Entrevue avec Jeremy Shaw, lauréat du Prix Sobey pour les arts 2016

L’artiste multidisciplinaire Jeremy Shaw, lauréat du Prix Sobey pour les arts 2016, est connu pour ses vidéos et ses films audacieux et très intimistes qui explorent les états modifiés de la conscience tant dans les domaines de la mode, de la danse, de la science ou de la religion que dans diverses sous-cultures.

Shaw a grandi à Vancouver et fréquenté l’Université d’art et de design Emily-Carr avant de s’installer à Berlin, en Allemagne. Son travail a été exposé dans divers musées dont le MoMA PS1 de New York, le Schinkel Pavillon de Berlin et le MACC de Toronto. Toutefois l’artiste a également participé à des expositions collectives, notamment au Stedelijk Museum, aux Pays-Bas, au KW Institute for Contemporary Art de Berlin et au Palais de Tokyo, à Paris.

Célèbre pour ses œuvres hypnotiques telles que The Quickeners (2014) et Variation FQ (2013), Shaw se concentre souvent sur les expériences transcendantales induites par la drogue, la science, l’art et l’extase religieuse. Qu’il revisite des séquences d’archives ou qu’il enregistre les films hypnotiques d’un danseur de vogueing, il sait à merveille explorer et saisir les expressions visibles des réalités invisibles.

En tant que lauréat du Prix Sobey 2016, Shaw reçoit une bourse de 50 000 $. Ses œuvres, ainsi que celles des autres finalistes, sont mises en vedette dans l’exposition des Prix Sobey pour les arts que présente le Musée des beaux-arts du Canada jusqu’au 5 février 2017.

Le lendemain de l’annonce de son prix, Shaw évoque avec Magazine MBAC sa fascination pour les expériences hors du corps.

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Jeremy Shaw, Variation FQ, 2013, film 16 mm avec bande sonore originale, installations aux dimensions variables, 11 min 2 sec, photo de film

Magazine MBAC : Félicitations! Quelles sont vos impressions à l’idée d’avoir obtenu le Prix Sobey 2016 ?

Jeremy Shaw : Je suis très heureux. C’est une belle affirmation de ce que je fais. Mais je suis aussi déchiré parce que tous les finalistes sont extrêmement forts. Les cinq positions sur l’art contemporain que présente l’exposition sont vraiment uniques et personnelles.

MMBAC : Quelle est l’importance de ce prix pour un artiste comme vous, à cette étape de votre carrière?

JS : Il montre que des gens ont pris note de mes réalisations des 15 dernières années ou qu’ils en prennent note maintenant. Les artistes travaillent très souvent dans l’ombre et ils obtiennent peu de reconnaissance publique. Ils peuvent travailler des années sans être reconnus. Pour moi, ce prix confirme que ce que je fais a été vu et entendu.

MMBAC : Le jury a déclaré : « Le travail de Jeremy Shaw parle d’un désir fondamental de transcendance. » Est-ce un désir personnel que vous exprimez ou pensez-vous que tout le monde éprouve ce désir?

JS : Je crois qu’il est en chacun de nous. Depuis l’aube de l’humanité, tout le monde cherche à échapper aux contraintes physiques, à échapper au présent. Je crois que c’est ce qui nous rend humain. Pour moi, c’est un des traits qui nous définit comme espèce : le désir d’avoir un corps mais aussi de vouloir en sortir, quelque soit notre choix à cet égard.  

MMBAC : Pensez-vous que le rôle de l’art soit de nous permettre de nous dépasser, de nous libérer du quotidien, de nous élever ?

JS : Je pense que c’est un des rôles immenses que l’art peut jouer. L’idée que l’art puisse nous faire vivre des expériences capables de nous transformer est primordiale, et c’est pour ça que beaucoup d’artistes font de l’art. C’est quelque chose qui m’intéresse beaucoup, et j’ai moi-même vécu de telles expériences.

MMBAC : Vous explorez l’interconnexion entre la science et la religion. Quelles sont les similitudes entre ces deux disciplines ?

JS : La foi. La foi est au cœur de la science. La science n’existerait pas sans une certaine quantité de croyances. Les efforts que fait la science pour expliquer les expériences religieuses et tenter de quantifier ce qui se passe quand une personne vit une expérience religieuse me passionnent. Mais ouais, je crois que tout se ramène au besoin de croire à quelque chose. Je crois que la science et la religion sont des exemples clés à ce titre.


Jeremy Shaw, détail de Transcendental Capacity (Billboard Hot 100 Songs of 1984) [Capacité transcendantale (100 grands succès 1984 du Billboard)] : Thompson Twins, Hold Me Now, 2013, polaroid Kirlian numérisé, 8,5 x 10, cm. Photo : Roman März

MMBAC : Qu’est-ce qui vous a incité à explorer cet état de transformation, ces « états modifiés » ?

