Transformations. La vie et l’œuvre d’A. Y. Jackson et d’Otto Dix

Par Peter Zimonjic, Éditeur vidéo en chef et rédacteur de contenu, MBAC le 16 juin 2014

Otto Dix, Bahndamm (Talus ferroviaire), 1911. © Succession Otto Dix / SODRAC (2014) / Fondation Otto Dix, Vaduz, Principauté du Liechtenstein

Ceux qui n’ont jamais mis les pieds dans la boue écarlate d’un champ de bataille ou respiré les exhalaisons de la mort qui imprègnent l’air des tranchées ont autant de mal à réaliser la brutalité de la guerre que les soldats ont du mal à l’oublier. Cela n’a pourtant pas empêché certains artistes de guerre, dont le Canadien A. Y. Jackson et l’Allemand Otto Dix, de nous obliger à saisir toute la mesure de la souffrance humaine et de la perte pendant la Première Guerre mondiale. Par sa nature, ce conflit allait aider ces hommes à devenir les artistes que nous permet d’admirer l’exposition présentée cet été au Musée canadien de la guerre, Transformations.

Réunissant 74 peintures (dont 19 de la collection du Musée des beaux-arts du Canada), des dessins et un certain nombre de documents historiques rappelant le souvenir de la Grande Guerre, de ses conséquences et du rôle joué par le Canada, l’exposition met en relief le fossé politique de la guerre, comblé par des hommes qui étaient autant des soldats que des artistes.

« Les deux hommes sont restés des artistes pendant tout le conflit et tous les deux sont devenus célèbres dans leurs pays respectifs et, dans une certaine mesure, à l’étranger aussi, note Laura Brandon, historienne de l’art et de la guerre au Musée canadien de la guerre. Ils avaient le même âge et ils étaient tous les deux des soldats – ce qui est crucial car il n’y avait pratiquement aucun soldat parmi les artistes de guerre officiels les plus connus. Nous pensions très important qu’un musée de la guerre comme le nôtre présente des artistes-soldats. »

A. Y. Jackson, Taillis, le soir, 1918. © Collection Beaverbrook d’art militaire, Musée canadien de la guerre, Ottawa, Ontario

Jackson s’enrôle comme soldat en 1915 et il est blessé en 1916. Une fois remis sur pied, il est engagé comme artiste de guerre dans le cadre d’un programme qui utilise l’art et les artistes pour promouvoir l’effort de guerre au Canada, en l’Angleterre et en Australie. De son côté, l’Allemagne n’a pas de programme d’art officiel. Dix est un simple artiste-soldat qui dessine et peint quelque 600 œuvres là et quand il le peut, car il se sent obligé de saisir la réalité du champ de bataille.

Laura Brandon explique : « Dix était un soldat à plein temps, mais les soldats avaient des congés derrière les lignes et il a eu des permissions, des périodes d’entraînement et du temps pour soigner ses blessures. Comme il a été blessé deux fois en quatre ans, il a eu des moments pour créer. Il dessinait beaucoup sur des cartes postales qu’il envoyait à sa petite amie. Il a peint quand il avait plus de temps pour créer des œuvres en réaction au champ de bataille tel qu’il le voyait – sans autre filtre que l’environnement dans lequel il existait en tant que soldat. »

À l’instar d’autres artistes de guerre officiels et d’artistes engagés pour faire de la photo,  des films et de la propagande. Jackson était un rouage d’un système plus important, plus unifié. Bien qu’il ait joui d’un statut officiel et que Dix soit demeuré soldat-artiste, les deux hommes – qui ne se sont jamais rencontrés – ont produit plusieurs descriptions remarquablement semblables du front ouest. Taillis, le soir (1918) de Jackson et Gräben vor Reims II (Tranchées près de Reims II) (1916), de Dix, illustrent des paysages ravagés qui rappellent les coûts humains et environnementaux de la guerre. 

