Danse solaire. Génie, contrefaçon et crise de la vérité dans l’ère moderne

Par Équipe Magazine MBAC le 08 avril 2013

Image : avec l'autorisation de Random House of Canada

Quand je voyage aux Pays-Bas, par les temps qui courent, je préfère éviter les files et la frénésie du musée Van Gogh d’Amsterdam (qui a accueilli presque un million et demi de visiteurs en 2012) au profit du musée Kröller-Müller, à Otterlo, à environ une heure. Je gare ma voiture dans la Veluwe, près du pont de la conciergerie, je saute sur un vélo blanc et couvre en pédalant le reste de la distance à travers un paysage boisé jusqu’au grand jardin de sculptures entourant le bâtiment.

La plupart des touristes ne connaissent pas cet endroit. J’y vais parce que, habituellement, j’ai un tête-à-tête d’environ dix minutes avec un tableau de van Gogh, sans bruit ni fanfare. Au Kröller-Müller, il n’y a que l’artiste et moi, sans distraction. Une vraie aubaine. À ma dernière visite, par exemple, j’étais sur un banc devant Caféterras bij nacht [Terrasse du café le soir] sans personne pour me déranger. Ce fut un instant de grâce que je n’ai pas oublié.

Autrement, mon expérience en serait-elle affectée si on me disait que j’ai une réplique devant moi, et non la véritable œuvre d’art ? Bien sûr. S’il s’était avéré que je contemplais un faux, mon désir de voir la peinture authentique s’en trouverait-il augmenté ? Tout à fait. Et c’est ce sur quoi porte Solar Dance : la quête de sens et d’authenticité en art à la suite de la Première Guerre mondiale, époque pendant laquelle, selon Eksteins, la vérité était moins évidente.

L’essai Solar Dance, récemment lauréat du British Columbia National Award for Canadian Non-Fiction, associé à une bourse de 40 000 $, constitue un récit fascinant de la manière dont van Gogh est devenu un personnage emblématique au début des années 1900, surtout dans le Berlin de Weimar, et de la raison de cet engouement. Dans son ouvrage divisé en chapitres dont les titres sont ceux des toiles de van Gogh, Eksteins étudie, à partir des œuvres, la façon dont l’art du peintre a mené à la naissance de mouvements culturels, artistiques et politiques entre les deux guerres mondiales.

Le lecteur trouve d’abord une biographie du peintre, puis il est transporté dans le monde artistique des années 1920. Le récit principal, qui se lit comme un bon roman à suspense, tourne autour du danseur devenu marchand d’art, Otto Wacker, qui a fait fortune grâce à des van Gogh « perdus ». Il a par la suite été jugé pour commerce de faux, causant un scandale en 1932.

Après le procès, la valeur commerciale des peintures de van Gogh a grimpé, augmentant la notoriété de l’artiste de façon posthume, les faux provoquant un désir pour l’authentique. Selon Eksteins, la ruse de Wacker a mis au jour une érosion des valeurs et des normes de la société de l’entre-deux-guerres : à une époque d’incertitudes et de doutes, l’art était devenu un investissement et une marchandise, et les frontières entre vrai et faux avaient perdu de leur netteté. 

D’homme fou et dégénéré, dont les toiles, à sa mort à l’âge de 37 ans, étaient considérées comme presque sans valeur, van Gogh est aujourd’hui l’un des artistes les plus célèbres au monde, un nom reconnu comme étant l’objet d’un « culte ». Comme cela s’est-il produit ? Je ne suis pas nécessairement d’accord avec toutes les théories audacieuses d’Eksteins, mais son livre m’a donné une nouvelle perspective sur l’histoire culturelle et l’ère moderne, particulièrement en Allemagne pendant la République de Weimar. Il a surtout éveillé chez moi une remise en question de la valeur de l’art, depuis la toile d’un peintre pauvre et brillant jusqu’à une industrie milliardaire reproduisant à l'envi le travail de van Gogh sur des maniques, tasses, aimants, plaques d’interrupteurs, étuis pour iPad, tee-shirts et autres attirails.

Solar Dance ne présente pas exactement le monde de l’art sous un éclairage flatteur. Il me pousse surtout à vouloir retourner à cette expérience véritable au Kröller-Müller. Entre-temps, d’ici à ce que je puisse retourner aux Pays-Bas, tout ce que j’ai à faire est de saisir « Van Gogh » dans Google pour générer quelque 71 600 000 résultats de recherche, ce qui me fournit amplement de contexte. Ou je peux me rendre dans les salles du MBAC et avoir Iris tout à moi, même si ce n’est que pendant une minute.

achatsmbac.ca



Par Équipe Magazine MBAC| 08 avril 2013
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