Sakahàn, métamorphoses

Par Katherine Stauble, MBAC le 26 juin 2013

Kent Monkman, Le triomphe de Miss Chief (2007), acrylique sur toile, 213 x 335 cm. MBAC

« Si le passé est souvent représenté dans les œuvres des artistes indigènes, comment définir le contemporain ? » Voilà la question brûlante qui s’est posée à Christine Lalonde, conservatrice associée de l’art indigène au Musée des beaux-arts du Canada, lorsque celle-ci a organisé la colossale exposition Sakahàn. Art indigène international avec l’aide de ses collègues.

Christine Lalonde et les deux autres commissaires de Sakahàn, Greg Hill et Candice Hopkins, ont manifestement trouvé la réponse : le contemporain est hardi, provocant, protéiforme, parfois monumental et parfois miniature, parfois amusant et parfois mortellement sérieux.

Sakahàn réunit une grande variété d’œuvres d’artistes indigènes des quatre coins du globe – des œuvres qui, outre une mosaïque culturelle et une diversité d’échelles, déclinent toutes sortes de procédés, de sens et de tons.

Il existe cependant des fils communs à toutes ces créations : les artistes du monde entier partagent les mêmes angoisses à l’égard de l’histoire coloniale, de l’exil et des traumatismes, de la souveraineté territoriale, de la propriété des ressources et de la dégradation environnementale. S’ils attaquent ces enjeux de front, beaucoup offrent en même temps des images de transformation et de guérison et se tournent vers le militantisme, le travail communautaire et la spiritualité pour inspirer l’espoir et apporter des changements. Il semble que l’acte même de création ait valeur d’outil de changement dans la mesure où ils ont largement recours aux techniques artisanales traditionnelles.

Tela bordada (Tissu brodé) (2012), une œuvre réalisée par l’artiste mexicaine Teresa Margolles, en collaboration avec un groupe de femmes mayas, illustre cette combinaison de techniques traditionnelles et de préoccupations politiques bien actuelles. Ce grand tissu délicatement brodé de motifs traditionnels de fleurs, d’oiseaux, de papillons et d’étoiles pourrait avoir été acheté dans un marché d’artisanat… mais il s’agit plutôt d’une toile souillée de sang qui provient de la morgue de Ciudad Guatemala où il a servi à recouvrir le corps d’une femme assassinée.

Teresa Margolles, Mujeres bordando junto al Lago Atitlán [Femmes brodant près du lac Atitlan], 2012, plan fixe de vidéo. Avec l’autorisation de l’artiste et de la Galerie Peter Kilchmann, Zurich

Tela bordada décrit une histoire polymorphe de violence systémique, d’oppression, d’exploitation et de pauvreté en Amérique centrale, mais elle n’en exprime pas moins les notions positives que sont le travail communautaire, le rituel, la guérison et la transformation.

Frange (2008), une photo de Rebecca Belmore mettant en scène une femme allongée, drapée dans un tissu blanc, est un peu l’équivalent canadien de Tela bordada. La longue diagonale qui traverse le dos de la femme est une profonde lacération recousue, d’où suinte une frange de perles couleur sang. L’image renvoie à la violence faite aux femmes autochtones et à la mémoire collective. Ici, la référence à l’artisanat traditionnel n’est pas simple nostalgie du passé, mais symbole de force d’âme et de résilience.

Pour Rebecca Belmore, cette image exprime l’espoir et la survie. « Je vois une blessure en train de guérir, écrit-elle. Ce n’est pas la femme qui se l’est infligée, mais elle peut la supporter. … Elle va se lever et poursuivre son chemin, mais elle restera marquée. »

Rebecca Belmore, Frange (2008), diachromie Cibachrome dans un caisson équipé de lampes fluorescentes (éd. 2/3), 81,5 x 244,8 x 16,7 cm. MBAC

Nicotine (2007) de Brian Jungen, un autre artiste du Canada, reconnaît la complexité de l’utilisation de la terre et des ressources. L’image du plant de tabac en fleur gravée sur le côté de cette sculpture réalisée à partir d’un bidon d’essence en plastique présente l’aspect d’un travail de perlage traditionnel. Brian Jungen s’est inspiré du vécu de sa communauté d’origine de Doig, près de Fort St. John, en Colombie-Britannique, où l’industrie pétrolière et gazière est le principal employeur. Le titre de l’œuvre symbolise les aspects conflictuels de l’industrie, le tabac étant à la fois une plante aux vertus sacrées et médicinales et une plante toxique et addictive. De la même façon, l’industrie pétrolière répond à un besoin réel d’expansion économique et de mise en valeur des ressources, mais elle a des effets néfastes sur l’environnement et, parfois, sur l’esprit.  

À l’instar d’autres œuvres de l’exposition, ces trois œuvres donnent à penser que si les artistes indigènes du monde entier demeurent fermement ancrés dans les traditions, les valeurs et l’esthétique de leur patrimoine, ils ne se mobilisent pas moins pour des enjeux et des pratiques contemporaines et créent de nouveaux idéaux. Les artistes de Sakahàn sont des voyageurs du temps ; ils se déplacent aisément du passé au présent et se projettent dans l’avenir – des réalités qui semblent définitivement coexister.

Portrait du moulage sur le vif de Matoua Tawai, Aotearoa Nouvelle-Zélande (2010), de Fiona Pardington, voyage aussi dans le temps. Cette œuvre qui fait partie d’une série de photos numériques agrandies utilise un procédé tout à fait moderne pour analyser un aspect fascinant (voire honteux) de l’histoire de l’impérialisme et de la science des Lumières.

En 2007, Fiona Pardington entendit parler d’une exposition de moulages de plâtre sur le vif de Maoris (dont certains faisaient partie de ses ancêtres) qui avaient été réalisés en 1840 par le phrénologue français Pierre-Marie Dumoutier. À cette époque, la phrénologie était un domaine en plein essor et beaucoup de gens pensaient que les peuples indigènes étaient une « race en voie d’extinction ». Pour les phrénologues, la forme et la taille du crâne humain révèlent l’intelligence et les traits de caractère.

Fiona Pardington a soigneusement éclairé les moulages de cette série de façon à mettre en relief certains traits du visage, notamment les raffinés « ta moko » ou tatouages faciaux incisés, puis elle a pris des photos qu’elle a agrandies à un format plus grand que nature. Sa lentille du XXIsiècle attire l’attention sur l’individualité des modèles du XIXe siècle. « D’une certaine façon, la communauté récupère la personne, explique Greg Hill. L’artiste a dû consulter la famille et les membres de la communauté, suivre les règles maories pour avoir la permission d’utiliser ces images comme des œuvres d’art et les présenter au public. »

L’artiste Richard Bell affirme la place essentielle qu’occupent les peuples indigènes dans la vie contemporaine. « Si nous ne pouvons pas être à la fois “Autochtone” et “moderne”, nous sommes voués à l’extinction. » Sakahàn nous permet de voir que la beauté, la puissance et la diversité de l’art contemporain indigène se portent bien.

Sakahàn est à l’affiche au Musée des beaux-arts du Canada jusqu'au 2 septembre 2013. Des expositions connexes seront présentées dans des musées partenaires de la région de la capitale nationale et à l’étranger.

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Par Katherine Stauble, MBAC| 26 juin 2013
Catégories :  Expositions

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