Otto Dix, Gräben vor Reims II (Tranchées près de Reims II), 1915. © Succession Otto Dix/SODRAC (2014)/ Collection privée

 

« Ce sont des images très éloquentes où le paysage n’est pas seulement détruit – il est bouleversé, plein de trous et bosses, avec des sections boueuses, déchiquetées ou meurtries, poursuit Laura Brandon. Tous les deux ont peint des paysages accidentés aux contours soulignés d’un trait sombre. Sur le plan visuel, le résultat est intéressant car il rappelle l’environnement européen dont ils sont tous les deux issus, ainsi que la nature européenne du conflit auquel ils participent. »

L’exposition est un récit en en cinq temps qui fait ressortir les similitudes et retrace l’évolution de deux artistes qui travaillent de part et d’autre du front ouest, depuis les années d’avant-guerre jusqu’à leur mort. Le premier volet centré sur les années de jeunesse (1882–1914) présente des œuvres réalisées avant la guerre. Elle prépare la voie au virage complet qu’illustre la deuxième section – celle-là consacrée à la Première Guerre mondiale (1914–1918).

L’histoire devient encore plus intéressante dans le troisième volet, Après la guerre (1919–1932). Ici, nous assistons au retour des artistes dans leur pays respectifs et à la réalité complètement différente que chacun d’eux doit affronter : Dix retrouve une ancienne puissance mondiale économiquement paralysée ; Jackson, un pays qui fête sa victoire dans le plus grand conflit mondial jamais vu. L’effondrement économique de l’Allemagne et la montée en puissance d’Adolf Hitler sont d’ailleurs les thèmes de la quatrième section, qui voit Dix et Jackson prendre dans des directions très différentes. 

Otto Dix, Zerfallender Kampfgraben (Tranchée en ruines), 1924. © Succession Otto Dix/SODRAC (2014)/Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa, Ontario

Artiste « dégénéré » pour le régime nazi, Dix s’impose 13 années d’exil dans le sud-ouest de l’Allemagne. Déterminés à clouer au pilori un art dont ils pensent non seulement qu’il est une insulte à la fierté allemande, mais qu’il est moralement et techniquement inférieur, les Nazis présentent plusieurs de ses œuvres à l’exposition d’art dégénéré de 1937. Celle-ci fait contrepoint à la grande exposition d’art allemand qui regroupe les œuvres que le Troisième Reich estime être les plus belles de l’Allemagne. Les catalogues de ces deux expositions ont été prêtés par Bibliothèque et archives du MBAC.

En revanche, la célébrité de Jackson ne cesse de croître, d’abord comme membre du Groupe des Sept, puis du Groupe des peintres canadiens. Il mène une carrière florissante et devient l’un des artistes les plus connus du Canada.

L’exposition s’achève sur un aperçu des dernières années des deux artistes. Appelé sous les drapeaux allemands pendant la Seconde Guerre mondiale, Dix est fait prisonnier par la France et il faut attendre la défaite des Nazis pour voir sa réputation rétablie. De son côté, A. Y. Jackson poursuit sur sa lancée et s’installe finalement dans la région d’Ottawa où il peint la nature environnante.

A.Y. Jackson, Première neige, Algoma, 1920. © Collection McMichael d’art canadien, Kleinburg, Ontario

« Sans le soutien de la collection du Musée des beaux-arts du Canada, nous n’aurions jamais pu raconter l’histoire que nous voulions raconter, qu’il s’agisse d’Otto Dix ou de Jackson, souligne Laura Brandon. C’est extraordinaire de monter une exposition qui réunit deux collections nationales. C’est une réussite incroyable. »

Transformations – A. Y. Jackson & Otto Dix est à l’affiche du Musée canadien de la guerre jusqu’au 21 septembre 2014.


Par Peter Zimonjic, Éditeur vidéo en chef et rédacteur de contenu, MBAC| 16 juin 2014
Catégories :  Expositions

À propos de l’auteur(e)

Peter Zimonjic, Éditeur vidéo en chef et rédacteur de contenu, MBAC

Peter Zimonjic, Éditeur vidéo en chef et rédacteur de contenu, MBAC

Partagez cette page

Ajouter un commentaire

Commentaire

HTML autorisé : <b>, <i>, <u>

Commentaires

© 2013 Le Musée des beaux-arts du Canada. Tous droits réservés.

 2014