Brydon Smith : une voix de feu

Par Katherine Stauble, Rédactrice, Bureau du Directeur, MBAC le 25 avril 2014

Brydon Smith et Becoming: Is. Was, 2006, de Barbara Steinman. Collection : Ann Thomas. Photo : Conseil des arts du Canada / Martin Lipman

Lorsque Brydon Smith a découvert les sculptures minimalistes de Dan Flavin, faites de lumières fluorescentes, il a été intrigué. En fait, il ne les comprenait pas très bien. Est-ce qu’un tube fluorescent pouvait être de l’art ?

Pour trouver la réponse, Smith décida de vivre un temps avec une lampe fluorescente à ses côtés. C’était dans les années 1960, et les tubes coûtaient encore cher; avec trois enfants à charge, il était sans le sou. Malgré tout, à sa paye suivante, il acheta un luminaire et ne tarda pas à être convaincu que les arrangements méticuleux de couleur, de lumière et d’espace sculptural de Flavin sortaient vraiment de l’ordinaire.

Ce genre d’immersion dans l’art est typique de Smith et de ses 35 ans de carrière en tant que conservateur de l’art contemporain et de l’art moderne au Musée des beaux-arts de l’Ontario (MBAO) et au Musée des beaux-arts du Canada (MBAC). « Ce que je fais au Musée n’est qu’un prolongement de mon mode de vie », a-t-il déjà déclaré à un journaliste. « Il était totalement dévoué », explique en entrevue sa conjointe Ann Thomas, conservatrice de la photographie au MBAC. « L’art occupait toujours la première place dans sa vie. »

Smith a récemment reçu un prix du Gouverneur général en arts visuels et en arts médiatiques pour son extraordinaire contribution aux arts visuels au Canada, pour ses acquisitions remarquables et inspirées, ses expositions phares et son soutien indéfectible aux artistes radicaux qui ont marqué leur temps. Nombreux sont celles et ceux ayant travaillé avec lui qui estiment que ce prix s’est fait attendre bien longtemps.

Né à Hamilton, en Ontario, en 1938, fils d’un employé de bureau d’une aciérie, Brydon Smith étudie les sciences à la McMaster University avant de tomber sous le charme des arts visuels. En 1964, fort d’une maîtrise en histoire de l’art de la University of Toronto, il décroche un emploi au MBAO comme assistant de la conservatrice en chef Jean Sutherland Boggs.

Au MBAO, le jeune Smith se révèle audacieux. Il achète Double Elvis d’Andy Warhol et Dazzle Red [Rouge éblouissant] de Jack Bush. Lorsqu’il fait l’acquisition de l’espiègle Floor Burger [Burger de salon] de Claes Oldenburg, sculpture géante de hamburger faite de toile peinte remplie de mousse de caoutchouc, il provoque un scandale.

Smith réagit à sa manière si caractéristique, à la fois accessible et désarmant. Dans une lettre au Globe and Mail, il invite les lecteurs à « passer du temps avec l’œuvre, à l’observer et à y penser », ce qui pourrait approfondir leur vision de la vie, de l’art, et d’eux-mêmes. « Allez au Musée maintenant, implore-t-il, pour voir le hamburger pendant qu’il est encore vivant ».

Lorsque Smith quitte le MBAO pour le MBAC après trois courtes années, les amateurs d’art torontois sortent leur mouchoir. Robert Fulford écrit dans le Toronto Daily Star : « La démission de Brydon Smith comme conservateur de l’art moderne au Musée des beaux-arts de l’Ontario est la plus triste nouvelle sur la scène artistique depuis longtemps ». Dans le Telegram, Barrie Hale se plaint : « Dieu seul sait comment nous pourrons le remplacer ».

Appelé à Ottawa en 1967 par Jean Boggs, devenue directrice du MBAC, Smith, âgé de 29 ans, est nommé conservateur adjoint de l’art contemporain et se voit confier un budget pour acheter de l’art américain, pour lequel il a un œil si averti.

Parmi ses premières acquisitions, on trouve Boîtes de savon Brillo, d’Andy Warhol, qui avait été étiquetée « marchandise » par les douaniers canadiens, et No 29, 1950, de Jackson Pollock, seule œuvre sur verre du peintre. Pollock avait choisi un support transparent pour que son ami le cinéaste Hans Namuth puisse capter le processus de travail par en dessous. Smith, qui négocie l’achat avec la veuve de l’artiste, Lee Krasner, pendant plus d’un an, rêve d’obtenir l’œuvre depuis déjà quatre ans. 

À la même époque, Boggs engage Pierre Théberge et Dennis Reid, eux aussi dans la vingtaine, pour travailler sur l’art contemporain canadien. Moins d’un an plus tard, les médias surnomment le trio les « jeunes effrontés » pour leur recherche déterminée des expressions artistiques les plus novatrices.

Dennis Reid se souvient combien il était enthousiasmant d’être dans l’entourage de Smith à cette période. « La façon de faire de Brydon m’impressionnait », confie-t-il au téléphone depuis chez lui à Toronto. « Il prenait les choses en main avec beaucoup d’autorité. Il était très sérieux dans ce qu’il entreprenait, cela nous a tous influencés. »

Tant Reid qu’Ann Thomas admirent la manière dont Smith travaillait avec les artistes. « Il agissait avant tout en partenaire », explique Reid. Thomas se souvient qu’une fois, alors qu’elle s’interrogeait à propos de sa possible influence sur la production d’un photographe, Smith lui a donné ce conseil : « Ton rôle n’est pas de dire aux photographes quoi faire. Ton rôle est de regarder, et d’écouter ce qu’ils ont à dire ». 

Pour le conservateur Adam Welch, l’une des contributions les plus pérennes de Smith est son engagement dans la planification du bâtiment emblématique du MBAC sur la promenade Sussex, inauguré en 1988. C’est lui qui va superviser les aspects techniques et financiers du projet, et s’assurer que l’édifice sera doté d’un espace pouvant accueillir adéquatement son acquisition la plus imposante, Voix de feu, de Barnett Newman. Quiconque s’est déjà trouvé dans la salle consacrée à l’expressionnisme abstrait, devant le tableau de Newman qui s’élève jusqu’au plafond cathédrale, saura apprécier que Smith avait vu juste.

« Brydon a radicalement transformé les arts visuels au Canada », affirme Welch, qui, tout comme Sandra Dyck, directrice de la Carleton University Art Gallery, a proposé la candidature de Smith pour le prix du Gouverneur général. « Il a placé la barre très haut pour ce qui est de la muséologie dans ce pays. »

Aujourd’hui retraité du MBAC, Smith assiste toujours à chaque vernissage d’exposition, malgré une santé fragile. Il arbore encore avec élégance son nœud papillon, ainsi que les célèbres bretelles à rayures aux couleurs du Voix de feu.

L’art est toujours un mode de vie pour Brydon Smith, à jamais inscrit au cœur du MBAC. « Il a laissé un héritage incroyable, ici, conclut Dennis Reid. Tout simplement fantastique. »


Par Katherine Stauble, Rédactrice, Bureau du Directeur, MBAC| 25 avril 2014
Catégories :  Grands titres

À propos de l’auteur(e)

Katherine Stauble, Rédactrice, Bureau du Directeur, MBAC

Katherine Stauble, Rédactrice, Bureau du Directeur, MBAC

Partagez cette page

Ajouter un commentaire

Commentaire

HTML autorisé : <b>, <i>, <u>

Commentaires

© 2013 Le Musée des beaux-arts du Canada. Tous droits réservés.

 2014