lʼambiguïté entre fiction et vie réelle. Dès le début, nous avons parlé de la plausibilité du bar, à savoir sʼil fallait vraiment que les gens croient quʼils se retrouvaient soudainement dans un débit de boisson en activité. Mais si vous considérez lʼesthétique du bar, lequel a été réalisé dans les années 1990, vous constatez quʼelle est très différente de ce qui se fait aujourd’hui; on a donc plutôt lʼimpression dʼêtre devant une fiction quʼune réalité. En parlant avec Vera, il est apparu très clairement que le bar constitue la partie fiction, avec les objets et les faux murs, et que la réalité sʼincarne dans la communication, les discussions entre les gens, les actions, la composante performative. Cʼest la raison pour laquelle nous avons décidé de ne pas actualiser lʼapparence de lʼinstallation, mais de lui redonner celle dʼorigine, pour quʼelle marque un moment dans le temps.

JS : Cʼest une excellente description. Et lʼœuvre a été conçue comme un bar de transit, de passage. Dans son travail, Vera aborde souvent des histoires dʼexil, de dissociation ou dʼincapacité à retourner là dʼoù vous venez. Lorsquʼelle était jeune enfant, pendant la guerre, sa mère et elle ont fui la Tchécoslovaquie pour rejoindre Londres et finalement immigrer au Canada, avec Toronto comme destination finale. Dʼoù lʼidée de déracinement, dʼespace transitoire où langage et trame dʼun récit sont importants. Vous pouvez être indissociable dʼune histoire en particulier, mais vous pouvez aussi inventer et embellir celle-ci. Nos identités sont coincées dans un espace qui est un mélange de fiction et de réalité. Le transit bar est un lieu intemporel, pour ce qui est de lʼesthétique. Ainsi, si vous êtes dans le bar où vous avez vos habitudes au coin de la rue, et où tout le monde vous connaît, les gens ont une opinion sur vous. Mais, comme le raconte Vera, si vous êtes dans un bar dʼaéroport, ou en attente dʼun train, vous êtes dans un espace transitoire où vous pouvez être nʼimporte qui. Vous avez le choix de raconter votre vie entière à un parfait inconnu, sachant que vous ne le reverrez jamais. Alors, quelle est la trame derrière ce bar ? Quelles histoires y sont narrées ? Cʼest cela que nous recréons avec cette installation, activement, par lʼentremise des visiteurs.

La restauratrice Geneviève Saulnier et le Conservateur associé Jonathan Shaughnessy, installant  ... du Transit Bar, de Vera Frenkel, au MBAC, 2014. Photo ©  MBAC

MMBAC : Que verront les visiteurs ?

GS : Un bar entièrement fonctionnel avec tabourets, tables, bordure de comptoir. Et il y a une seconde composante, qui est très importante, une installation vidéo à six canaux, présentée sur un très vieux lecteur de disques laser relié à un vieil ordinateur Mac.

JS : Vera sʼest toujours intéressée à la technologie de pointe du moment. Quand vous entrez dans lʼespace, du premier coup dʼœil vous remarquez quʼil sʼagit dʼune installation artistique avec des vidéos sur des écrans encastrés dans le mur. Ensuite, vous réalisez que vous êtes dans un bar. Je crois que ce sera un peu déstabilisant au début, dʼessayer de se faire une idée du genre dʼespace dans lequel on se trouve réellement, puis de découvrir que lʼon peut communiquer avec le barman et commander un verre. Il y a un piano mécanique, un piano sur lequel les gens peuvent jouer. Cʼest interactif de différentes façons.

GS : Et il y a des journaux qui sʼy rapportent.

JS : Oui, des journaux en différentes langues. Et les vidéos narrent des histoires de migration, à propos de Canadiens venus dʼailleurs. Elles sont en quatre langues : anglais, français, yiddish et polonais. Piste sonore et images se recoupent. Avec Vera, on est toujours un peu devant un casse-tête; le langage nʼest jamais utilisé de façon simple. Il nʼy a pas forcément de début ni de fin. Également, ...transit bar est un exemple de quelque chose que lʼon retrouve toujours dans le travail de Vera : il est de son époque. Transit bar est encore aujourdʼhui animé par les personnes qui sʼen servent. Ce qui fait que lʼœuvre se conjugue au présent, alors quʼelle évoque un autre temps et un autre lieu.

MMBAC : Pouvez-vous expliquer comment le processus de réassemblage de ...transit bar a commencé ?

GS : Le bar avait beaucoup voyagé en Europe dans les années 1990, et de nombreux éléments avaient dû être adaptés aux différents contextes dʼexposition. Nous ne savions donc pas ce qui nous attendait, ni dans quel état exactement se trouvait le bar. Un jour, Jonathan et moi avons tout déballé, juste pour nous faire une idée de ce dont nous disposions. Nous avons pris quelques photos, puis avons rencontré Vera à qui nous les avons montrées. Elle a été très contente de ce quʼelle a vu, parce quʼelle avait lʼimpression que le bar nʼexistait plus, ou que des parties étaient manquantes.

JS : Oui, il sʼest avéré que le bar était en bien meilleur état que nous ne lʼavions tous pensé.

GS : Cʼest fantastique, parce que le seul signe dʼusure se trouve dans la partie inférieure du bar, à lʼendroit où les gens étaient assis, et ce sont des marques de chaussures, des traces que nous voulons conserver.

JS : Ce fut le début dʼun processus qui a donné lieu à de très nombreux échanges de courriels.

GS : Nous avons eu beaucoup de chance de pouvoir collaborer avec Vera, parce que les informations que nous avions à propos du bar étaient incomplètes.


Vera Frenkel, ... du Transit Bar (1992, reconstruit en 1994), installation disque laser à 6 canaux et bar de piano fonctionnel, 120 mètres carrés. Don de l'artiste, Toronto, et achat en 1997. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © CARCC 2014. Photo ©  MBAC

MMBAC : Jʼimagine que vous prenez des notes...

GS : Oui, tout est documenté pour lʼavenir, pas seulement lʼinstallation, mais aussi toutes les conversations : chaque petit détail qui nous aide à comprendre ce qui est important dans lʼœuvre. Par exemple, le son qui émane du piano est super important pour elle, tout comme celui des vidéos.

JS : Le processus de collaboration sʼest très bien déroulé, bien plus que ce que les gens imaginent quand ils pensent à une œuvre dʼart contemporain. Par exemple, pour placer le toit du bar, nous avons fait appel à des techniciens.

GS : Oui, on peut dire quʼil sʼagit dʼun projet réalisé en équipe. Nous avons travaillé avec le concepteur qui a imaginé le nouveau mur et retrouvé les couleurs dʼorigine du bar et du mur, ainsi quʼavec des spécialistes du multimédia et des électriciens. Tout le monde a collaboré.

JS : Une fois le bar en activité, ce sera un espace plutôt intime. Pour Vera, cʼest un lieu où lʼon partage des histoires, un endroit invitant qui vous amène à une rencontre avec lʼart et avec les autres. Pour aller en ce sens, nous aurons une programmation tout au long de lʼété, les jeudis soirs, où des personnalités locales, des conservateurs et même Vera elle-même viendront tenir le bar.

du Transit Bar, de Vera Frenkel, est présentée au MBAC, dans la salle B102, du 15 mai au 17 août 2014. Pour écouter l'interview avec Vera Frenkel, programme All In A Day sur CBC Canada, cliquez ici [en anglais seulement].


Par Katherine Stauble, Rédactrice, Bureau du Directeur, MBAC| 13 mai 2014
Catégories :  Expositions

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