Entrevue avec le photographe William Clift

Par Équipe Magazine MBAC le 29 juillet 2013

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William Clift, Ombre sur un banc de sable, Mont St. Michel (1982), épreuve à la gélatine argentique, 18,6 x 23,9 cm (image). MBAC. Acheté en 1993 grâce à une contribution de M. et Mme Paul S. Price, Toronto

Si vous traversez le Nouveau-Mexique cet été (et que vous êtes à proximité de Santa Fe), ne manquez pas Mont St. Michel and Shiprock [Mont-Saint-Michel et Shiprock] à l’affiche au New Mexico Museum of Art (exposition intitulée Shiprock and Mont St. Michel: Photographs by William Clift [Shiprock et le Mont-Saint-Michel : photographies de William Clift] pour la présentation à ce musée seulement) jusqu’au 8 septembre 2013. L’exposition individuelle porte sur les images noir et blanc emblématiques du célèbre photographe de paysage américain William Clift.

Pendant près de 40 ans, Clift saisit les paysages de Shiprock, au Nouveau-Mexique (en territoire navajo), et du Mont-Saint-Michel, île intertidale au large des côtes du Nord de la France. La sélection d’épreuves argentiques à la gélatine illustre l’exploration continue que mène Clift dans les deux endroits.

Né à Boston en 1944, Clift commence à prendre des photographies dès l’âge de 10 ans, et les développe lui-même en chambre noire. Il suit son premier atelier de photographie à 15 ans auprès de Paul Caponigro, et devient le plus jeune membre de l’Association of Heliographers, une coopérative établie à New York par certains des photographes d’art américains les plus influents des années 1960, dont Walter Chappell, Paul Caponigro, Marie Cosindas et Carl Chiarenza. Clift, dont le travail est également représenté dans la collection du Musée des beaux-arts du Canada (MBAC), réside avec sa famille à Santa Fe, au Nouveau-Mexique, depuis 1971.

Mont St. Michel and Shiprock s’accompagne d’un livre, conçu par Eleanor Caponigro, qui comprend plus de 130 planches et des textes du poète américain Paul Kane. MagazineMBAC.ca a récemment discuté avec l’artiste de son propre processus créatif et de l’exposition.

MMBAC : Vous avez capté les paysages du Mont-Saint-Michel et de Shiprock pendant près de 40 ans. Quand vous avez commencé à photographier ces monolithes en 1973, avez-vous dès le départ senti un lien entre les deux endroits, ou les photos ont-elles fini par devenir une série avec le temps? Quel lieu avez-vous photographié en premier?

WC : J’ai déménagé au Nouveau-Mexique en 1971. Photographier le paysage ici a été au mieux un effort laborieux. J’ai mis longtemps à trouver l’imagerie et la façon de faire des épreuves qui reflétaient de plus en plus précisément ce qui me touchait.

Ma première excursion à Shiprock remonte à 1973. J’ai fait trois ou quatre images, que je n’ai pas tirées pour la plupart, ou que j’ai tirées récemment. Tout a débuté ainsi.

Je suis allé au Mont-Saint-Michel pour la première fois en 1977. Nous y avons passé six semaines ce printemps-là. J’ai consacré une bonne partie de ce temps à obtenir la permission d’utiliser un trépied et de me promener librement dans les lieux. C’était la même chose : une lente découverte et de lents résultats au fil du hasard dans la chambre noire.

Peu après, en 1978, j’avais deux images, deux tirages de 16 x 20, qui allaient bien ensemble, une combinaison puissante d’expériences qui se nourrissaient l’une l’autre. Je suppose que cela marque le moment de la conception, même si je ne m’y mettais sérieusement que de temps à autre.

MMBAC : En regardant vos photos, on imagine mal que le Mont-Saint-Michel accueille trois millions de visiteurs par année. Une qualité surnaturelle et parfois désolée émane de vos photos de ce lieu, semblables en atmosphère à vos images inhabitées de Shiprock. En quoi l’expérience de capter des paysages naturels aussi variés est-elle différente, l’un étant une formation en pierre volcanique érodée en plein désert, et l’autre un monument créé par l’homme et cerné par le sable et la mer ?

WC : Photographier chacun des lieux est similaire. Oui, les foules abondent au Mont-Saint-Michel. Cependant, en hiver, au printemps et à l’automne, leur nombre diminue; les cars arrivent et disparaissent tous les jours, et le calme s’installe. Je me suis toujours intéressé aux gens de la place. Ils ne dérangent jamais. En tant qu’expérience, ils ont toujours nourri ma compréhension générale du lieu, même si je ne les ai représentés que périodiquement.

