Ai Weiwei : art et politique

Par Jonathan Shaughnessy, conservateur associé, art contemporain, MBAC le 01 octobre 2013

Gao Yuan, Portrait d’Ai Weiwei (octobre 2010). Gao Yuan, tous droits réservés

En 2011, le Chinois Ai Weiwei a fait les manchettes internationales non pas en raison de son art, mais à cause de son incarcération par la justice de son pays sous des accusations d’évasion fiscale. Quiconque a suivi la trajectoire dramatique d’Ai au cours des cinq dernières années – de conseiller des architectes Herzog et de Meuron pour la conception du « Nid d’oiseau » des Olympiques de 2008, à Beijing, à dissident parmi les plus virulents de son pays, dénonçant sans relâche le bilan de la Chine en matière de droits humains et prenant à partie les autorités pour leur négligence en matière d’application des codes du bâtiment – trouvera difficile de croire que cette arrestation est de nature purement économique. Pour le blogueur britannique de la scène artistique Jonathan Jones, qui tient la chronique OnArt sur TheGuardian.com, Ai Weiwei est un héros : « l’artiste le plus important au monde actuellement, un visionnaire qui défie un système politique dans son intégralité ».

Cette opinion est largement partagée, particulièrement dans le monde de l’art occidental et ses institutions. Comme le souligne Joseph Henry, autre chroniqueur en ligne sur BlouinArtInfo.com : « À la suite de l’arrestation et la privation du droit de voyager d’Ai, un monde de l’art mobilisé s’est mis en action, avec pétitions, manifestations et interventions créatives, appuyé en cela par des artistes importants et des gouvernements. Aux yeux de nombreuses personnes, Ai a personnifié la capacité de l’art à résister à l’oppression politique, et c’est sans parler des avantages qu’une telle attention peut avoir sur une carrière » (voir ici). Cette mobilisation du milieu s’est vérifiée l’an passé lors de la création par Ai d’une « parodie » en ligne de la vidéo Gangnam Style de Psy, sensation pop coréenne. Ai Weiwei does Gangnam Style fait en passant référence à l’assignation à résidence de l’artiste, alors qu’on le voit dansant et faisant tournoyer des menottes.

Lorsqu’il a entendu parler de la vidéo, la vedette de l’art britannique Anish Kapoor a immédiatement invité amis, confrères et consœurs à participer à la création de son propre pastiche de Gangnam Style, Gangnam for Freedom, qui vient de dépasser les 300 000 visionnements sur YouTube. La production de Kapoor est beaucoup plus acerbe et directe dans son message sur la liberté d’expression que Ai Weiwei does Gangnam Style (retirée d’Internet en Chine peu de temps après y avoir fait son apparition). En fait, plusieurs critiques ont reproché à la parodie d’Ai de manquer de mordant, ou affirmé qu’elle n’était tout au plus qu’une inoffensive fantaisie d’une figure se sentant, à juste titre, assiégée et voulant relâcher un peu la pression.

Là où la pertinence des interventions d’Ai est beaucoup moins discutée, c’est dans son utilisation de Twitter pour faire prendre conscience des enjeux politiques dans son propre pays. Ayant recours à diverses techniques de routage pour déjouer les pare-feux, il gazouille de façon suivie et quotidienne sous son pseudonyme @aiww avec des centaines de milliers d’abonnés faisant partie ou non de la sphère artistique.

En 2012, le touchant documentaire de la réalisatrice Alison Klayman, Ai Weiwei: Never Sorry, explorait la façon dont l’artiste se sert de cet outil des médias sociaux, où il relate par le menu ses démêlés fréquents avec les autorités chinoises, tout en envoyant des messages dans lesquels filtre sa philosophie concernant la valeur de la liberté d’expression dans le pays le plus peuplé du monde. Le citoyen chinois étroitement surveillé exprimait sa pensée sur le sujet très récemment à un public canadien à l’émission Q, à la radio de la CBC.

L’exercice a pris une tournure spectaculaire lorsqu’Ai a critiqué son compatriote, le célèbre acteur Jackie Chan, qui aurait prétendu n’avoir jamais entendu parler de l’artiste contemporain si connu : « Il sait très bien qui je suis, a déclaré Ai. C’est un acteur proche du gouvernement. Et il joue dans un registre tellement pro-autorité que c’en est risible du point de vue du public ».

Qu’il livre une guerre de mots avec un compatriote ou d’usure à un gouvernement qui lui a confisqué son passeport, Ai Weiwei est réputé pour son penchant à vouloir en découdre (un trait de caractère également bien documenté dans l’analyse de Klayman).

