Un « père comme un autre »

Par Becky Rynor le 21 mars 2013

Photos : Avec l'autorisation de George Escher, 2013

Ce n’est que « très, très tard dans [sa] vie » que Georges Escher a compris que son père – l’artiste de renommée internationale M.C. Escher – faisait peut-être « des choses hors du commun ».

« C’était juste mon père, non ? Et un père est la personne la mieux connue et la plus familière qui soit. Rien qui le distingue vraiment d’un autre », affirme Georges avec un accent prononcé qui rappelle ses origines néerlandaises.

« Avec le recul, je réalise que j’ai eu une jeunesse peu banale, et qu’il n’était pas une personne ordinaire. Il était différent des pères des autres. J’ai mis du temps à m’en apercevoir. Ce n’est qu’après que j’eus quitté les Pays-Bas, en fait, que j’ai peu à peu pris conscience qu’il était différent. »

Les estampes, gravures sur bois et lithographies de M.C. Escher se jouent de la gravité, truquent la perspective et défient la logique. L’artiste est célèbre dans le monde entier, avec des inconditionnels se recrutant autant dans le mouvement hippie (auquel Georges attribue la découverte du travail de son père dans les années 1960) que chez les mathématiciens, ingénieurs et, aujourd’hui, artistes.

« Il n’était pas accepté dans les cercles artistiques, car lui-même ne se considérait pas comme un artiste. Il se voyait avant tout comme un artisan du bois, précise Georges. Mais il reste qu’il est le seul, je pense, à avoir créé ce type d’œuvre : imbriquer motifs périodiques et fantaisies d’univers déformés sous diverses gravités. Il ne pouvait s’en empêcher. C’était une marotte. C’était le mot qu’il employait. »

Georges, le fils aîné d'Escher, a aujourd'hui 86 ans et vit à Stittsville, en Ontario, juste à l'ouest d'Ottawa, dans une coquette maison de banlieue. La famille a fait don de sa collection d'originaux d'Escher au Musée des beaux-arts du Canada (MBAC), qui abrite ainsi un des fonds les plus complets au monde des œuvres de l'artiste.

En 1983, Brian Stewart, bibliothécaire-archiviste au département des estampes et des dessins du MBAC, écrivait :

Les liens entre Escher et le Canada étaient solides. Son fils Georges, le donateur, et sa femme se sont installés au Canada en 1958. Escher lui-même y est venu pour donner une conférence en 1960, puis à nouveau en 1964, visite écourtée par la maladie. C’est également un mathématicien canadien, H.M.S. Coxeter (University of Toronto) qui a inspiré par ses écrits l’artiste pour une série d’estampes fondées sur ce que ce dernier appelait le « système Coxeter », dont plusieurs figurent dans le fonds : Surface sphérique avec poissons, Limite circulaire II, Limite circulaire III.

Georges se souvient du père derrière l’artiste comme d’« un homme très posé », mais qui pouvait également se montrer enjoué avec lui et ses deux frères cadets, Arthur et Jan, par exemple lorsqu’ils exploraient ensemble les rues de Rome, où la famille a vécu pendant un temps.

« J’aimais être en sa compagnie. Mais le travail primait tout. Et c’est ce qui a conduit ma mère à le quitter vers la fin de sa vie, parce qu’elle n’en pouvait plus d’être toujours au second plan. »

Georges se revoit tout petit, suspendu à l’épaule de son père ou debout sur la pointe des pieds pour tenter d’apercevoir ce qui pouvait bien accaparer autant celui-ci.

Photos : Avec l'autorisation de George Escher, 2013

« Il était constamment absorbé par son travail, en train de dessiner ou de graver le bois. Je me souviens que je n’aimais pas sa table de travail, parce que je ne réussissais pas à voir ce qu’il faisait. »

Son père observait aussi une discipline de fer dans sa routine de travail quotidienne.

« Parfois, il concevait quelque chose qui demandait une intense réflexion, et nous devions rester très discrets. Il ne voulait même pas que nous passions devant sa fenêtre donnant sur le jardin pour jeter un œil à l’intérieur sur ce qu’il faisait. C’était son métier. » Georges précise toutefois que M.C. Escher avait « la chance d’avoir une mère fortunée. Son père n’était pas pauvre, il était ingénieur, mais l’argent venait surtout du côté de sa mère. Il a ainsi pu réaliser ce qu’il voulait. Il n’était pas distrait par l’obligation de vendre quoi que ce soit. »

Georges s’est installé au Canada en 1958, où il a travaillé comme ingénieur. Son frère Arthur vit en France et Jan, le benjamin, en Suisse. Tous deux sont géologues.

« Papa nous a poussés un peu, mais pas trop. Il nous a laissés suivre notre voie. »

Si Georges ne se reconnaît aucun talent artistique, il admet partager certains penchants avec son père. Il ne peut par exemple pas résister à l’idée d’étudier sous tous les angles les tours complexes de M.C. Escher, ou de compter les minuscules briques des escaliers pour voir s’ils pourraient être construits, et même d’en commencer un.

« C’est possible, mais c’est un travail infernal », avoue-t-il, parlant de Cage d’escalier, de 1951. « Les escaliers s’enchevêtrent, et ça marche si vous comptez les blocs sur les murs. Les carreaux correspondent à peu près les uns aux autres, et le tout se tient. Il faisait toujours en sorte que les choses fonctionnent. Il prenait quelques distances avec la réalité, mais il y avait une raison précise derrière chaque estampe qu’il a réalisée, assez simple à identifier, en fait, lorsqu’on a l’œil exercé. »

Georges a souvent donné des conférences sur le travail de son père, surtout pour des enseignants en mathématiques.

« Les artistes s’intéressaient à la facture de ses créations, mais peu étaient en mesure de comprendre son raisonnement, dit-il. Mais en même temps, les mathématiciens ne comprenaient pas comment il pouvait parvenir à un tel résultat sans maîtriser les maths. À mon avis, il était un mathématicien raté. Ceux-ci auraient couché une formule sur papier; lui ne savait pas faire ça, alors il transposait les choses dans un langage qu’il maîtrisait et que les mathématiciens comprenaient très bien. »



Par Becky Rynor| 21 mars 2013
Catégories :  Grands titres

À propos de l’auteur(e)

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Becky Rynor

Basée à Ottawa, Becky Rynor est journaliste et rédactrice en chef.

 

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