Sous les projecteurs : Une rencontre des commissaires d'école de Robert Harris

Par Tasia Bulger, Restauratrice adjointe, peintures, MBAC le 04 avril 2017


Robert Harris, Une rencontre des commissaires d’école (1885), huile sur toile, 102,2 x 126,5 cm, MBAC. Après traitement

Une rencontre des commissaires d’école est pour beaucoup de Canadiens une toile emblématique et bien connue, notamment grâce à une minute du patrimoine de 1992 d’Historica Canada. Dans celle-ci, on a construit un épisode à la fois dramatique et révélateur, vraisemblablement basé sur une anecdote, mais le titre choisi à l’origine par Harris pour son œuvre, Meeting of Trustees of a Back Settlement School — The teacher, talking them over [Rencontre des commissaires d’une école de rang – discussion avec l’enseignante], laisse place à interprétation. 

La peinture a pour cadre une école à classe unique de l’Île-du-Prince-Édouard (Î.-P.-É.). La question débattue pourrait relever d’un grand nombre de problématiques, avec ce piquant supplémentaire que le personnage principal est une femme, que Harris qualifiera dans une lettre à sa mère de « citadine », ce par quoi il faut comprendre « pas d’ici ». Les tensions palpables ici seront familières à chacun d’entre nous, mais elles ont une résonance particulière pour moi. Elles représentent exactement le type de drame local que les insulaires adorent propager, et je suis bien placée pour le savoir, étant née et ayant été élevée sur l’Î.-P.-É.


Tasia Bulger, Restauratrice adjointe, peintures au MBAC, retirant le vernis pendant le traitement d’Une rencontre des commissaires d’école (1885), de Robert Harris

Dans l’optique de l’inauguration des nouvelles Salles d’art canadien et autochtone en juin 2017, le Laboratoire de restauration et de conservation (LRC) du Musée des beaux-arts du Canada (MBAC) a été amené à concentrer ses efforts sur les traitements de conservation concernant un certain nombre d’œuvres d’artistes canadiens de la collection nationale. Ce processus a été l’occasion pour nous de travailler sur des tableaux qui ne sont d’ordinaire jamais décrochés des murs, une visite au MBAC sans eux ayant autrement un goût d’inachevé. Certains n’avaient fait l’objet d’aucune restauration majeure depuis près d’un siècle, comme c’est le cas pour la peinture de Harris.

Né au Pays de Galles en 1849, Robert Harris déménage en 1856 avec sa famille à Charlottetown, sur l’Île-du-Prince-Édouard, où il grandira. Il étudie la peinture à Boston, à Londres et à Paris, et passe l’essentiel de sa vie d’adulte comme portraitiste à Montréal. Suite à la réception favorable que reçoit son portrait de groupe grand format Les pères de la Confédération (1883), Harris caresse l’idée de réaliser une peinture pour la Galerie nationale du Canada (aujourd’hui le MBAC) nouvellement créée et qui commence tout juste à faire l’acquisition d’œuvres pour sa collection.

À l’automne 1885, il peint Une rencontre des commissaires d’école. On y voit une réunion tendue entre une enseignante d’une école rurale et des commissaires locaux qui semblent peu disposés à collaborer avec elle. Moncrieff Williamson, dans son livre Island Painter: The Life of Robert Harris (1849–1919), laisse entendre que le sujet a pour origine une conversation bien réelle ayant eu lieu en août 1885 entre Harris et une enseignante de Long Creek, Kate Henderson, à l’occasion d’une visite de Harris à sa famille sur l’Î.-P.-É.

Le nom « Kate Henderson » est écrit sur un cahier posé sur le bureau, ainsi que la mention « Pine Creek School », nom fictif inspiré de l’école à classe unique de Long Creek, sur l’Î.-P.-É. Toutefois, une étude plus attentive des rapports annuels sur l’école publique et l’éducation et des données de recensement de l’Î.-P.-É. des années 1880 montre qu’aucune femme n’enseignait à Long Creek à l’époque, et que la seule Catherine Henderson à avoir travaillé à l’Î.-P.-É. à cette période est mentionnée comme ayant exercé de 1876 à 1883 à Alma, Crapaud, Little York et Poplar Grove.

Fait à noter, cette Catherine Henderson est née au Lot 31, qui fait aujourd’hui partie de North Wiltshire, à l’Î.-P.-É., le village même où je suis née! Mes liens avec l’Î.-P.-É. étaient l’une des raisons pour lesquelles je voulais m’occuper de ce tableau, de même qu’une expérience précédente de traitement en 2014 du portrait d’Elizabeth Putnam, femme de Harris, réalisé par ce dernier en 1885.

