Votre collection : La Sagesse préservant l’Adolescence des traits de l’Amour de Charles Meynier

Par Équipe MBAC le 13 juillet 2016


Charles Meynier, La Sagesse préservant l’Adolescence des traits de l’Amour, 1810, huile sur toile, 242 x 206 cm. MBAC

Les visiteurs assidus de la collection d’art européen au Musée des beaux-arts du Canada (MBAC) auront remarqué un ajout spectaculaire. Acheté à l’été 2015 à un collectionneur privé, La Sagesse préservant l’Adolescence des traits de l’Amour (1810), de Charles Meynier (1763–1832), est un chef-d’œuvre néoclassique de l’une des périodes les plus fascinantes de l’histoire.

À cette époque, la France est en guerre. Sous Napoléon, parvenu au pouvoir juste un peu plus d’une décennie auparavant, le pays conquiert une bonne partie de l’Europe continentale. C’est un moment de grandes turbulences sociales et politiques, marqué par les revers de fortune subits et des changements considérables. La Révolution française et les guerres qui vont suivre bousculent l’ordre ancien, et de nouvelles figures, hommes et femmes, prennent les commandes. 

Ces bouleversements vont également avoir une incidence majeure sur les arts. Les armées françaises s’emparent de nombreux trésors artistiques de l’Europe, qu’elles rapportent à Paris. En outre, Napoléon lui-même encourage les créations glorifiant les réalisations de son régime, souvent dans un style évoquant la grandeur passée de la période classique. Tant d’un point de vue thématique que stylistique, l’art et l’architecture foisonnent de sujets, formes et motifs de ce temps.

Les butins de guerre apportent également à la France et à ses alliés dans les pays conquis une richesse colossale, créant dans la foulée une nouvelle classe de privilégiés. Cherchant à asseoir leur statut d’hommes et de femmes de goût, ces nouveaux riches vont devenir des clients très fidèles des bijoutiers, créateurs de meubles, couturières et tailleurs et, bien sûr, des artistes.


Charles Meynier, La Sagesse préservant l’Adolescence des traits de l’Amour, 1810, huile sur toile, 242 x 206 cm. MBAC

L’un des plus flamboyants de ces mécènes est l’Italien Giovanni Battista Sommariva (1760–1826). Parti de presque rien pour se retrouver dans les sphères du pouvoir en Italie durant la domination française, Sommariva est non seulement homme de relations et d’autorité, mais aussi extrêmement corrompu. Retiré plus tard à Paris avec une immense fortune, il n’aura de cesse de redorer son image publique en soutenant les arts.

Sommariva achète ou commande des œuvres à pratiquement tous les artistes importants de la France et de l’Italie de l’époque, et notamment Antonio Canova, Jacques-Louis David, Pierre-Paul Prud’hon et Anne-Louis Girodet. Il réunit également une vaste collection d’œuvres de grands maîtres. Sommariva expose régulièrement ses acquisitions au Salon, prestigieuse biennale organisée à Paris, où les toiles qu’il commande sont susceptibles d’être accrochées côte à côte avec celles peintes pour la cour de Napoléon. Ses contemporains sont impressionnés par ses accomplissements, ce qui est l’objectif de Sommariva.

Parmi les artistes appuyés par Sommariva se trouve Charles Meynier, un contemporain d’Antoine-Jean Gros et de Jacques-Louis David. Dès son jeune âge, ce peintre montre de très prometteuses dispositions et se voit récompensé au prestigieux concours du Prix de Rome. Apprécié de Napoléon et de ses successeurs pour ses œuvres monumentales, Meynier doit sans doute sa renommée avant tout à ses grandes scènes de batailles et ses toiles de plafond dans les bâtiments publics comme le Louvre et la Bourse. Il a été également reconnu pour ses dessins des sculptures de l’Arc de triomphe du Carrousel.

Le monumental La Sagesse préservant l’Adolescence révèle un Meynier au sommet de son art. Il s’agit d’une image complexe, composée avec grande intelligence et minutie. Véritable maître dans le rendu de la forme humaine, Meynier traduit l’anatomie, les postures et les gestes de ses personnages avec une habileté considérable, dont il se sert également pour raconter le récit de manière concise, claire et convaincante. C’est une œuvre qui est tendue, équilibrée et contrôlée, reflétant nombre des préceptes de l’art néoclassique. Commandée par Sommariva, la toile sera exposée par le collectionneur au Salon de 1810.

La peinture s’inspire d’un texte classique, mais aujourd’hui tombé dans l’oubli : Les Aventures de Télémaque, écrit au XVIIe siècle par François Fénelon, qui raconte l’histoire du fils d’Ulysse. En songe, le jeune Télémaque se voir proposer un choix : Vénus, déesse de l’amour, lui présente la perspective d’une vie de plaisir et de luxe, tandis que Minerve, déesse-guerrière de la sagesse, lui offre une vie de combat, de vertu et de gloire.


