Votre collection : L’arbre, d’Ai Weiwei

Par Jonathan Shaughnessy, conservateur associé, art contemporain, MBAC le 10 août 2016


Ai Weiwei, L'arbre (2009–2010), bois et de l'acier, 510 x 515 x 511 cm installé. MBAC

L’arbre (2009–2010) d’Ai Weiwei s’élève à la hauteur impressionnante de cinq mètres, pour une envergure équivalente à son sommet. Présence imposante, mais également envoûtante, dans la salle B105, L’arbre est flanqué à l’ouest de Dessin mural no 623 Paire de pyramides asymétriques aux lavis superposés d’encres de couleur, 14 novembre 1989 – 17 novembre 1989, œuvre expérimentale sur la couleur et l’asymétrie de feu Sol Le Witt. Côté est, des rangées ordonnées de pommetiers sont visibles à travers les grandes fenêtres derrière la sculpture d’Ai, douze arbres plantés à cet endroit par l’architecte paysagiste Cornelia Hahn Oberlander pour l’inauguration en 1988 du bâtiment du Musée des beaux-arts du Canada (MBAC) signé Moshe Safdie.

À l’époque, Ai Weiwei est à New York, après avoir quitté la Chine pour les États-Unis en 1981, à la suite de la censure et de l’emprisonnement de nombreux amis et collègues artistes dans la Chine de la fin des années 1970. En 1993, il rentre au pays, non par choix, mais pour s’occuper de son père malade. C’est donc de loin qu’il assiste au massacre de la place Tian’anmen en 1989.

À New York, Ai découvre le travail de Marcel Duchamp, « précurseur » de l’art conceptuel et l’artiste sans qui il n’y aurait jamais eu de LeWitt, et sans doute pas non plus (ou alors de façon différente) d’Andy Warhol. « Après Duchamp », déclare Ai (avec une tonalité toute Warholienne, pour faire bonne mesure), « être un artiste tient plus du style de vie que de la production en tant que telle ».

L’œuvre important d’Ai depuis le milieu des années 1990 est effectivement le fruit d’un ensemble d’attitudes, que l’on sent bien dans le leitmotiv qui le guide – « Tout est art, tout est politique » – et dans la réalisation d’un éventail de pièces exceptionnelles, créées en repensant totalement des éléments originaux que l’artiste lui-même n’a pas produits. Des tables de la dynastie Qing découpées et remodelées de façon géométrique au vase de la dynastie Tang peint avec le logo immédiatement identifiable de Coca-Cola, symbole de la consommation à l’occidentale et de la culture pop, Ai imprègne la tradition du readymade de Duchamp d’une conviction au diapason de la géopolitique et de la sensibilité esthétique contemporaines.


Ai Weiwei, L'arbre (2009–2010), bois et de l'acier, 510 x 515 x 511 cm installé. MBAC

L’arbre, magnifique sculpture fabriquée à partir de vieux troncs et branches d’arbres des régions montagneuses du sud de la Chine, s’inscrit dans cette veine. Grand collectionneur d’objets de toutes sortes, qu’il conserve dans l’enceinte de son atelier de Beijing jusqu’à ce qu’ils trouvent une destination artistique dans le cadre de son vocabulaire d’idées, Ai achète pendant des années des tronçons de ces vieux arbres sur les marchés de Jingdezhen, dans la province du Jiangxi. Il réalise 12 « arbres » en 2009–2010, dont huit sont présentés à l’extérieur à la Royal Academy (RA) de Londres à l’occasion d’une rétrospective majeure qui lui est consacrée par cette institution britannique prestigieuse. Voici comment Adrian Locke, conservateur à la RA, en est venu à construire sa propre compréhension de l’œuvre :

De passage à Beijing pour rencontrer Ai Weiwei pour la première fois, je suis allé, comme le font la plupart des gens, visiter la Cité interdite. J’ai été étonné de voir des gens se prendre en photo devant un arbre mort dans le jardin impérial, à l’extrémité nord du complexe, à proximité de la salle de la paix impériale. En Chine, les arbres sont vénérés comme des équivalents importants des morts sur terre, un lieu entre ciel et monde souterrain. Cet arbre en particulier, mort depuis longtemps, semblait avoir une signification bien précise, peut-être en tant qu’indicateur de l’âge vénérable du temple, un lien entre passé et présent. En voyant cela, j’ai immédiatement pensé à la série L’arbre d’Ai, amorcée en 2009.

Avec sa patine naturelle brun cendré du vieux bois mort à partir duquel il a été réalisé, L’arbre du MBAC a une forme subtile de contrapposto, s’élançant autour de deux branches principales qui partent de l’énorme tronc de la sculpture. Ai a utilisé la méthode traditionnelle d’« assemblage non traversant à tenon et mortaise » pour façonner la vingtaine de branches de L’arbre, ajoutant des vis et écrous robustes pour renforcer les éléments de structure.

Faisant appel pour le reste à des matériaux naturels de récupération ramenés à la « vie » dans un contexte artistique, L’arbre propose un dialogue fascinant entre les forces de la nature et les moyens adoptés par les civilisations humaines pour contrôler et ordonner. Ai affirme avoir été inspiré par l’idée de réaliser une série d’arbres uniques « de 100 endroits différents et d’essences variées ». Il poursuit : « Nous les avons assemblés pour qu’ils possèdent tous les détails d’un arbre normal. Mais en même temps, il se crée une forme de déstabilisation, il y a quelque chose de bizarre, à laquelle on n’est pas habitués. C’est comme si on imaginait à quoi ressemblait l’arbre ».




Ai Weiwei, L'arbre (2009–2010), bois et de l'acier, 510 x 515 x 511 cm installé. MBAC

Avec le rendu que fait Ai de l’individuel parmi une multitude, certains ont vu dans L’arbre une métaphore de l’État chinois moderne : une vaste étendue de régions disparates d’un point de vue culturel et politique, dont l’autonomie est valorisée dans le cadre très balisé de la politique officielle d’« une seule Chine ». Cette prise de position politique à laquelle L’arbre peut être associé n’est en rien surprenante, étant donné que l’œuvre arrive à un moment de tension dans les relations entre l’artiste et l’État chinois (Ai est assigné à résidence pendant 81 jours en 2011, et on ne lui rend son passeport qu’en juillet 2015).

Ce qui rend le travail d’Ai Weiwei si captivant, toutefois, est la manière avec laquelle les questions de contexte et conséquence particuliers (questions de politique internationale, ou bien entendu les nombreuses références délibérées des pièces de l’artiste à l’histoire de l’art elle-même en termes de relations Orient/Occident) sont allégorisées et touchent à l’universel. En ceci, L’arbre est exemplaire : œuvre readymade résultant de siècles d’évolution, la sculpture contemporaine d’Ai réussit ce que l’art a fait de mieux à travers le temps, c’est-à-dire établir un dialogue visuellement poétique sur la place de l’humanité dans l’ordre plus vaste des choses.

L’arbre d’Ai Weiwei est actuellement présenté dans la salle d’art contemporain B105 du Musée des beaux-arts du Canada. Il est permis de photographier l'œuvre d'art. 


Par Jonathan Shaughnessy, conservateur associé, art contemporain, MBAC| 10 août 2016
Catégories :  Expositions

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