Oh Canada : rêveurs, chiens de garde et visionnaires du Canada atlantique sous les projecteurs

Par Lizzy Hill le 27 mai 2013

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Joseph Tisiga, Preparation for Utopia [Préparation pour l'utopie] (2012), aquarelle sur papier, 91,4 x 91,4 cm. Photo : Paul Gowdie

Ce pourrait sembler un lieu improbable pour tomber sur une exposition d’art canadien, mais pendant la majeure partie de l’année dernière, des œuvres d’un éventail éclectique d’artistes ont rempli plusieurs bâtiments industriels dans la paisible ville de North Adams, au Massachusetts. La commissaire Denise Markonish a passé trois ans à courir les ateliers partout au Canada, du Debert Diefenbunker en Nouvelle-Écosse au pittoresque village de Dildo, à Terre-Neuve. En a résulté Oh Canada au Mass MoCA, une exposition ambitieuse d’art canadien contemporain, mettant en vedette les œuvres de 62 artistes.

Mais Markonish est encore loin d’être saturée d’art canadien. Elle prévoit présenter le travail de Graeme Patterson et Mitchell Wiebe, deux artistes du Canada atlantique qui étaient d’Oh Canada, dans la future exposition Stockpile, une installation créée par neuf artistes visuels pour l’édition de juin 2013 du festival Luminato de Toronto.

Markonish a structuré le catalogue par région géographique, me poussant à réfléchir à l’« identité » pour le moins insaisissable des artistes de la région atlantique. Mais tenter de dégager une identité régionale forte est un exercice périlleux, de nos jours. Le théoricien et ancien conservateur de la Tate Britain, Nicolas Bourriaud, décrit les artistes d’aujourd’hui comme des « nomades culturels », dont les œuvres répondent aux critères sans frontières de la commercialisation et de la standardisation.

Toutefois, en regardant des créations allant de l’installation extrêmement imaginative de Graeme Patterson à la production sombre et conceptuelle de Garry Neill Kennedy, j’ai senti que ces œuvres ouvraient un dialogue sur ce que signifie être un Canadien de l’Atlantique à l’heure actuelle, que telle ait été ou non l’intention des artistes. Si ces derniers voyagent dans le monde entier, créant des pièces dont la résonance dépasse nos frontières, la décision de Markonish de situer géographiquement les participants donne une exposition qui nourrit les récits régionalistes que nous tissons à propos de nous-mêmes. Le plus évident en est que le Canada atlantique produit de nombreuses œuvres méritant des louanges de la critique, certainement plus que ce qui est actuellement reconnu sur la scène artistique internationale.

Dans le cas de l’artiste néo-écossais Garry Neill Kennedy, les Canadiens de l’Atlantique – tous les Canadiens, en fait – se posent en chiens de garde culturels, forgeant une identité par rapport à la présence imposante des États-Unis. L’inspiration de Kennedy vient pour une grande part de la relation entre le Canada et la superpuissance au sud du 49e parallèle.

« En vieillissant, dit-il, je pense que je suis plus direct politiquement parlant dans les œuvres que je réalise, qui reflètent souvent cette sensation d’inconfort d’être le voisin immédiat de l’Amérique. » Grande installation de presque 100 photographies, Spotted [Repérés] (2012) est une critique codée de la pratique de la torture par la CIA. Dans cette œuvre, Kennedy s’intéresse aux avions d’« extraditions spéciales », des appareils civils utilisés par le gouvernement des États-Unis pour transporter des suspects de terrorisme vers des destinations où ils pourront être interrogés avec des « techniques coercitives ». Spotted présente des tirages numériques de ces avions, dont les sources sont des « repéreurs d’avions » qui photographient tous les aéronefs qu’ils voient, pour ensuite les consigner, un peu à la manière des ornithologues amateurs avec les oiseaux. 

