Trois jours à Londres (troisième partie de trois)

Par Marc Mayer, Directeur, Musée des beaux-arts du Canada le 02 juin 2014

Troisième partie de trois ­– pour lire la première partie et une visite de William Kent: Designing Georgian Britain au Victoria and Albert Museum, cliquer ici. Pour lire la deuxième partie avec les visites de Veronese: Magnificence in Renaissance Venice à la National Gallery et de Renaissance Impressions: Chiarusco woodcuts from the collections of Georg Baselitz and the Albertina, Vienna, à la Royal Academy, cliquer ici.

Tate Modern, Londres. Tate Photography. Tous droits réservés

Un ami m’avait invité à souper la deuxième journée de mon voyage, et l’un des autres convives m’a suggéré, étant donné mon intérêt pour William Kent, d’aller voir l’exposition The First Georgians: Art & Monarchy 1714–1760 à la Queen’s Gallery. Cette année marque le trois centième anniversaire de la dynastie hanovrienne sur le trône d’Angleterre. Je cherchais justement quelque chose à faire après l’exposition des découpages de Matisse, visite que j’avais déjà planifiée pour le lendemain matin, alors la suggestion tombait pile.  

La conversation lors du repas roulait sur divers sujets et était suffisamment intéressante pour me retenir passée mon heure de sommeil; après tout, nous étions samedi soir. Le lendemain, après m’être attardé au lit avec la biographie de Kent, je ne suis arrivé à la Tate que vers 11 h 30. Des interruptions de service sur les lignes de métro Circle et District m’avaient conduit à marcher une bonne partie du trajet, mais, en dépit de nombreux travaux, le chemin le long de la rive sud de la Tamise est plutôt agréable, en particulier pour observer ses contemporains.

Henri Matisse, Grande composition aux masques (1953), National Gallery of Art, Washington. Fonds Ailsa Mellon Bruce, 1973.17.1. Image numérique : National Gallery of Art, Washington. Tous droits réservés. Œuvre d’art : Succession Henri Matisse/DACS 2014. Tous droits réservés

Connaissant les découpages de Matisse d’aussi loin que je puisse me souvenir, je venais ici plus par devoir de moderniste que brûlant de curiosité, et j’avais déjà vu l’excellente exposition sur Richard Hamilton lors d’un voyage précédent. Certes, je suis aussi inconditionnel de l’œuvre de Matisse que tout un chacun, mais il y a une vie après le fauvisme, et les découpages sont très familiers. Avec une telle attitude, je n’étais pas préparé à l’effet coup de poing que cette exposition parfaite allait avoir sur moi.

Bande-annonce pour la projection du film Matisse Live from Tate Modern, le 3 juin 2014. L’exposition Henri Matisse: The Cut-Outs est présentée à la Tate Modern de Londres jusqu’au 7 septembre 2014. [En anglais.]

Tout comme Véronèse, Matisse s’approprie la couleur. C’est un peu comme si leurs époques respectives avaient découvert celle-ci grâce à eux. En fait, ce sont deux artistes quelque part semblables dans mon esprit, avec Picasso dans le role du Titien. À la différence de la dernière salle dans l’exposition Véronèse, néanmoins, où l’on assistait à l’extinction du génie, la totalité de l’exposition consacrée à Matisse à la Tate Modern, organisée conjointement par le directeur de la Tate Nicholas Serota et Nicholas Cullinan, du Metropolitan Museum of Art, avec des collègues de la Tate et du Museum of Modern Art à New York, rend hommage à l’énergie psychique inépuisable de l’artiste, défiant vieillesse, maladie, fragilité et gravité. On y voit avec admiration comment l’impulsion de la sensibilité de Matisse continue à le faire progresser et progresser encore vers des formes toujours plus radicales. Puis, c’est la mort. Très touchant.

Henri Matisse, Souvenir d’Océanie (1952–1953), gouache et crayon sur papier découpé et collé sur papier, collé sur toile, MoMA. Image numérique : The Museum of Modern Art, New York / Scala Florence. Tous droits réservés, 2013. Œuvre d’art : Succession Henri Matisse/DACS 2014. Tous droits réservés

Il ne serait pas tout à fait juste de dire que Matisse s’est réinventé quand, cloué au lit, il a troqué les pinceaux pour les ciseaux. En fait, j’ai reconnu l’une de ses premières idées les plus brillantes dans le colossal Zulma, de 1950, situé à la fin de l’exposition. Même si j’ai vu cet immense collage un nombre incalculable de fois, c’est à ce moment seulement que j’ai fait le rapprochement avec son emblématique La Raie verte, de 1905, peinte donc près d’un demi-siècle plus tôt. L’idée est la même, mais inversée. Dans les deux cas, la couleur joue le même rôle que l’ombre de Véronèse. J’avoue avoir eu un frisson devant cette découverte.

Une fois sorti, je suis allé manger sur le pouce : un plat de fish and chips que j’ai regretté immédiatement. Peu importe, j’ai repris le chemin le long de la rive sud jusqu’à la Hayward Gallery, où c’était la dernière journée de l’exposition consacrée à Martin Creed, organisée par le Canadien Cliff Lauson. Il s’agit d’un des artistes britanniques les plus brillamment déjantés (la concurrence est féroce), et la première chose sur laquelle on tombe en entrant est le mot MOTHERS [MÈRES] en néon blanc géant sur une poutre en I tournant à une vitesse effroyable juste au-dessus de nos têtes. Je comprenais maintenant mieux l’avertissement sur la hauteur limite à l’entrée. Aurais-je mesuré plus de 1 m 88, c’était la commotion cérébrale assurée.

