M.C. Escher, Lettres canadiennes, 1958–1972

Par Jonathan Franklin, Chef, Bibliothèque, Archives et Programme de bourses de recherche, MBAC le 24 septembre 2013

Maison des Escher, Mahone Bay, avec Jetta, George et M.C. Escher à l’avant-plan, automne 1969

Une famille éparpillée sur plusieurs continents, voilà une expérience que beaucoup de Canadiens peuvent comprendre… Et avant l’arrivée du courrier électronique et de Skype, les lettres étaient le moyen habituel de garder le contact. Pourtant, si n’importe quel membre de n’importe quelle famille pouvait à cette époque écrire des phrases telles que : « Nous sommes tellement heureux d’avoir une petite-fille si belle et pleine de santé », combien de grands-pères pouvaient aussi écrire : « C’est amusant de lire des avis en provenance de Norvège, du Japon, du Chili, d’Angleterre, d’Allemagne, d’Italie et des États-Unis qui tous s’accordent pour dire que mes dessins seraient utiles dans l’enseignement de la cristallographie. » ?

Le grand-père en question est l’artiste M. C. Escher, et les deux citations ci-dessus sont tirées de sa correspondance avec son fils aîné, George. En 1958, ce dernier quitte les Pays-Bas et émigre au Canada avec sa femme, Corrie. Au fil des années, il a non seulement offert un grand nombre d’estampes originales gravées par son père au Musée des beaux-arts du Canada, mais il lui a aussi remis des copies des nombreuses lettres qu’il a reçues de lui et qui sont aujourd’hui classées dans les archives du Musée. Avec la permission de George et de la Fondation M. C. Escher, le Musée a choisi de publier 33 des plus de 300 lettres de son fonds.

Les lettres ont été écrites entre 1958 et 1972, année de la mort de M. C. Escher, à 73 ans, et illustrent aussi bien la perspicacité de l’artiste que son humour et ses craintes affectueuses à l’égard de sa famille. Elles dénotent aussi une mauvaise humeur occasionnelle, surtout lorsqu’il parle de sa santé et de son vieillissement, et confirment la gloire et le succès relativement tardifs que lui a valu son art. Il raconte ce qu’il a éprouvé lorsqu’il a été invité à donner une conférence en août 1960 à  Cambridge, en Angleterre, ses sensations lors de la grande rétrospective qui lui a été consacré en 1968 à La Haye ou lors de la parution, en 1971, d’un ouvrage sur lui-même, The World of M.C. Escher.

Voici une courte sélection des nombreux sujets variés abordés par Escher.

Sur son art

« C’est regrettable, mais il me faut reconnaître que je commence à parler un langage que très peu de gens comprennent. Cela accentue ma solitude. Je n’ai pas de véritable appartenance. Ces mathématiciens peuvent se montrer amicaux et intéressés, et ils affichent une certaine bienveillance, mais je suis quantité négligeable pour eux. Quant aux artistes, je les ennuie, généralement. » 

Sur ses ventes

« Ces Californiens, en particulier les étudiants de l’université à Berkeley, adorent ce que je fais. Deux marchands d’art, l’un à San Francisco et l’autre à Berkeley, se font concurrence pour acheter le restant de mes œuvres. L’un est venu ici et est reparti avec 55 estampes. Même si mes prix sont élevés pour le Néerlandais moyen, un marchand américain ne voit aucun problème à payer entre 175 $ et 300 $ pour une estampe, qu’il revendra sans doute avec un profit de 100 pour cent. Il ne semble pas y avoir de fin à tout ça. » 

Sur une de ses fans

« J’ai reçu une affreuse gravure sur bois d’une dame de Far Hills, au New Jersey, qui enseigne le dessin, première véritable « élève » pour le remplissage périodique d’un plan. Elle bricole avec des anges. D’un ennui total. » 

Sur le fait de vieillir

« Graver patiemment dans le magnifique bois de poirier rouge-brun procure autant de satisfaction qu’auparavant, mais aujourd’hui ma paix intérieure est dérangée par des soucis que je n’avais pas alors. Le sentiment d’avoir dépassé de beaucoup la moitié de ma vie (sans exagération) me hante. Et puis, je me demande si je ne me suis pas lancé dans un projet épuisant et de trop longue haleine, que je serai incapable de terminer si je tombe malade ou si je suis surchargé. » 

Sur le réalisateur Stanley Kubrick

« Avant-hier … j’ai reçu un appel de New York d’un collaborateur d’un certain Stanley Kubrick ou Kublik (vous connaissez ? Moi pas), qui est semble-t-il un cinéaste « célèbre ». Il m’a demandé mon aide pour la production d’un film en quatre dimensions ! Comme il est impoli de refuser sur-le-champ, j’ai demandé des explications écrites, qu’il est censé me fournir. Il me rendra visite en juillet. Je doute d’être emballé, mais nous verrons bien. » 

Sur le romancier J. R. .R. Tolkien

« Avez-vous entendu parler de J. R. R. Tolkien, ce professeur de littérature anglaise qui a écrit des contes fantastiques pour enfants, qu’il a lus d’abord le soir aux siens, avant qu’ils ne deviennent plus tard des titres très connus ? Arthur est tombé sur un de ses livres en format poche, Le Hobbit, et m’en a acheté un exemplaire. J’ai tellement aimé qu’il m’a offert un autre ouvrage encore plus volumineux du même auteur pour mon anniversaire. Je le lis lentement le soir. Ces histoires ne se comparent à aucune autre que je connais ; elles relatent les aventures de créatures imaginaires, leurs guerres et leurs expéditions pour tuer un dragon. Le livre, dont j’ignorais l’existence, est inclassable, et est la création du seul M. Tolkien. Certains (des réalistes qui méprisent la fantaisie) le trouvent ennuyeux. » 

Sur l’historien d’art E. H. Gombrich

«Je suis très content d’un article intitulé « How to Read a Painting. The Adventures of the Mind » [Comment lire une peinture. Les aventures de l’esprit] paru dans l’édition du 29 juillet 1961 du Saturday Evening Post. L’auteur en est le professeur E .H. Gombrich, historien de l’art à la University of London. Après une introduction où il mentionne de nombreux artistes visuels célèbres, il aborde longuement la manière dont on devrait regarder mes estampes, s’appuyant sur trois reproductions. Même s’il est un peu critique de mon travail et de mes choix esthétiques, il est néanmoins touché par ce que je fais, puisqu’il y consacre plus de trois colonnes. » 

Les lettres ont été compilées par Cyndie Campbell, chef des collections, Bibliothèque et Archives au MBAC, et sont accompagnées par des illustrations en couleur d’œuvres de M. C. Escher mentionnées dans les textes. L’ouvrage est le neuvième de la série Documents hors-série publiée par la Bibliothèque. Il est disponible à la Librairie du Musée : Cyndie Campbell. M. C. Escher : Lettres canadiennes, 1958–1972. ISBN 978-0-88884-918-2

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Par Jonathan Franklin, Chef, Bibliothèque, Archives et Programme de bourses de recherche, MBAC| 24 septembre 2013
Catégories :  Grands titres

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