Votre collection autour du monde : Charlotte Schreiber (1834–1922)

Par Julie Nash, Adjointe à la conservation, art canadien, MBAC le 12 décembre 2016


Charlotte Schreiber, Une tête ronde (La confession d'un patriote irlandais), 1879, huile sur toile, 91,6 x 76,2 cm. MBAC. Morceau de réception à l'Académie royale des arts du Canada, déposé par l'artiste, Toronto, 1880

Cet automne et cet hiver, le tableau Une tête ronde (La confession d’un patriote irlandais), de la peintre canadienne Charlotte Schreiber, œuvre du Musée des beaux-arts du Canada (MBAC) particulièrement appréciée du public, a les honneurs d’une exposition consacrée à l’histoire irlandaise à la National Gallery of Ireland. Une tête ronde s’affiche jusqu’au 15 janvier 2017 aux côtés de plusieurs chefs-d’œuvre irlandais dans le cadre de Creating History: Stories of Ireland in Art. Brendan Rooney, conservateur de l’exposition, écrit à propos de la toile : « si le sujet est inspiré plutôt d’une source littéraire que d’un événement historique en particulier, il traduit bien le romantisme durablement associé à la Rébellion de 1798, pas seulement en Irlande, mais également au-delà de ses frontières ». Et c’est ainsi qu’Une tête ronde reviendra au MBAC après sa présentation en Irlande pour figurer en bonne place dans les nouvelles salles d’art canadien et autochtone, inaugurées au printemps 2017.

La « tête ronde » du titre occupe la moitié gauche de la toile. Son allégeance politique est identifiable à ses cheveux courts et non poudrés, symbole de sa sympathie envers les idéaux de la Révolution française (1789–1799), source d’inspiration pour les patriotes irlandais. À la fin du XVIIIe siècle, ceux d’entre eux qui adoptaient ce type de coupe de cheveux toute politique étaient surnommés « têtes rondes » par les Anglais. Outre, toutefois, la présence d’un tel personnage dans le tableau, le titre retenu par Schreiber renvoie aussi précisément au nom d’une chanson folklorique irlandaise de 1845 portant sur la Rébellion de 1798.

Le choix du sujet par l’artiste est indubitablement influencé par ses origines anglaises et sa connaissance de l’histoire britannique et irlandaise. Lors de la première présentation d’Une tête ronde en 1879 à l’exposition annuelle de l’Ontario Society of Artists, des extraits de la ballade sont publiés dans le catalogue qui accompagne celle-ci :

Le jeune s’est agenouillé pour confesser ses péchés;
« Nomine Dei, dit-il,

Au siège de Ross, mon père est tombé
Et à Gorey, tous mes bien-aimés frères;
Ne reste plus que moi, dernier du nom et de la race,
J’irai à Wexford pour prendre leur place.

Maintenant mon père, bénissez-moi avant que je parte
Pour mourir, si Dieu le veut. »

Le prêtre ne disait mot, mais un froissement d’étoffe
Fit lever les yeux du jeune homme avec effroi.
L’habit était tombé, et là, tout de rouge vêtu,
Assis, un capitaine yeoman au regard ardent;

Au regard ardent et d’une âpre fureur
Il ne le bénit point mais proféra d’un souffle funeste
« Jeune homme, quelle bonne idée d’être venu te confesser
Car c’est une brève heure qu’il te reste à vivre! »

La Rébellion irlandaise de 1798 est un soulèvement contre le contrôle exercé par les Britanniques sur l’Irlande. L’élégie de 1845 raconte comment un patriote irlandais est trompé par un militaire anglais déguisé. La tête ronde de Schreiber, le patriote, est fidèle dans sa représentation de la ballade : le jeune homme cherche à confesser ses péchés avant de partir se battre, mais il est dupé par l’officier puis finalement condamné à mort.