De haut en bas : Dropping a Han Dynasty Urn [Laisser tomber une urne de la dynastie Han], 1995/2009; Colored Vases [Vases colorés], 2007–2010. Vue d’installation d’Ai Weiwei: According to What? au Hirshhorn Museum and Sculpture Garden, Washington, 2012. Photo : Cathy Carver

Mais qu’en est-il de la vocation première et ancienne d’Ai, la création artistique ? Il semblerait bien qu’en la matière, ses batailles soient encore plus épiques. Dans le triptyque photographique Dropping a Han Dynasty Urn [Laisser tomber une urne de la dynastie Han] (1995/2009), présenté dans la rétrospective que lui consacre actuellement le Musée des beaux-arts de l’Ontario (AGO) à Toronto, Ai Weiwei: According to What?, l’artiste confronte des milliers d’années d’histoire chinoise à un acte iconoclaste de destruction. Flanquant ses photographies se trouvent des vases anciens « actualisés » avec des couleurs peintes électriques, vives et subrepticement agressives. Chacune de ces pièces, comme c’est le cas de nombreuses autres dans la tournée en Amérique du Nord qui s’arrête à Miami, Indianapolis et Washington, a été réalisée avant l’arrestation d’Ai et la large exposition médiatique du personnage.

Beaucoup de choses se sont produites depuis 2011, et il est maintenant très difficile de dissocier Ai Weiwei, artiste contemporain, d’Ai Weiwei, militant politique. Certains critiques pensent que la notoriété du second peut détourner l’attention de l’intégrité esthétique du premier. Jones, le blogueur britannique déjà cité, va jusqu’à se demander si Ai Weiwei « est […] encore véritablement un artiste ? Ou si son art a été emporté par la tempête de la polémique ? »

Dans son compte-rendu de l’exposition According to What? quand elle était à l’affiche au Hirshhorn Museum à l’automne 2012, la chroniqueuse artistique chevronnée du New York Times, Roberta Smith, combat ses propres réserves concernant la place prépondérante que prend le message virulent d’Ai par rapport à la création. « De manière révélatrice, remarque Smith, le panneau introductif de l’exposition du Hirshhorn présence M. Ai comme “l’un des artistes contemporains les plus prolifiques et provocateurs de Chine”, plutôt que comme l’un des plus grands ou les plus originaux ». Une des conclusions de son analyse, c’est qu’il « ne fait pas tant des œuvres importantes qu’un usage important – amplifié par la technologie numérique – du rôle de l’artiste en tant qu’intellectuel et conscience sociale. »

Or, c’est exactement ce que recherche Ai Weiwei, et il ne s’en cache pas. Une citation qui lui est attribuée, « Tout est art, tout est politique », figure dans le site Web de l’AGO pour l’exposition, à côté du portrait statuesque de l’artiste grimaçant, comme à son habitude, avec une bonhomie enjouée.

Snake Ceiling [Plafond au serpent] (2009), sculpture majeure installée à l’AGO des mois avant le vernissage d’According to What? afin d’attirer l’attention sur l’exposition, est un exemple parfait de la combinaison poignante de l’art et de la politique dans l’œuvre d’Ai. Montée sur le plafond du Musée, où elle serpente, la pièce, attirante, même potentiellement jolie et amusante, est faite de cartables disposés en une forme sinueuse. Mais la légèreté devient rapidement sobriété et même colère quand on apprend que ces sacs à dos font référence aux enfants morts dans les bâtiments scolaires effondrés lors du tremblement de terre de 2008 au Sichuan. En 2009–2010, Ai a créé une installation extérieure monumentale, intitulée Remembering [Se souvenir], dans le cadre de l’exposition So Sorry présentée à la Haus der Kunst de Munich, en Allemagne, composée de quelque 9000 cartables fixés sur la façade du Musée. Colorée et immense, la pièce contenait des logogrammes chinois rapportant les mots de la mère d’une fillette de sept ans décédée lors des tragiques événements de 2008 : « elle a vécu heureuse pendant sept ans dans ce monde ».

Ai Weiwei, Snake Ceiling [Plafond au serpent], 2009. Vue d’installation d’Ai Weiwei: According to What? au Hirshhorn Museum and Sculpture Garden, Washington, 2012. Photo : Cathy Carver

« Si l’autopublicité est un art, il en est alors un maître et le gouvernement chinois, son conservateur. C’est une performance qui sert les objectifs des deux. » Voilà ce qu’a écrit « shakinwilly » en réponse au blogue de Jonathan Jones sur OnArt. De toute évidence acerbe, le commentaire laisse transparaître un certain degré de scepticisme, et même de mépris, dont Ai Weiwei a fait l’objet depuis que ses actions grimpent (tant pour ce qui est de la célébrité que du prix de ses œuvres, qui n’ont jamais été aussi élevés), parallèlement à ses démêlés avec la puissance chinoise. Le fait qu’Ai et ses nombreuses sculptures, photographies, vidéos et installations offrent suffisamment de matériel à réflexion et discussions fait moins débat.

Mis à part son attitude désobligeante, « shakinwilly » a peut-être raison sur un point dans son commentaire. Plutôt que conservateur, toutefois, je préciserais que le gouvernement chinois joue le rôle d’un collaborateur non reconnu, partenaire étatique qui, sans le vouloir, montre son vrai visage à travers l’œuvre provocante et provocatrice d’Ai Weiwei.

Ai Weiwei : According to What? est à l’affiche à l’AGO jusqu’au 27 octobre. Acheter un billet.



Par Jonathan Shaughnessy, conservateur associé, art contemporain, MBAC| 01 octobre 2013
Catégories :  Grands titres

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