Photographier les deux lieux suivait une même démarche, mais dans des conditions différentes. Ce sont, à mes yeux, deux éléments dans un paysage désert, tous deux inspirants par nature. Impossible de ne pas être touché par de telles présences.

La différence principale entre les deux repose dans les crêpes au chocolat proposées au Mont-Saint-Michel et l’eau qui nous manque et que l’on recherche à Shiprock.

MMBAC : Êtes-vous retourné à Shiprock et au Mont-Saint-Michel pour saisir une saison en particulier, ou avez-vous choisi certaines périodes de la journée avec une lumière précise ? Ou avez-vous plutôt procédé au hasard, et attendu que quelque chose se passe ?

WC : La photographie est affaire de découverte. Je pars avec le moins d’idées préconçues possible. Au Mont-Saint-Michel, j’ai cherché à éviter l’assaut estival des touristes, alors qu’à Shiprock les saisons importaient peu, bien que je préférais les jours avec quelques nuages.

Je ne m’intéresse pas tellement à produire d’abord une impression du lieu. Plus importante est l’idée de travailler à partir de mon expérience réelle et de voir, parfois en un instant, une façon de l’exprimer. Je n’attends jamais la lumière « parfaite ». Toutes les lumières peuvent créer une expérience, si je suis suffisamment alerte pour voir quelque chose de spécial dans ces conditions.

MMBAC : Vous avez passé presque la moitié de votre vie en pèlerinages à Shiprock et au Mont-Saint-Michel. En quoi la spiritualité a-t-elle une incidence sur votre art, et vos interactions avec les deux endroits ?

WC : Je préfère éviter le mot « spiritualité ». Les gens font trop d’associations à son sujet qui ne sont peut-être pas les mêmes que les miennes. Il est peut-être préférable de voir mon objectif comme la définition et l’expression d’une expérience que tout le monde doit ressentir dans de tels lieux, y compris tous les aspects de l’immatérialité.

Ce qui est merveilleux dans ces endroits, c’est que ces aspects sont innombrables. C’est pourquoi je pouvais y retourner, année après année, et travailler avec le matériel que j’aime, mais sans sentimentalité.

MMBAC : Avec lequel des sites avez-vous plus d’affinités après toutes ces années ? Comment votre interprétation de ces sujets visuels a-t-elle évolué depuis les années 1970 ?

WC : Il s’est passé beaucoup de choses entre-temps. Trois ou quatre ou cinq autres projets importants, donc il m’est arrivé de ne pas y aller de temps à autre. Mes liens avec le Mont-Saint-Michel ou Shiprock étaient du même niveau. Entre les voyages, je faisais les tirages. Entre les voyages, je regardais. Puis, sur place, je devais travailler encore avec le plus de fraîcheur possible.

L'idée générale est de ne pas trop interpréter, de ne pas être trop « créatif ». Ma façon de travailler et de regarder est demeurée la même, en gros. En regardant les photos dans mon livre Mont St. Michel and Shiprock, il est impossible de déterminer quelles sont les images les plus anciennes et les plus récentes.

MMBAC : Comment travaillez-vous ? Suivez-vous une routine quotidienne, ou changez-vous en fonction du moment de l’année ? Combien de temps passez-vous à faire des prises, par rapport à celui en chambre noire ? Avez-vous utilisé le même appareil photo pendant toutes ces années ?

WC : Je n’ai pas vraiment de vie rangée, bien que je me rende à mon studio tous les jours quand je suis à Santa Fe. Je passe moins de temps à prendre les images, et beaucoup, beaucoup plus dans le noir ou à regarder et étudier un tirage sur le mur pour voir s’il a les qualités que je recherche, ou si je dois aller plus lentement. Le laisser reposer, peut-être encore pendant un an ou une décennie. Parfois une épreuve rapide, une exposition au hasard, un choix de papier, tout à coup quelque chose de merveilleux; ou non, retour aux essais et erreurs.

J’utilise de nombreux appareils, de 8 x 10 à 5 x 7 ou 4 x 5, format moyen, 35 mm. Je ne suis pas traditionaliste, bien que j’aime la pellicule et le fait de pouvoir tenir le négatif dans ma main, réel et présent devant moi. Une chose, toutefois, a été constante au fil des ans : je suis souvent accompagné par des membres de ma famille ou un ami pendant ces expéditions; dans le cadre de ce projet, j’ai fait quelques visites avec Paul Kane qui a rédigé les poèmes du livre. Toutes des influences indirectes pendant le processus de prises de vue. Et une fois tous les poèmes et images en main, la conceptrice et éditrice du livre, Eleanor Caponigro, a apporté la plus grande contribution au succès de ce projet, en lui donnant une cohérence d’ensemble.