Charles Meynier, La Sagesse préservant l’Adolescence des traits de l’Amour, 1810, huile sur toile, 242 x 206 cm. MBAC

Le titre choisi par Meynier, La Sagesse préservant l’Adolescence des traits de l’Amour, s’inscrit dans une thématique plus générale, applicable à tous les hommes (et qui s’adresse clairement à eux). Le jeune homme qui personnifie l’Adolescence est présenté à un moment dramatique : des chérubins s’attaquent à lui. Le bouclier de Minerve le protège; il est tenté, mais renonce à une vie de plaisir. C’est un choix difficile, et le désir et les regrets du personnage sont visibles.

Cette œuvre est un appel à l’autodiscipline et au contrôle, des valeurs qui trouvent un écho dans l’empire napoléonien, étant donné le culte voué à la gloire militaire et au service de l’État. Les deux fils de Sommariva font partie de l’armée de Napoléon; l’un meurt au combat. L’à-propos du sujet par rapport à l’actualité de l’époque n’échappera à personne.

La toile est plus complexe, toutefois, qu’elle le semble au premier abord. Les critiques du temps se montrent intrigués, s’interrogeant souvent sur l’état d’esprit du personnage central. Celui-ci est-il empêché de succomber à la tentation, ou l’a-t-il déjà fait? Si la Sagesse n’était pas là, serait-il capable de résister? Va-t-il abandonner sa belle endormie? Que se passera-t-il la prochaine fois qu’il sera placé devant semblable choix? Les critiques sont partagés, mais saluent l’équilibre délicat des émotions : le mélange de désir et de regrets exprimés par le jeune homme, et le déchirement qu’il doit ressentir.

Meynier invite son public à projeter ses propres émotions sur le personnage de l’Adolescence, la grande perplexité et subjectivité dans les réactions étant au cœur même de l’expérience de l’œuvre. L’artiste insiste également sur la beauté de l’Adolescence et de l’Amour, ce qui est nécessaire pour bien comprendre l’état d’esprit du jeune homme, mais aussi aller au-delà. En outre, Meynier invite les spectateurs à ne pas bouder leur plaisir devant la grande beauté du tableau, pour ne pas parler de ses connotations érotiques et sensuelles, qui reflètent les goûts de Sommariva.


Charles Meynier, La Sagesse préservant l’Adolescence des traits de l’Amour, 1810, huile sur toile, 242 x 206 cm. MBAC

Ce dernier s’avère un mécène aussi exigeant que généreux. S’il commande des toiles sur des sujets traditionnels et de grands thèmes, il appuie les interprétations nouvelles et éminemment personnelles. Les artistes intègrent donc souvent, quand ils travaillent pour Sommariva, un sens nouveau aux récits mythologiques et littéraires, et sans doute se sentent-ils encouragés à exprimer leurs propres centres d’intérêt, se sachant soutenus par le mécène.  

Sommariva meurt à Paris en 1826, à l’âge de 66 ans. Meynier, quant à lui, devient membre de l’Académie des beaux-arts en 1815, et en 1819, il est nommé professeur à l’École des beaux-arts. Il milite aussi activement pour la cause des femmes dans les arts, avec un cours qui leur est réservé, alors qu’on les empêche à l’époque de participer aux cours de dessin fréquentés par les hommes. Meynier décède à Paris en 1832, pendant une épidémie catastrophique de choléra, qui emporte 19 000 Parisiens en l’espace de six mois.

Bien que Meynier et Sommariva soient passablement oubliés après leur mort, à cause surtout d’une évolution dans les canons artistiques, ils sont aujourd’hui reconnus pour leur rôle central dans le mouvement néoclassique du début du XIXe siècle. Avant son achat par le MBAC, La Sagesse préservant l’Adolescence des traits de l’Amour a appartenu à différents collectionneurs, dont feu le danseur de ballet Rudolf Noureev, qui avait constitué une importante collection de tableaux néoclassiques à une époque où de telles œuvres étaient largement déconsidérées.

Restaurée récemment, la peinture est actuellement accrochée aux côtés d’une autre œuvre néoclassique remarquable, acquise par le MBAC en 2012. La Sagesse préservant l’Adolescence et l’inachevée L’Amour séduit l’Innocence, le Plaisir l’entraîne, le Repentir suit (1809), de Pierre-Paul Prud’hon, commandée par l’impératrice Joséphine et destinée à l’origine à être elle aussi exposée au Salon de Paris de 1810, se retrouvent finalement dans la même salle plus de 200 ans plus tard.

La Sagesse préservant l’Adolescence des traits de l’Amour, de Charles Meynier, est exposée de manière permanente dans la salle C209 du Musée des beaux-arts du Canada. 


Par Équipe MBAC| 13 juillet 2016
Catégories :  Expositions

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