JS : Même quand j’étais très jeune, j’étais attiré par les films dans lesquels il y avait des fantômes ou des choses paranormales. Pas de Deux de Norman McLaren (un court métrage de danse de 1968) m’attire beaucoup. Cette attirance a été en moi et je l’ai entretenue. Mais je me suis aussi intéressé aux expériences vécues par d’autres et au désir universel de vivre ce genre d’expérience. C’est un domaine d’intérêt, mais tout ramène au transcendantal.

MMBAC : Certains états de conscience religieuse ressemblent beaucoup à de la danse moderne. Qu’est-ce que cela nous dit sur cet acte de transformation — que celui-ci passe par une profonde attraction religieuse ou par une immersion volontaire dans une pratique artistique?

JS : Je crois qu’il y a un sentiment d’abandon. Vous savez, quand les gens lèvent les bras en l’air? Je vois toujours ce geste comme un signe de victoire et de soumission en même temps. Il y a de la joie ou de la terreur, mais il y a aussi de la soumission. Il faut se laisser aller.

MMBAC : On voit cette forme d’euphorie dans beaucoup de toiles de maîtres anciens, par exemple. Est-ce que ces peintres vous ont influencé?

JS : Quand j’y repense, oui. Mais pas au début. Je suis un enfant des années 1980 et j’ai grandi en regardant des clips, en m’intéressant beaucoup aux documentaires, en allant à des concerts, j’ai fait partie de la scène rave très tôt, et j’ai vraiment été très touché par tout ça. Les endroits où on cherche à vivre cette expérience sans religion. Mais maintenant, quand je revois ces peintures, oui, je vois la ligne mince qui sépare l’extase de la pure terreur. Et je crois que c’est quelque chose je veux aussi aborder.


Jeremy Shaw, Quickeners, 2014, vidéo HD avec bande sonore originale, installation aux dimensions variables, 36 min 43 sec, photo de film

MMBAC : Quelles sont vos autres influences ?

JS : Mon travail est très influencé par le cinéma, les clips, les films documentaires. Pour ce qui est des artistes, il y en a beaucoup, mais je suis surtout influencé par la culture populaire, par le psychédélisme et par plusieurs cinéastes : l’écrivain français, réalisateur et artiste multimédia Chris Marker; le cinéaste et réalisateur canadien David Cronenberg. Certaines choses proviennent aussi de films épouvantables. J’ai un éventail assez riche de choses que j’aime.

MMBAC : Le fait d’habiter à Berlin a-t-il changé ou enrichi votre pratique?

JS : Quand je m’y suis installé, c’était très abordable et cela m’a donné plus de temps et d’espace. En plus, je trouve que Berlin est une ville incroyablement tolérante et libérale. Je ne sais pas si cela a changé ma pratique, mais ma pratique a eu le droit de changer et elle a eu le temps d’évoluer de façon positive.

MMBAC : Aimeriez-vous rentrer au Canada pour pratiquer votre art?

JS : Je n’ai vraiment pas l’impression d’être jamais parti. Je ne sais pas — je ne vois pas ça dans un avenir rapproché — mais une chose est sûre, je serai toujours un artiste canadien.

MMBAC : Qu’aimeriez-vous créer maintenant? Avez-vous des projets précis dont vous aimeriez parler ?

JS : Je travaille sur deux choses : sur un nouveau film/vidéo et sur un projet de sculptures optiques que j’ai déjà entrepris — ces lentilles acryliques prismatiques conçues sur mesure que je place devant des photos et qui les transforment.

MMBAC : Votre conseil à un artiste de la relève?

JS : Quand vous échouez, ne vous en faites pas. J’ai été très influencé pendant toute ma jeunesse par David Bowie. Il a connu de nombreux, de très nombreux échecs. Mais il n’a jamais regardé en arrière. Et on ne se souvient que de ses bons coups. Quoique, avec le recul, même ses mauvais coups avaient du bon.

L’exposition du Prix Sobey pour les arts est à l’affiche au Musée des beaux-arts du Canada du 6 octobre 2016 au 5 février 2017. De nombreuses activités passionnantes seront proposées dans le cadre de l’exposition, avec notamment des visites et des causeries, ainsi que l’occasion des experts du monde de l’art. Visitez le site Web du Prix Sobey pour les arts pour plus d’informations.


À propos de l’auteur(e)

Becky Rynor, avec dossiers de l'équipe Magazine MBAC

Becky Rynor, avec dossiers de l'équipe Magazine MBAC

Basée à Ottawa, Becky Rynor est journaliste et rédactrice en chef.

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