Requiem pour la pellicule. Robert Burley et Michel Campeau

Par Katherine Stauble, MBAC le 16 octobre 2013

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Robert Burley, Dispositif de protection contre la lumière, salle de montage, bâtiment 10, Kodak Canada, Toronto, Canada, 2006. © Robert Burley. Avec l’autorisation du Ryerson Image Centre

Kodachrome
They give us those nice bright colors
They give us the greens of summers
Makes you think all the world’s
A sunny day, oh yeah
I got a Nikon camera
I love to take a photograph
So mama, don’t take my Kodachrome away [Kodachrome/Ils nous donnent ces belles couleurs vives/Ils nous donnent les verts des étés/Vous font croire que le monde entier est/Une journée ensoleillée, oui/J’ai un appareil Nikon/J’aime prendre une photo/Donc, maman, ne m’enlève pas mon Kodachrome]

—Paul Simon, « Kodachrome », 1973

 

Quand Paul Simon chantait « mama, don’t take my Kodachrome away » en 1973, il était remarquablement visionnaire. Deux ans plus tard à peine, Steven Sasson, ingénieur électricien chez Eastman Kodak, inventait le premier appareil photo numérique. La direction de l’entreprise a rapidement enterré l’idée, par crainte de se concurrencer elle-même et, dès 1993, Eastman Kodak commençait à connaître des difficultés. Aujourd’hui, l’appareil photo le plus utilisé est un téléphone.

Comme une autopsie en images, deux expositions au Musée des beaux-arts du Canada (MBAC) se pencheront cet automne sur la disparition rapide de la photographie analogique au cours des quelques dernières années. Robert Burley. La disparition de l’obscurité est une exposition de photographies du Torontois Burley sur plusieurs établissements déclassés de fabrication de pellicule, dont celui d’Eastman Kodak. Michel Campeau. Icônes de l’obsolescence présente les images en gros plan du photographe montréalais sur des chambres noires et leur attirail en décomposition. À partir de leur point de vue personnel, ces deux photographes canadiens explorent des thèmes communs : la créativité, le savoir-faire, le temps, la mémoire, la résistance, l’obscurité et, de façon éminemment poignante, la mort. Leurs œuvres captent un sentiment d’abandon mélancolique et d’effondrement.

La disparition de l’obscurité, produite par le Ryerson Image Centre et organisée par Gaëlle Morel, présente 30 photographies de Burley, ses montages de tirages polaroid trouvés, une vidéo et le diaporama d’un rave et d’une exposition d’œuvres d’art qui ont eu lieu dans un ancien bâtiment de Kodak. Le livre qui l’accompagne comprend des reproductions de très grande qualité des images, ainsi que des essais instructifs de Burley et de trois conservateurs photo, dont Andrea Kunard, du MBAC.

Célèbre pour ses images d’architecture et de paysage, Burley a souvent exploré la transition entre ville et campagne. À partir de 2005, et se servant d’une chambre photographique, il a documenté l’évacuation, le déclassement et la démolition des installations de Kodak Canada à Toronto, et a par la suite visité des sites aux É.-U., en Angleterre, aux Pays-Bas et en France.

En extérieur, Burley adopte un point de vue détaché, distant des constructions, captant leur échelle immense avec de fortes formes graphiques et des couleurs estompées. Installations de revêtement, bâtiment 10, Kodak Canada (2006) est une vue sombre d’une façade aveugle blanche contre un ciel gris, sans signe de vie.

Les intérieurs suggèrent souvent une présence (ou absence) humaine. Une pile de boîtes de rangement de pellicules dans une usine ressemble à s’y méprendre à l’étagère dans une morgue, d’où le titre, Cercueils de pellicules, bâtiment de finissage des pellicules, Ilford (2010). Dans une autre image, un mur de portraits photographiques pâlis des employés dans le bâtiment de Polaroid à Enschede, aux Pays-Bas, rappelle ces photomontages troublants de desaparecidos, les disparus. Il est manifeste que l’industrie et ses ouvriers manquent à l’appel.

