Biennale de Venise 2017 : Souvenirs et récits s’entrechoquent dans Une issue à travers ce miroir

Par Anqi Shen le 10 mai 2017


Geoffrey Farmer, Une issue à travers ce miroir, 2017. Vue de l’installation au pavillon du Canada lors de la 57e exposition internationale d’art – La Biennale di Venezia, 2017. © Geoffrey Farmer, avec l’autorisation de l’artiste. Photo : Francesco Barasciutti

L’exposition de Geoffrey Farmer présentée à la Biennale de Venise 2017 est la convergence d’une collision datant de 1955, d’un traumatisme familial, de tensions issues de la guerre et d’histoires de désir. Dans Une issue à travers ce miroir (un titre emprunté au poème « Gaz hilarant » du poète de la Beat Generation Allen Ginsberg), l’eau dégoutte, jaillit et s’écoule d’une fontaine de cour et d’un jardin de sculptures. Pour l’exposition de cette année, Geoffrey Farmer a défini un projet à la fois souple et tourné vers l’extérieur, mais aussi enraciné dans un vécu personnel, un concept qui va au-delà des murs du pavillon du Canada, vers un moment partagé. 

Comme l’indique Farmer à Magazine MBAC : « Quand je suis venu la première fois, j’ai marché vers le pavillon et j’ai eu une vision de ce qui semblait être un haut palmier argenté qui s’élevait au centre du bâtiment. Je l’ai représenté le même jour sur une serviette en papier et je me suis rendu compte que j’avais dessiné un geyser, ce qui m’a amené à regarder en-dessous du pavillon et, plus tard, à découvrir l’ancien Castello démoli par Napoléon pour créer les Giardini et la colline sur laquelle le pavillon a été construit. Cela m’a rappelé la légende de la tortue Chuckwa qui portait sur son dos l’éléphant qui portait la Terre. J’ai pensé : ‘Quels sont décombres qui me portent ?’ »

Né en 1967, Geoffrey Farmer vit et travaille à Vancouver. Il est connu pour ses œuvres protéiformes et multidisciplinaires qui utilisent le collage sculptural, la vidéo et l’installation et dont la réalisation, la genèse, la recherche et la technique exigent une attention sans faille. En décembre 2015, il a été choisi par le Musée des beaux-arts du Canada pour représenter le Canada au plus ancien festival d’art international du monde – un festival qui est aussi un des lieux les plus prestigieux d’exposition d’art contemporain.




Photographe inconnu (Collision), 1955, Archives de l’artiste

Des éléments d’Une issue à travers ce miroir émergent à la croisée du souvenir et de la découverte et s’intègrent dans un monde soigneusement assemblé. Farmer s’est inspiré d’une série de photos de presse de 1955, découverte par hasard par sa sœur, qui illustre les conséquences d’une collision entre un train et un camion de transport de bois à un passage à niveau. Le personnage invisible de ces clichés en noir et blanc est son grand-père, qui a échappé à l’accident et est mort quelques mois plus tard. Les contrecoups de cette collision ont ouvert une brèche pour plusieurs générations de Farmer et créé dans sa vie un nœud dont il n’avait pas conscience jusqu’alors. 

Au pavillon, soixante-et-onze planches moulées (des répliques de colombages éparpillés sous le choc de la collision) gisent au sol à côté d’autres objets animés par une force, imprégnés d’eau et d’émotion. Parmi ceux-ci figurent une fontaine centrale, une combinaison de deux fontaines, la première au Washington Square Park de New York et la seconde au San Francisco Art Institute où l’artiste a étudié, une mante religieuse, des sections d’une école démolie et une horloge grand-père. L’eau fait des bulles en surface, affleure spontanément et forme un courant dans ce paysage à la Jérôme Bosch.



Geoffrey Farmer, Une issue à travers ce miroir, 2017. Vue de l’installation au pavillon du Canada lors de la 57e exposition internationale d’art – La Biennale di Venezia, 2017. © Geoffrey Farmer, avec l’autorisation de l’artiste. Photo : Francesco Barasciutti

La commissaire de l’exposition, Kitty Scott, a été choisie par l’artiste qui travaille avec elle depuis plus de vingt ans. Pour elle, l’installation est un pur produit de la pratique de Farmer au sens où chaque réexamen aboutit à une réinvention : « Ce qui fascine le plus dans la méthode de Geoffrey, ce sont ses qualités associatives et cumulatives, chaque idée ou inspiration menant à une autre. Ce sentiment de découverte ressenti par l’artiste est aussi largement ressenti par l’observateur », dit-elle en entrevue avec Magazine MBAC.