En intégrant Kennedy et certains de ses collègues, l’exposition de Markonish attire l’attention sur l’histoire remarquable de l’art conceptuel au Canada atlantique. Président du Nova Scotia College of Art and Design (NSCAD) de 1967 à 1990, Kennedy a établi Halifax comme bastion de l’art conceptuel, attirant de célèbres pionniers du mouvement comme Vito Acconci, John Baldessari et Sol LeWitt. C’est une tradition que Kennedy perpétue, créant des œuvres allant d’Une peinture d’histoire américaine (1989), pièce dans la collection du Musée des beaux-arts du Canada (MBAC) qui critique le caractère politisé des noms américains de couleurs de peintures domestiques, à The Colours of Citizen Arar [Les couleurs du citoyen Arar], murale présentée au Musée des beaux-arts de la Nouvelle-Écosse en 2007–2008. Dans cette dernière, les couleurs fonctionnent comme un code symbolique : chacune représente les contusions, les instruments de torture et les humiliations devenus le lot du citoyen canadien Maher Arar après que le gouvernement des É.-U. l’eut déporté en Syrie sur la base de soupçons d’associations terroristes.

Comme pour l’essentiel des œuvres antérieures de Kennedy, plusieurs lectures contrastées de son installation pour Oh Canada sont possibles. Celles et ceux qui ne lisent pas le texte d’accompagnement verront probablement les avions sous un angle purement esthétique, comme les repéreurs eux-mêmes. Les autres, à l’inverse, seront plongés dans une réalité à faire froid dans le dos, et devront composer avec un sentiment d’implication dérangeant, découlant de l’omniprésence des avions.

Joseph Tisiga, étudiant à la NSCAD University, met également à l’avant-plan des questions politiques, réunissant récits ludiques et non linéaires, références politiques, scènes fictives et emblèmes culturels qu’il s’est appropriés pour créer un paysage imaginaire, qu’il surnomme « Indian Brand Corporation » [Société Indian Brand]. Dans ses peintures, l’artiste du Yukon adopte une approche de collagiste, explorant la signification d’être Autochtone dans le Canada d’aujourd’hui; la réalité s’estompe dans la juxtaposition que fait Tisiga des illustrations colonialistes caricaturales de l’« Indianité » et de l’imagerie renvoyant aux légendes fantastiques que les Aînés racontent dans les communautés autochtones aujourd’hui. Tisiga, qui, à 28 ans, est le plus jeune artiste dont le travail figure dans Oh Canada, décrit sa démarche comme une « collision d’idées et de points de référence identitaires ». Il explique que ses œuvres « illustrent en partie la complexité [qu’il ressent] à propos de l’identité et du lieu ».

« Je pense que de nombreuses personnes poussent très loin le désir d’être très indien, ce qui est un peu naïf, à mes yeux, poursuit-il. La réalité repose dans des formes hybrides complexes… Tous continuons à être influencés par ces récits qui nous viennent de partout. »

Markonish a souligné que l’immensité du paysage canadien inspire souvent aux artistes de peupler les grands espaces qui les entourent de mondes imaginaires évocateurs. Des œuvres de Tisiga à celles de Mitchell Wiebe, installé à Halifax, il est évident que la création de réalités parallèles complexes, faisant souvent appel à des touches surréalistes et des renvois à une esthétique de dessins animés, occupe une niche de plus en plus visible dans la scène artistique du Canada atlantique.

À la question sur ce que signifie la répétition de « portails » de forme ovale dans ses tableaux, Wiebe répond : « C’est comme pénétrer dans un monde. Le spectateur a sa propre façon d’y entrer et de participer à une autre forme de langage. » Chez Wiebe, la représentation de l’humain est presque toujours fragmentée, des membres émergeant d’une soupe primordiale chaotique, se mêlant à d’autres formes. Son œuvre semble constituer une réponse appropriée à celle de Tisiga et à la question précaire de l’identité canadienne de l’Atlantique; la seule identité stable demeure fuyante, constamment en mouvement.

« J’aime la plasticité de la peinture et la façon dont elle peut faire référence à différents matériaux, dit Wiebe, en montrant un groupe de tableaux. Il peut s’agir de verre soufflé, ou de caoutchouc gonflé, ou de chevilles en bois sculpté, de flaques, de coulures ou d’éclaboussures. J’aime quand l’évidence s’accompagne d’ambiguïté… ça laisse place à l’imagination. »

Les personnages peints de Wiebe, ces animaux anthropomorphiques colorés sur des toupies en mouvement, tournoyant dans un espace instable, nous sourient ou font des grimaces, sur le point de sauter dans les tableaux fluorescents qui les jouxtent. Des ratons laveurs dansent avec des mésanges à longues pattes, et les murs semblent fondre, comme si des coulures et de l’écume en « mangeaient » les coins. Aucun rapport ou frontière n’est stable.