MMBAC : j’ai entendu dire que vous êtes très pointilleux quand il s’agit de montrer vos épreuves à la gélatine argentique comme étant des œuvres finies, « définitives ». Vous avez mis quarante ans à accumuler une centaine de photos à exposer et assembler sous forme de livre. Il s’agit d’une approche intéressante à une époque où il est facile comme jamais de reproduire des centaines de photos en une heure.

Le Musée des beaux-arts du Canada (MBAC) présente cet automne deux expositions portant sur la disparition de la photographie analogique : Robert Burley. La disparition de l’obscurité et Michel Campeau. Que pensez-vous de la photographie numérique du point de vue de la prise de vue et du tirage ?

WC : Eh bien, dans mon cas, c’est intéressant. Dans une exposition où l’éclairage n’est pas suffisant, mes épreuves ne ressortent pas. La mauvaise couleur derrière les cadres, même résultat. Mauvais regroupement ou séquence, et ce ne sont qu’une accumulation d’images sans orientation réfléchie. Donc, oui, je suis aussi précis que quand je fais des prises de vues.

Par exemple, bien que je ne sois pas contre le détourage, en général je ne le fais pas. Si tout n’est pas là quand je « prends » une photo, il est probable que l’image n’a pas de puissance. Je ne fais pas beaucoup de photos. Sur presque 40 ans, seulement 400 négatifs, dont les planches du livre. Six mois au Mont-Saint-Michel en 1982, pour peut-être 80 négatifs. Peut-être est-ce différent de la cadence d’aujourd’hui avec la photographie numérique; je ne sais pas vraiment ce que les gens font maintenant. Je sais seulement qu’il est rare que je voie quelque chose qui m’intéresse assez profondément pour que j’en fasse une image.

En général, j’estime que le numérique, qu’il s’agisse de la prise de vue ou de l’expression à l’encre, est une technique étonnante, avec un potentiel énorme; mais tout dépend de la personne qui l’utilise. Il en va de même pour toutes les techniques.

MMBAC : si vous pouviez donner un conseil à un photographe de paysage débutant, quel serait-il ?

WC : Oh, ciel. Ne regardez pas trop ce qui a déjà été fait. Déplacez-vous, trouvez ce qui vous touche personnellement. Voyez ce que vous pouvez faire pour l’exprimer. Ne vous comparez pas aux autres. Soyez simple et travaillez, puis regardez encore et vérifiez que ce que vous avez fait vous satisfait, au début.

MMBAC : Ombre sur un banc de sable, Mont-Saint-Michel (1982) figure dans notre collection permanente, ainsi que sept photographies de votre série sur les palais de justice régionaux. Pouvez-vous nous parler un peu de cette photographie de 1982, ainsi que de la série ?

Ombre sur un banc de sable, Mont-Saint-Michel (1982) est l’une de mes images préférées du Mont-Saint-Michel. Il en émane une qualité éthérée qui échappe à toute description.

Le projet des palais de justice a été conçu et dirigé indirectement par Phyllis Lambert, une Canadienne et la créatrice du Centre Canadien d’Architecture. [Remarque : Phyllis Lambert a également joué un rôle important comme donatrice et conseillère auprès du MBAC au fil des ans.]

Vingt-quatre photographes américains ont sillonné le paysage judiciaire pendant plusieurs années, réalisant, je pense, quelque 8000 photos de palais de justice régionaux, extérieurs comme intérieurs. Peut-être 1000 palais de justice ont été photographiés sur un total d’environ 2000. Ce fut un projet merveilleux, auquel j’ai beaucoup aimé participer.

Retournerez-vous au Mont-Saint-Michel et à Shiprock ? Qu’est-ce qui s’annonce ?

Je ne connais pas la réponse à cette question. Je me remets tranquillement le pied à l’étrier, après trois années intenses de tirages pour l’exposition en tournée et la publication du livre.

Si vous ne pouvez visiter l’exposition au Nouveau-Mexique, surveillez la tournée. Organisée par le Phoenix Art Museum, où elle a été présentée en janvier 2013, elle est en déplacement jusqu’en 2017.

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Par Équipe Magazine MBAC| 29 juillet 2013
Catégories :  Grands titres

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