 

Vue d’installation, œuvre no 1092 (2011), Martin Creed: What’s the point of it? Hayward Gallery. MD l’artiste. Photo : Linda Nylind

J’avais déjà vu un certain nombre des œuvres présentées lors d’expositions précédentes, notamment lors de celle à la Rennie Collection de Vancouver en 2011. Les visiteurs du MBAC l’hiver dernier se rappelleront son installation déstabilisante, Œuvre no 202 : La moitié de l’air contenu dans un espace donné, faite de centaines de ballons noirs flottant dans la salle. Lutter contre les ballons pour avancer est une variation sèche de la nage sous l’eau. Pour l’exposition de Londres, les ballons étaient blancs et plus clairsemés en cette dernière journée. Comme j’avais déjà fait l’expérience des versions bleue, noire et rose, j’ai laissé les nombreux jeunes enfants en profiter sans moi.

Paul-Émile Borduas n’aurait pas aimé l’art de Creed. Quand il travaillait en atelier, sa formule était « Il ne faut jamais partir d’une idée. » Chacune des œuvres de Creed découle d’une idée qui lui est probablement venue très loin de l’atelier : un demi-queue blanc truqué pour se fermer violement avec une euphonie choquante à intervalles réguliers; un intervalle semblable où les lumières de la pièce s’allument et s’éteignent; une série considérable d’empreintes de demi-brocolis dans des couleurs  toujours différentes; des vidéos de diverses fonctions corporelles (interdites à la horde d’enfants); un mur de briques aux rayures de couleurs et de formes variées, etc. En fait, la terrasse extérieure où se trouve ce mur était temporairement fermée. Selon le gardien, « Quelqu’un est malade. » Étant donné mon dîner, disons, approximatif, je n’ai pas voulu m’aventurer dans la salle où jouaient les vidéos notoirement écœurantes de Creed. Malgré des avertissements clairs, cette personne a peut-être surestimé sa tolérance à l’art contemporain britannique.

 

 

Vue d’installation, Martin Creed: What’s the point of it? Hayward Gallery. MD l’artiste. Photo : Linda Nylind

Creed, lauréat en 2001 du Turner Prize, semble s’amuser à narguer les gens qui pensent que l’art d'aujourd'hui est une absurdité insensée. Un grand nombre de ses œuvres donnent l’impression qu’il veut s’en prendre aux ignorants, comme s’il construisait un catalogue de choses que votre enfant pourrait faire, mais auxquelles il ne penserait jamais. Quelles que soient ses intentions, ses œuvres provoquent chez moi plus qu’un simple rire, bien qu’une bonne rigolade ne soit jamais à négliger dans cette vie si courte. 

Le temps que je me rende à la Queen’s Gallery, au palais de Buckingham, pour voir The First Georgians, les maîtres d’ouvrage de William Kent, il restait environ une heure et demie avant la fermeture, mais j’ai pris mon temps, armé de l’audioguide, et lu tous les panneaux que j’ai pu. Organisée par Desmond Shawe-Taylor, Surveyor des Queen’s Pictures, cette exposition didactique, bien que consacrée essentiellement au patrimoine matériel de la maison de Hanovre, qui s’est éteinte avec la reine Victoria, est plus qu’un simple hommage à une richesse sans limites. Les premiers souverains géorgiens étaient des gens prudents, peu enclins à gaspiller la chance que le hasard dynastique leur avait apportée. Ils étaient relativement économes et se sont activement adaptés aux façons de faire dans leur nouvelle patrie. Dans le contexte de sensibilités plus généreusement financées et aventureuses du continent, l’art et le design anglais étaient un peu rustiques en ces débuts du XVIIIe siècle, mais prudemment ambitieux. J’ai été particulièrement frappé par l’intelligence et la culture de la reine Caroline, politicienne habile et mécène compétente, non seulement en ce qui concerne les arts, mais aussi la science. Elle semble avoir été le cerveau de cette famille astucieuse.

William Hogarth, David Garrick and his Wife, Eva-Maria Veigel [David Garrick et sa femme, Eva-Maria Veigel] (1757–1764). Image Royal Collection Trust/Sa Majesté la reine Élisabeth II, 2013. Tous droits réservés

Le moment le plus intéressant pour moi dans cette exposition est peut-être devant les séries d’estampes de Hogarth, nombreuses dans la collection de la reine Élisabeth. Satires mordantes et magnifiquement dessinées de la vie moderne, elles avaient une telle popularité que des copies illicites ne cessaient d’être publiées. Hogarth a financé son travail par des abonnements et promis d’en limiter l’édition, et son intégrité l’a empêché d’émettre de nouvelles estampes. Cette situation m’a rappelé le problème auquel se sont heurtés Cranach et Dürer avant lui avec leurs gravures sur bois en clair-obscur. Les représentations que Hogarth a faites auprès du gouvernement pour protéger ses intérêts ont rapidement mené aux premières lois sur le droit d’auteur, donnant ainsi naissance aux luttes sur la propriété intellectuelle qui n’ont fait que gagner en complexité et en frustration à chaque avancée technologique.

Après une bonne nuit de sommeil, la première (et la dernière) dans ce fuseau horaire, je me suis rendu à Heathrow et ai pris le vol de retour vers Ottawa, un peu moins ignorant qu’à mon départ, croulant une fois de plus sous le poids de nouveaux livres d’art, et revitalisé après des mini vacances de trois jours remplies de beauté, de connaissances et de bonheur généralisé.


Par Marc Mayer, Directeur, Musée des beaux-arts du Canada| 02 juin 2014
Catégories :  Grands titres

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