L’installation The Mountain [La montagne] du Néo-Brunswickois Graeme Patterson, qui fait partie d’un corpus plus large portant sur les amitiés masculines, étudie le rôle des rapports humains dans la création de l’identité, ainsi que la nature inévitablement instable de ces unions. Patterson creuse dans son passé, crée de complexes versions miniatures de sa maison et de celle de son premier ami, Yuki, avec qui il jouait, enfant, avant qu’une dispute ne les sépare.

Avec de minutieux détails enfantins, Patterson a relié les maisons par des tunnels à une grande montagne, dans laquelle les deux enfants auraient pu se rencontrer et se transformer par magie en leurs « mascottes adultes », représentées par des créatures autochtones aux qualités mythiques : le couguar et le bison. Des foules de visiteurs, pendant Oh Canada, se formaient souvent autour de l’installation de Patterson, jetant un œil dans les maisons des garçons et la montagne à travers les fenêtres et les ouvertures, se perdant dans le monde méticuleusement créé par l’artiste. Chacune des pièces des maisons est meublée de mémoire, alors que l’intérieur de la montagne contient de minuscules espaces d’atelier, des maquettes jouets des personnages anthropomorphes, ainsi qu’une animation de type prise de vues image par image racontant la création de l’œuvre elle-même.

Patterson capte la nature éphémère de nos relations en mettant l’accent sur les éléments de bric et de broc qui composent son œuvre. « Il y a cette situation temporaire. Il y a ce fort construit sur une table. Tout est fait main, construit de cette façon, et n’existe que dans l’instant », explique-t-il. Le message qui sous-tend le fort enfantin est beaucoup plus sombre. L’ami qui a inspiré cette œuvre à Patterson « n’a aucune idée de qui je suis ou de ce que je suis vraiment », ajoute-t-il. Ce message sous-jacent semble être que les perceptions que nous avons des autres ne sont souvent que des projections qui viennent de nous.

« À un certain moment, il fallait vraiment que ça devienne un conte de fées. Tout devait devenir fiction », dit Patterson de son récit. Il ajoute qu’« une partie du côté sombre tient au fait que j’ai dû devenir le personnage de mon ami pour traiter de la perte, de sorte qu’il s’agit d’une forme d’autoportrait, de dualité ».

L’ancienne étudiante du NSCAD Kelly Mark, mieux connue peut-être pour ses installations conceptuelles avec messages directs et amusants en néon, présentait, dans Oh Canada, une vidéo de 2010, Public Disturbance [Troubles à l’ordre public]. Cette pièce explore des relations d’une autre nature que celles de Patterson, mettant en opposition les interactions polies et retenues d’étrangers dans des lieux publics au Canada et des disputes privées explosives. Mark a engagé des acteurs pour jouer une querelle générique, écrite à l’avance, dans des endroits publics à Toronto. Elle déclenche les tendances au voyeurisme de ceux qui assistent à la scène et capte ainsi une réaction à chaud, malgré le fait qu’elle ait emprunté au film de 1998, Brouhaha, dans lequel le personnage de Sean Penn, « parti sur la cocaïne », se dispute avec sa petite amie. « C’est tout à fait ordinaire, dit Mark, et c’est comme un accident de train; c’est tellement difficile à regarder, mais c’est aussi du spectacle. »

Ce qui rend le travail de ces artistes si intéressant, c’est leur habileté à transformer et recontextualiser l’ordinaire. Dans Oh Canada, le Canada atlantique émerge comme une région de rêveurs, de chiens de garde politiques, de critiques enjoués de la culture et d’artistes introspectifs qui tournent le regard sur les relations avec eux-mêmes et avec le monde.


Par Lizzy Hill| 27 mai 2013
Catégories :  Grands titres

À propos de l’auteur(e)

Lizzy Hill

Lizzy Hill

Auteure dont les textes sont publiés à l’échelle internationale, Lizzy Hill est correspondante d’Akimbo à Halifax et rédactrice en chef de Visual Arts News, seul magazine du Canada atlantique à traiter en particulier du travail d’artistes en arts visuels.

 

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