Feuilles d’herbe, une installation de 2012 de Farmer exposée à la dOCUMENTA (13) et également dans Surgir de l’ombre : La biennale canadienne, en 2014, était un collage sculptural monumental qui réunissait plus de 30 000 images découpées de la revue Life. En 2015, la Vancouver Art Gallery a organisé une rétrospective de mi-carrière, How Do I Fit This Ghost in My Mouth? [Comment faire entrer ce fantôme dans ma bouche ?], qui regroupait des collages en trois dimensions, des facsimilés et des systèmes cinétiques en mouvement tels que Roulotte (2002), Le chirurgien et le photographe (2009) et Let’s Make the Water Turn Black [Que l’eau devienne noire] (2013–2015).


Geoffrey Farmer, Une issue à travers ce miroir, 2017. Vue de l’installation au pavillon du Canada lors de la 57e exposition internationale d’art – La Biennale di Venezia, 2017. © Geoffrey Farmer, avec l’autorisation de l’artiste. Photo : Francesco Barasciutti

L’exposition de Venise est en partie le fruit d’une réflexion et un hommage à l’architecture du pavillon du Canada lui-même. Celui-ci a été conçu en 1956 par BBPR, un bureau italien dont l’un des associés, Gian Luigi Banfi, est mort en camp de concentration à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Le bâtiment de verre et d’acier a été donné par l’Italie au Canada à titre de dommage de guerre. Comme le souligne Farmer : « Je voulais interagir librement avec le pavillon, en respectant Gian. Je voulais aussi réfléchir au Canada et aux genres de sacrifice qui ont été faits pour créer notre nation. »

« Une issue à travers ce miroir transforme vraiment l’architecture du pavillon, note Scott. Geoffrey l’a ouvert pour en faire une sorte de cour rappelant de multiples lieux associés à son histoire familiale et personnelle en particulier, mais aussi d’autres lieux et souvenirs chargés d’histoire en général. Je crois que son but ultime est de créer un lieu très ouvert, capable de contenir toutes les multitudes qu’il produit. »


Geoffrey Farmer, Une issue à travers ce miroir, 2017. Vue de l’installation au pavillon du Canada lors de la 57e exposition internationale d’art – La Biennale di Venezia, 2017. © Geoffrey Farmer, avec l’autorisation de l’artiste. Photo : Francesco Barasciutti

Scott précise que l’installation de la Biennale œuvre marque un virage par rapport aux anciennes méthodes de l’artiste qui, en tant sculpteur travaillant le bronze, s’est lancé dans de nouvelles formes de réflexion : « Une part de la logique qui imprègne ses œuvres sur papier bien connues se prolonge ici dans des objets tridimensionnels, des objets qu’il a choisis, extraits de leur milieu naturel et rassemblés en les juxtaposant de façon surprenante pour créer autre chose. C’est une œuvre très flexible et perméable, qui réunit bien des choses en son sein. Je pense que Geoffrey a travaillé d’arrache-pied pour faire quelque chose que personne n’a jamais vu avant, quelque chose qui exprime une imagination à la fois très personnelle et immensément publique. »  

Une issue à travers ce miroir est présentée à la 57e exposition artistique internationale de la Biennale de Venise du 13 mai au 26 novembre 2017. Plus près de nous, les visiteurs des nouvelles salles du Musée des beaux-arts du Canada, Art canadien et autochtone : de 1968 à nos jours, pourront découvrir entre autres nombreux chefs-d’œuvre d’artistes contemporains canadiens Roulotte, de Geoffrey Farmer.


Par Anqi Shen| 10 mai 2017
Catégories :  Grands titres

À propos de l’auteur(e)

Anqi Shen

Anqi Shen

Anqi Shen est une auteure, journaliste et cinéaste installée à Ottawa.

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