Coïncidences provinciales mises de côté, la liste des postes d’enseignante occupés par Henderson ne correspond pas exactement au récit avancé par Williamson. Il est plus vraisemblable que c’est Harris lui-même qui a imaginé l’interaction, basant la scène sur les difficultés rencontrées par les femmes qui enseignaient dans les écoles rurales à l’époque. L’épouse de Harris a posé pour le personnage principal, et le peintre s’est inspiré de croquis de son oncle Joseph Stretch, agriculteur et commissaire d’école à Long Creek, pour le personnage masculin central. Pour ce qui concerne le choix du sujet et son traitement structuré et académique, le tableau est dans une certaine mesure peint pour attirer l’attention de la nouvelle Galerie nationale du Canada.


Une rencontre des commissaires d’école
(1885), de Robert Harris, en cours de traitement, avec un retrait partiel du vernis

Le MBAC fait l’acquisition de la toile en 1886, et celle-ci sera très souvent exposée, voyageant beaucoup au cours de la première moitié du XXe siècle. La peinture fera très tôt l’objet de restaurations, nécessitées par de multiples déchirures de la toile résultant d’erreurs de manutention.

En 1923, Frederick W. Colley, restaurateur indépendant, nettoie la surface et ajoute une toile supplémentaire au dos pour renforcer l’œuvre. Il procède au nettoyage en se servant de solvants qui endommagent en plusieurs endroits les délicats glacis de Harris, en plus de causer des dégâts à la peinture autour des déchirures. Colley peint abondamment par-dessus les zones dégradées et applique une épaisse couche de vernis de résine naturelle.

Avec le temps, ces matériaux vieillissent et se décolorent, au point de devenir très visibles et gênants : les cheveux de l’enseignante semblent affublés de larges stries à l’endroit où une déchirure a été fortement surpeinte, et le vernis, jauni, est devenu partiellement opaque, donnant au tableau une apparence plus sombre, déformant les relations spatiales entre certains des personnages et altérant l’agencement de la pièce elle-même.


Une rencontre des commissaires d’école
(1885), de Robert Harris : détail pendant le retrait du vernis du matériel surpeint sur la tête (à gauche) et détail après traitement (à droite)

Le traitement effectué par le LRC a permis de retirer l’épaisse couche de vernis décoloré et de restaurer la couleur et les nuances d’ensemble de la surface peinte pour s’approcher de l’œuvre telle qu’elle était en 1885. Le retrait du vernis a également révélé une inscription sur l’ardoise, invisible avant même la restauration par Colley. On peut y lire : « ool Trustees » (probablement « commissaires d’école »), « Meeting » (« Réunion ») et « day next » (« demain »). Cette découverte a poussé le LRC à s’assurer que l’inscription demeurerait bel et bien lisible après traitement, et il a été décidé d’appliquer une couche de vernis aussi fine que possible à cet endroit.

Le retrait du vernis obscurci a également permis de rendre au tableau sa profondeur de champ, augmentant la visibilité de l’arrière-plan, en particulier le bureau et la porte. La stabilisation des dommages subis par la peinture et le retrait des surpeints décolorés de l’intervention de Colley ont été suivis de la réintégration de la couche picturale sur les déchirures et de la restauration des glacis altérés de l’artiste.


Une rencontre des commissaires d’école
(1885), de Robert Harris, détail de l’inscription sur l’ardoise pendant le traitement

Cette restauration a, au sens premier du terme, rapproché la toile de son apparence d’origine, nous ramenant à une période où les réticences à se joindre à la Confédération étaient encore présentes dans l’esprit des insulaires. Si Harris a laissé les détails de la conversation à l’appréciation du public, il ne fait guère de doute que la réaction des commissaires trahit un certain malaise face à l’idée de changement, que celui-ci concerne le gouvernement, l’exploitation familiale, ou même une école à classe unique. En ce sens, nous avons encore aujourd’hui beaucoup en commun avec les personnages présentés ici. Le titre complet du tableau comprend la notion de « discussion avec l’enseignante », ce qui pour Harris signifie qu’elle s’efforce de les convaincre, et que des changements pour le mieux finiront par arriver.

Le tableau fraîchement restauré sera installé sous peu, et continuera de contribuer à raconter l’histoire du Canada. Aujourd’hui rendu à son aspect d’origine, plus lumineux, son message et la manière dont il le porte ont plus d’écho, et l’enseignement que l’on peut en tirer est d’une certaine façon plus pertinent. Prenez le temps de venir voir ces changements lors d’une visite cet été au MBAC.

Le tableau nouvellement restauré de Robert Harris, Une rencontre des commissaires d’école, sera exposé dans les Salles d’art canadien et autochtone du Musée des beaux-arts du Canada, inaugurées le 15 juin 2017.


Par Tasia Bulger, Restauratrice adjointe, peintures, MBAC| 04 avril 2017
Catégories :  Grands titres

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