Votre collection autour du monde : Les marches de Dymchurch et Solstice du tournesol de Paul Nash

Par Sheila Singhal le 05 janvier 2017



Paul Nash, Battle of Germany [Bataille d’Allemagne], 1944, huile sur toile. Imperial War Museum, Londres. Tate, tous droits réservés

Paul Nash, à l’affiche à la Tate Britain à Londres, est l’exposition la plus complète du travail de l’artiste depuis une génération. En plus de présenter deux toiles issues de la collection du Musée des beaux-arts du Canada (MBAC), elle comprend plus de 270 tableaux, dessins, photographies, illustrations, assemblages et autres créations. Cette importante rétrospective explore l’héritage de l’un des artistes de guerre et surréalistes les plus originaux du XXe siècle.

Nash, membre fondateur du mouvement artistique moderniste britannique Unit One, est un personnage complexe. Bien qu’il soit salué par les artistes et les critiques d’art, particulièrement vers la fin de sa carrière, il demeure généralement méconnu du grand public.

Né à Londres, Nash passe son enfance et sa jeunesse dans le Buckinghamshire rural, où il acquiert un amour profond pour la nature. Inscrit à la Slade School of Art de Londres en 1910, il est un étudiant plutôt quelconque, comme il l’admet d’ailleurs, parlant un jour de son professeur de dessin : « Il était évident qu’il considérait que ni la Slade, ni moi, n’allions en tirer un quelconque avantage.

Nash ne fréquentera l’école que pendant un an, mais dès 1912 il expose de sombres dessins et aquarelles symbolistes. À l’été 1914, Nash connaît un certain succès comme artiste. Malheureusement, le monde va bientôt changer.

Le 28 juin 1914, l’archiduc François-Ferdinand d’Autriche est assassiné à Sarajevo, et l’Europe entrera bientôt en guerre. En septembre de la même année, Nash s’enrôle dans un régiment de carabiniers basé à Londres et, affecté à la Tour de Londres, il dispose de beaucoup de temps libre pour peindre et dessiner. Il se marie en décembre avec Margaret Odeh, étudiante à Oxford et suffragette.


Paul Nash, Spring in the Trenches, Ridge Wood, 1917 [Le printemps dans les tranchées, Ridge Wood, 1917], 1918, huile sur toile. Imperial War Museum, Londres. Tate, tous droits réservés

En 1916, il entreprend avec réticence une formation d’officier et, en février 1917, il est envoyé au front de l’ouest. Au début, Nash affirme sa joie de voir le paysage printanier renaître après les dévastations de la guerre. Après s’être blessé en tombant dans une tranchée, il est retourné au pays en juin, évitant de peu l’anéantissement de son ancienne unité au combat, une expérience qui va le hanter.

Il remonte au front en novembre 1917 comme observateur en uniforme. Soumis à des tirs de mortier constants et découragé cette fois-ci par la destruction de la nature, Nash éprouve colère et désillusion, sentiments qui alimentent sa créativité; en six semaines, il produit cinquante dessins à partir desquels il réalise des tableaux et des estampes à son retour en Angleterre.

Les œuvres sont très stylisées, et elles expriment les horreurs de la guerre à travers des paysages qui ressemblent à un enchevêtrement d’os brisés, surplombés par un soleil froid et hésitant. Les responsables de la censure militaire estiment que Nash ironise, aux frais du public, mais critiques et collègues lui savent gré de représenter la nature comme une victime innocente de la guerre.

Bien que d’autres artistes de l’époque aient interprété la guerre en des termes allégoriques, Nash se démarque. « Ce qui était différent chez Nash », dit Emma Chambers, commissaire de l’exposition et conservatrice de l’art moderne à la Tate Britain en entrevue avec Magazine MABC, « c’était la façon dont il pouvait rendre compte du paysage de la guerre sous de puissantes formes simples qui l’éloignaient du documentaire pour l’amener vers l’universel et le symbolique. C’est particulièrement frappant dans ses deux peintures de guerre les plus importantes : We Are Making a New World [Nous fabriquons un monde nouveau ] (1918) et Totes Meer [Mer Morte] (1940–1941).

Après le conflit, Nash continue de créer en recourant à diverses techniques, y compris la gravure sur bois et l’illustration, mais il arrive difficilement à gagner sa vie. Jamais vraiment résilient, il est aussi atteint d’une forme de stress post-traumatique et s’effondre mentalement et physiquement en 1921. Margaret et lui déménagent à Dymchurch, le sujet d’un des tableaux du MBAC qui figurent dans l’exposition.


Paul Nash, Les marches de Dymchurch, 1924, retravaillé en 1944, huile sur toile. MBAC. Don de la collection Massey de peinture anglaise, 1946

S’il y met la touche finale en 1944, Nash a plus ou moins terminé Les marches de Dymchurch (1944) vingt ans plus tôt. « Les marches de Dymchurch, dit Chambers, est l’une des toiles les plus importantes pour comprendre les débuts de l’intérêt de Nash envers les possibilités métaphysiques de l’architecture, et elle compte parmi les premières peintures d’un groupe d’œuvres qui placent, au centre d’une composition paysagère, un objet architectural substantiel dégageant une présence forte et mystérieuse. »

Brisé en plans austères et presque excentriques qui se heurtent et se chevauchent, Les marches de Dymchurch ressemble plus aux effets d’une marée descendante qu’à une série d’éléments d’un escalier. Nash est littéralement fasciné par le morne paysage de digues, de brise-lames et d’une muraille romaine de sept kilomètres, et il le dessine et le peint à des douzaines de reprises, mais il n’atteindra que rarement un tel effet évocateur.

