Cory Arcangel sur trois tableaux. Power Points à la Fondation DHC/ART

Par Robyn Jeffrey le 06 août 2013

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Vue d’installation de Cory Arcangel, série Photoshop Gradient Demonstrations [Exercices de dégradés Photoshop], 2013. © Cory Arcangel, avec l’autorisation de Cory Arcangel. Photo : Vincent Toi, Phi

« Que veut dire faire appel à la main de l’artiste ? » C’est une question que soulève Cory Arcangel, debout à côté de ce qu’il décrit comme « le dessin ultime », sa série de trois portraits presque identiques de Bill Clinton, ancien président des États-Unis. Réalisée à l’aide d’un traceur au crayon (un appareil désuet acheté sur eBay), cette œuvre intrigante et surprenante fait partie, comme d’autres, de Cory Arcangel. Power Points, à l’affiche à la Fondation DHC/ART à Montréal.

Organisée par John Zeppetelli, Power Points est la première exposition canadienne d’importance consacrée à l’artiste brooklynois Cory Arcangel. L’un des plus jeunes artistes à se voir accorder une exposition d’envergure au Whitney Museum of American Art à New York, Arcangel est célèbre pour sa façon de ressusciter des technologies et médias oubliés pour produire des œuvres novatrices.

L’exposition de la DHC/ART, un survol du travail d’Arcangel au cours de la dernière décennie, comprend des installations vidéo, des sculptures et des tirages, ainsi que ses jeux vidéo brillamment revisités. Dans Super Mario Clouds [Nuages de Super Mario] (2002– ), il crée une nouvelle forme de paysage en piratant le populaire jeu de Nintendo et en le réduisant à des nuages qui défilent sur fond de ciel bleu. Dans I Shot Andy Warhol [J’ai tué Andy Warhol] (2002), l’histoire de l’art se retrouve dans le collimateur des visiteurs : armés d’un pistolet NES Zapper, ceux-ci peuvent jouer sur une version modifiée de Hogan’s Alley, où les voyous ont été malicieusement remplacés par des silhouettes de l’emblématique artiste du pop art.

Si l’art d’Arcangel est manifestement traversé par un humour sous-jacent, l’enjeu n’est pas purement question de jeu et de plaisir. La projection sur grand écran de Self Playing Nintendo 64 NBA Courtside 2 [Terrain de la NBA, Nintendo 64 en exécution automatique 2] (2011) présente la journée désastreuse d’un Shaquille O’Neal numérique. La grande vedette de la NBA rate la cible constamment. Mais qui peut affirmer n’avoir jamais vécu de journée où tout va mal ? L’œuvre semble porter sur nos revers collectifs et occasions manquées.

Bien qu’Arcangel présente l’essentiel de son travail en ligne dans des incarnations différentes, l’expérience physique de l’exposition se révèle visuellement et oralement immersive. Le martèlement du ballon de Shaq se combine avec les notes de Drei Klavierstücke, op. 11, composition atonale d’Arnold Schoenberg. Arcangel (musicien de formation) a conçu une version vidéo de la composition de 1909, mais dans son œuvre éponyme de 2009, ce sont des chats qui interprètent les trois pièces pour pianos. L’artiste a inventé son propre logiciel, Gould Pro, pour modifier et assembler environ 200 vidéos prises sur YouTube de chats marchant sur des claviers, recréant un rendu presque parfait. Comme l’explique l’artiste dans une description de l’exposition, la vidéo, qui introduit Schoenberg dans les blogues d’amoureux des animaux et un contenu généré par l’usager dans le musée, a pour objectif de « décaler les hiérarchies culturelles ». 

La création de ses propres outils et codes est un aspect caractéristique de la pratique artistique d'Arcangel. Pour réaliser l’installation vidéo Colors [Couleurs] (2006), il a conçu un logiciel pour lire le film du même titre, de 1987 (qui porte sur les gangs et les relations raciales à Los Angeles), une ligne horizontale de pixels à la fois. Il en résulte des bandes de couleur verticales vibrant et bougeant constamment, alors que la bande sonore, très intense, demeure intacte. Décrit par Zeppetelli comme une superbe expérience formaliste, Colors m’a remis en mémoire les bandes aux couleurs dynamiques des peintures de l’artiste québécoise Rita Letendre.

Malgré leur ADN numérique, certaines des œuvres d’Arcangel ne jureraient pas à côté de tableaux abstraits du XXe siècle. L’exposition à la DHC/ART comprend en outre une pièce remplie d’œuvres à l’esthétique invitante de sa série Photoshop Gradient Demonstrations [Exercices de dégradés Photoshop]. Avec leurs lignes géométriques et leurs champs de couleur homogènes, ils peuvent rappeler aux spectateurs des tableaux d'artistes tels Barnett Newman et Mark Rothko. Mais regardez de plus près, et vous remarquerez qu’il s’agit de tirages à développement chromogène, réalisés à l’aide d’un clic de l’outil Dégradé de Photoshop. C’est un truc révélé par les titres des tirages, des instructions pour recréer l’œuvre soi-même : Photoshop CS: 30 by 40 inches, 300 DPI, RGB, square pixels, default gradient “Blue, Red, Yellow”, mousedown y=3500 x=10180, mouseup y=3500 x=10500 [Photoshop CS : 30 po sur 40, 300 ppp, RVB, pixels carrés, « bleu, rouge jaune » dégradé par défaut, souris enfoncée y=3500 x=10180, souris relâchée y=3500 x=10500] (2013).

Pas surprenant, alors, qu’Arcangel décrive la série Gradient comme des Ready-made, terme employé par Marcel Duchamp pour les objets ordinaires élevés au statut d’art. En repoussant les limites de l’art dans un XXIe siècle résolument numérique, et en s’en amusant, Arcangel joue sur trois tableaux : son travail dans Power Points est une fête pour les yeux, les oreilles et l’intelligence.

Power Points est à l’affiche à la Fondation DHC/ART, à Montréal, jusqu’au 24 novembre. Arcangel s’y produit avec D’Eon le 26 septembre.


Par Robyn Jeffrey| 06 août 2013
Catégories :  Grands titres

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Robyn Jeffrey, écrivaine et réviseure, habite Wakefield, au Québec.

 

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