Charlotte Schreiber, Étude pour « Une tête ronde », v. 1879, huile sur carton encollé, 25,3 x 20,2 cm. MBAC. Don de Wilfred Weymouth Schreiber, Milton, Ontario, 2007

Une étude à l’huile pour Une tête ronde, également conservée au MBAC, montre bien comment Schreiber a modifié la composition du tableau pour mettre l’accent sur un moment bien particulier de l’histoire. Dans la toile finale, par exemple, les cheveux de l’infortuné personnage sont même plus courts que dans l’étude, établissant un lien encore plus évident entre lui et la Rébellion irlandaise. De plus, le crucifix de bois fixé au dossier de la chaise du militaire dans l’étude a été remplacé par une version dorée, qui a été déplacée au premier plan et est l’objet de la dévotion du patriote. Le crucifix sépare physiquement ce dernier du soldat dans la composition, marquant le fossé qui sépare leurs appartenances politiques. La tromperie du militaire a été accentuée, puisque sa tête, découverte dans l’étude, est en partie cachée par sa cape dans la peinture. Il se dissimule ainsi encore plus à l’Irlandais, qui est sur le point de confesser ses intentions et donc, bien malgré lui, de se condamner lui-même.

Lors de la présentation du tableau final à Toronto en 1879, Schreiber est accusée d’avoir mis de l’avant le personnage irlandais de la tête ronde par rapport au militaire britannique. Un critique du Toronto Daily Mail, ignorant manifestement tout du récit qui avait inspiré l’œuvre, écrit : « le plus important, peut-être, qu’elle soumet cette année est la « Tête ronde », un épisode de l’une des rébellions irlandaises, qui n’est pas précisé… La seule réserve que l’on peut émettre vis-à-vis de cette œuvre est sa tendance à exalter le personnage du rebelle, alors qu’elle ne donne certes pas une impression favorable du défenseur de l’autorité constituée ». Le critique, sans le savoir, fait avec ce reproche l’éloge de l’artiste. C’est en effet la preuve qu’elle a su rendre avec talent une ballade qui est clairement une complainte en hommage aux patriotes irlandais ayant combattu l’autorité britannique en 1798.

Charlotte Mount Brock Schreiber (née Morrell) naît en 1834 dans l’Essex, en Angleterre. Elle étudie auprès de John Rogers Herbert (1810–1890), un artiste qui forme Schreiber à la représentation de sujets historiques et au sens du détail. En 1875, elle quitte l’Angleterre pour suivre son mari et les trois enfants de celui-ci au Canada. Avec sa formation poussée en Angleterre, Schreiber ne tarde pas à devenir une figure de la scène artistique torontoise, entre à l’Ontario Society of Artists et enseigne de 1877 à 1880 à l’Ontario College of Art, nouvellement créé. Elle expose également à l’Académie royale des arts du Canada, à la Société des Arts de Montréal, à la Women’s Art Association of Canada, ainsi que lors des expositions industrielles du Canada et de la Philadelphia Centennial Exhibition. Son travail est présenté au Salon de Paris de 1890 et à la World’s Columbian Exposition de 1893 à Chicago. Schreiber demeure au Canada jusqu’au décès de son mari en 1898, à la suite duquel elle retourne en Angleterre, dans le Devon, où elle vit jusqu’à sa mort en 1922.

Une tête ronde (La confession d’un patriote irlandais) est généralement considéré comme le chef-d’œuvre de Charlotte Schreiber. Cette distinction vient en partie du fait que le tableau est le morceau de réception de l’artiste à l’Académie royale des arts du Canada, déposé par elle au MBAC en 1880. Fait inusité pour une femme artiste à son époque, les talents de peintre de Schreiber sont reconnus par ses collègues masculins de son vivant : elle est la seule académicienne de l’ARC entre la création de l’institution en 1880 et 1933. Une tête ronde (La confession d’un patriote irlandais), outre sa valeur d’œuvre historique emblématique, est donc avant tout un chef-d’œuvre d’une artiste canadienne qui occupera de nouveau une place de choix à l’ouverture des nouvelles salles d’art canadien et autochtone au printemps 2017.

La toile Une tête ronde est présentée dans le cadre de l’exposition Creating History: Stories of Ireland in Art à la National Gallery of Ireland jusqu’au 15 janvier 2017.


Par Julie Nash, Adjointe à la conservation, art canadien, MBAC| 12 décembre 2016
Catégories :  Expositions

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