À travers un miroir, obscurément : Paysages de John Berger

Par Sheila Singhal le 06 février 2017


Photo : Verso Books, 2016, tous droits réservés

Bien évidemment l’ouvrage de feu John Berger, Voir le voir, fait partie des lectures imposées à tous les étudiants en art qui fréquentent un établissement occidental. Dans ce livre adapté en série télévisée primée, Berger affirme : « le voir précède le mot. C’est la vue qui marque notre place dans le monde : les mots nous disent le monde, mais […]. Le rapport entre ce que nous voyons et ce que nous savons n’est jamais fixé une fois pour toutes. »

Publié sous la direction de l’auteur et conservateur Tom Overton, Landscapes: John Berger on Art [Paysages : Réflexions de John Berger sur l'art]  (Verso, 2016) explore une vision du monde bien plus vaste que celle développée par Berger dans Voir le voir en s’appuyant sur une série d’essais, de poèmes et d’extraits littéraires publiés entre 1953 et 2015. 

Comme Tom Overton l’admet lui-même, tous les textes ne sont pas directement liés aux arts visuels. Par exemple le premier, « Kraków » [Cracovie] (2005), effleure à peine le thème de l’art. En revanche, il offre un regard rétrospectif sur les premières influences artistiques et littéraires qui ont imprégné Berger. Dans une élégante prose élégiaque, Berger explore la ville polonaise en compagnie du fantôme d’un ancien mentor, « Ken » — un dénommé Arthur Stowe mort plusieurs décennies auparavant et qualifié de « professeur subversif » ailleurs dans le livre. 

Landscapes propose aussi un morceau de bravoure : la traduction par Berger et par sa seconde femme, Anya Bostock (1961), du « Discours aux acteurs-ouvriers danois sur l’art de l’observation » de Bertolt Brecht. Le poème s’adresse à tous les esprits créatifs, pas seulement à ceux qui se consacrent uniquement aux arts visuels : « […] Pour observer/Il faut apprendre à comparer./Pour comparer, il faut déjà avoir observé./L’observation/Donne un savoir, mais un certain savoir est nécessaire/À l’observation. Ensuite :/Observe mal qui de ses observations/Ne sait que faire […]. » Voilà le genre d’avertissement que Berger rappelle sans cesse dans ses écrits.

Certains textes sont de fascinantes dissertations sur le travail entrant réellement dans la production d’une œuvre d’art. Dans son essai « To Take Paper, To Draw » [Prendre du papier, dessiner] (1987), Berger décompose ainsi de façon presque intolérable toutes les étapes du dessin d’après modèle. N’oubliant aucun trait de crayon, il note en même temps toutes ses pensées associées à ce type de création. Bien que l’exercice sur fond de monologue intérieur n’apporte rien de neuf à quiconque a déjà entrepris ce genre de production, il n’en représente pas moins une exploration fascinante de ce processus de création.


Photo : Verso Books, 2016, tous droits réservés

Berger s’est attaché dans beaucoup de ses textes à ranimer et glorifier la réputation de grands penseurs et écrivains dans des domaines tels que l’art, la sémiotique et le marxisme. Il a adulé des personnalités telles que Frederick Antal, Walter Benjamin, Ernst Fischer, Max Raphael et Rosa Luxemburg, ou encore des artistes tels que Picasso, Gris et Apollinaire. Il ne s’est cependant pas limité à la culture européenne occidentale. Non seulement ses essais abondent-ils en références à l’art turc, mais ils abordent les réalités politiques du moment en Palestine et au Pakistan. 

Le choix délicat des textes de cet ouvrage qui couvre plus de soixante années d’écriture doit beaucoup à Overton et à sa connaissance de la prodigieuse production écrite de Berger. La publication de ce volume a exigé une énorme quantité de travail, et si les pensées exprimées peuvent parfois paraître évidentes au lecteur moderne, sans doute faut-il voir là moins un manque d’originalité que le reflet de l’omniprésence des idées de Berger sur le discours de l’art contemporain.

Berger souligne néanmoins à maintes reprises qu’il apprécie peu le monde de l’art malgré l’attrait qu’il exerce sur lui. Si ce sentiment est peut-être en partie une conséquence de son marxisme opiniâtre, personne n’en sort indemne —  qu’il s’agisse des historiens de l’art ou des conservateurs, en passant par les artistes eux-mêmes.  

Cela dit, Berger ne s’épargne pas davantage. Dans un essai sur le critique Ernst Fischer, il se décrit lui-même dans un chalet, se faisant poète pour décrire comment les moustiquaires aplanissent et créent des formes en deux dimensions, assurant qu’il a « plus de nature dans un tapis persan que dans la plupart des peintures paysagères ». Ce à quoi Fischer réplique sèchement : « On va rabaisser les collines, pousser les arbres de côté et accrocher des tapis pour vous. »

Le ton parfois abrupt d’un grand nombre d’essais n’empêche pas des moments d’incomparable beauté. L’essai le plus récent de Landscapes, « A Gift for Rosa Luxemburg » [Cadeau pour Rosa Luxembourg] (2015), fait fond sur un jeu de boîtes d’allumettes ornées d’illustrations d’oiseaux chanteurs. Extrapolant à partir de ce simple objet, Berger raconte la vie d’une vieille dame polonaise, un voyage à Moscou, le destin tragique de Luxemburg elle-même et ses émouvantes lettres de prison.

Malgré ses opinions souvent radicales, Berger a été une figure imposante de la critique d’art. Toutefois, il est évident qu’il a vu l’essence de l’art dans l’essence de la vie. Voir, c’est vivre ; voir pleinement —comme l’exige l’art —, c’est vivre pleinement.

L’essai final, « Meanwhile » [En attendant] (2008), traite avant tout du thème de l’emprisonnement, tant d’un point de vue physique que métaphorique. Tout à fait à la fin, Berger écrit : « La liberté se trouve lentement, non pas à l’extérieur mais dans les profondeurs de la prison. » Ou, pour citer Dylan Thomas : « Le temps me maintient, encore vert et mourant/Bien que je chantais encore dans mes chaînes comme la mer. »

Au bout du compte, peut-être Berger pensait-il que le plus important pour nous —qui étions tous pour lui prisonniers de nos propres faiblesses, de mouvements politiques et d’idées préconçues — était d’apprendre à chanter dans nos propres chaînes. Parce qu’en bout de ligne, le seul paysage qui lui importait vraiment était le paysage du cœur humain.

Publié sous la direction de Tom Overton, Landscapes: John Berger on Art, de John Berger, a été édité par Verso en 2016 [en anglais seulement]. L’ouvrage est disponible à la Boutique du Musée des beaux-arts du Canada


Par Sheila Singhal| 06 février 2017
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À propos de l’auteur(e)

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Sheila Singhal est une écrivaine, rédactrice en chef et blogueuse qui vit à Ottawa, au Canada.

 

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