Michel Campeau, pour sa part, a souvent étudié les thématiques du soi et de la mortalité. À partir de 2005, Campeau a visité 75 chambres noires au Canada, avant d’étendre son champ d’action au Mexique, à Cuba, à la France, la Belgique, l’Allemagne, au Japon, au Vietnam et au Niger. Dans Icônes de l’obsolescence, organisée par Andrea Kunard, on trouve quelque 40 œuvres de cette série. Dans des images d’appareils couverts de poussière, d’équipement réparé au moyen de ruban adhésif en toile et de fils emmêlés, les chambres noires de Campeau ont l’air « irrémédiablement vétustes », écrit Kunard dans un essai inédit, « comme si elles émergeaient de fouilles archéologiques. »

Michel Campeau, Sans titre 8277 [Niamey, Niger], 2007–2009. Épreuve au jet d'encre, 89,2 x 111,8 cm; image : 68,7 x 91,7 cm. MBAC. © Michel Campeau/SODRAC (2013)

Pour Campeau, qui, ironiquement, se sert d’un appareil numérique automatique avec écran ACL pivotant qui lui permet de rendre des espaces serrés selon des angles inhabituels, ces objets de chambre noire symbolisent la vie et la mort. « J’ai souvent eu l’impression d’être un expert légiste sur la scène du crime », écrit-il dans le catalogue d’une exposition à la Stephen Bulger Gallery de Toronto. « Les preuves de la créativité, de la domesticité et de la négligence gisent autour de moi : mots griffonnés, brut de plomberie, systèmes de ventilation, directives affichées, pollution ambiante, déversement de produits chimiques, équipement vétuste et minuteries, des objets réels entravant le processus de disparition de la chambre noire. »

L’accent que met Campeau sur l’aspect bricolage, excentrique, de la chambre noire évoque le spectre d’une présence humaine. Il constitue également un hommage à des vies antérieures qui a des précédents en histoire de l’art. Comme le dit Andrea Kunard lors d’une entrevue avec Magazine MBAC : « La fixation que fait Campeau sur les divers objets abandonnés dans la chambre noire est un genre de commémoration. Ce sont donc des natures mortes avec un élément du memento mori. »

Une des images, Sans titre 0060 (2005–2006), dégage cette impression de lieu du crime que Campeau mentionne, avec ce fouillis de fournitures photographiques, ce sac en plastique attaché et cette photographie encadrée en noir et blanc d’orteils humains émergeant de l’obscurité. Dans d’autres œuvres, des taches de produits chimiques, tuyaux rouillés et épais résidus incrustés se font menaçantes, comme cette puissante image de lavabo souillé de tourbillons rouge sang.

La photographie avec pellicule en couleurs est probablement vouée à disparaître, suggère Burley. Le processus traditionnel de tirage en couleurs est très complexe, un « petit prodige » qu’il n’est possible de réussir qu’à grande échelle et dans un contexte industriel. « Si la pellicule doit survivre en cette ère du numérique, écrit-il, ce sera probablement sous sa forme la plus simple, l’originale en noir et blanc, et fabriquée uniquement comme matériel pour artiste. »

Belles couleurs vives de Kodachrome, reposez en paix.

Robert Burley. La disparition de l’obscurité et Michel Campeau. Icônes de l’obsolescence sont toutes deux à l’affiche au MBAC dans les salles des dessins, estampes et photographies, du 18 octobre 2013 au 5 janvier 2014.

Samedi, 26 octobre à 14 h : Michel Campeau en conversation avec Robert Burley et Marc Mayer. Gratuit avec les droits d'entrée au Musée. Cliquez ici pour en savoir plus.

 


Par Katherine Stauble, MBAC| 16 octobre 2013
Catégories :  Expositions

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