Dans les années 1930, il adopte un style plus abstrait et surréaliste. « Les œuvres surréalistes des années 1930 sont à mon avis les plus intéressantes, continue Chambers, surtout celles qui font appel à des objets trouvés. Equivalents for the Megaliths [Équivalents des mégalithes] (1935), par exemple, date de l’époque où Nash réfléchit au rapport entre son œuvre et l’abstraction. Désirant éviter l’abstraction complète, il crée des “équivalents” des pierres dressées, utilisant de petits objets géométriques qu’il trouve dans son atelier. Remplaçant ainsi les pierres par des équivalents géométriques, Nash imagine aussi une disparité entre la configuration du paysage et l’objet abstrait, mettant en place une rencontre nouvelle avec ces objets familiers, mais mystérieux, tout en permettant au spectateur de mesurer leur incongruité comme si c’était la première fois. »


Paul Nash, Equivalents for the Megaliths [Équivalents des mégalithes], 1935, huile sur toile. Tate, tous droits réservés

Nash, qui quitte le Wiltshire et revient au bord de la mer au milieu des années 1930 pour des raisons de santé, enrichit encore son répertoire, réalisant des assemblages et produisant des œuvres à partir d’objets trouvés, comme Marsh Personage [Personnage de marais] (1936) – aujourd’hui disparu –, une simple pièce de bois de grève que Nash assimile à une sculpture de Henry Moore. « C’était sa première œuvre sculpturale, dit Chambers, dont l’importance particulière tient au fait qu’elle représente le début de ses réflexions sur la vie de l’objet inanimé. »

Au déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, en 1939, Nash est nommé artiste de guerre officiel par le War Artists’ Advisory Committee de Grande-Bretagne. Son travail est décrié par au moins un représentant de la Royal Air Force, qui s’attend à ce que l’artiste produise des portraits classiques de pilotes et d’équipages. Nash peint plutôt des toiles surréalistes avec des traînées de condensation virevoltantes, des aéronefs qui semblent se fondre dans le tarmac et des peintures de combat tellement stylisées qu’elles semblent annoncer le mouvement de l’abstraction chromatique qui suivra quelques années plus tard.

En septembre 1944, toutefois, les engagements militaires de Nash prennent fin et il se retire de la vie publique, passant les dix-huit derniers mois de sa vie dans ce qu’il décrit comme une « mélancolie solitaire ». Pendant cette période, il retourne au mysticisme qui avait caractérisé son travail précédent, et inspiré par le poème écrit en 1794 par William Blake, Ah! Sun-flower, il réalise quelques peintures sur ce thème, dont l’œuvre du MBAC, Solstice du tournesol (1945).


Paul Nash, Solstice du tournesol, 1945, huile sur toile. MBAC. Don de la collection Massey de peinture anglaise, 1952. © La succession de Sir Jacob Epstein

Dans cette toile éblouissante, remplie de lumière, un tournesol garni de rayons, relié au soleil par des liens presque invisibles, dévale une colline herbeuse balayée par le vent. Le tableau figure dans la dernière partie de l’exposition « à côté d’œuvres qui traitent des cycles saisonniers et regroupés autour de thèmes comme l’équinoxe, le solstice et les phases de la lune, comme le dit Chambers. Solstice du tournesol, qui présente le tournesol comme la roue de feu devenant le moyen par lequel le soleil fertilise la terre, sera accroché à proximité de l’Eclipse of the Sunflower [Éclipse du tournesol] de la collection du British Council, qui fait allusion à la mort saisonnière de la végétation; l’exposition se clôt ainsi par les deux toiles les plus puissantes et évocatrices de la série ultime de Nash, “Sunflower and Sun” [Tournesol et soleil], dans laquelle il explore les mythes anciens de la fertilité, de la mort et de la renaissance. »

Dans les années 1940, la santé de Nash est déclinante. Épuisé par un long combat contre l’asthme et souffrant d’épisodes de dépression grave, il meurt d’insuffisance cardiaque dans son sommeil en juillet 1946. Après son décès, Nash fait l’objet d’une importante exposition commémorative avec concert à la Tate Gallery, nom du musée à l’époque, que visite la reine Élizabeth, avant qu’elle ne devienne la reine mère.

Représentant deux des périodes les plus intéressantes de la pratique artistique de Nash, Les marches de Dymchurch et Solstice du tournesol sont des pièces clés dans une exposition d’une portée et d’une sensibilité magnifiques. Cette dernière invite à une plongée dans la vie et l’œuvre d’un artiste qui a compris, mieux peut-être que de nombreux autres, l’interconnexion profonde qui existe entre la nature, l’intervention humaine et l’invisible.

Paul Nash est à l’affiche à la Tate Britain jusqu’au 5 mars 2017. Cliquez ici pour de plus amples renseignements. L’exposition sera en tournée au Sainsbury Centre for Visual Arts à Norwich, en Angleterre, en avril 2017 et au Laing Art Gallery à Newcastle, en Angleterre, en septembre 2017.


Par Sheila Singhal| 05 janvier 2017
Catégories :  Expositions

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Sheila Singhal est une écrivaine, rédactrice en chef et blogueuse qui vit à Ottawa, au Canada.

 

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