L’œil ouvert de Julian Barnes

Par Sheila Singhal le 30 juin 2016


Photo : Random House Canada

Un des plus grands romanciers littéraires du monde parlant art et artistes : à première vue, l’association peut sembler bancale. D’ailleurs, pourquoi devrions-nous nous intéresser aux réflexions d’un romancier sur l’art? Pour qui se prend-il?

Or il se trouve que l’auteur anglais Julian Barnes, célèbre pour des ouvrages aussi connus que Le Perroquet de Flaubert et dont le roman intitulé Une fille, qui danse a remporté le prix Booker, démontre une sensibilité artististique très nuancée, qu’il possède des connaissances encycopédiques sur les artistes qu’il aime et qu’il tient des propos très incisifs.

Keeping an Eye Open [Garder l’œil ouvert] réunit des essais déjà publiés dont plusieurs sont parus à l’origine dans Modern Painters. Voilà qui explique le choix un peu biscornu des artistes et des œuvres, qui va du Radeau de la Méduse de Géricault à Delacroix, Bonnard et Oldenburg.

Loin d’offrir des descriptions ennuyeuses, prétentieuses ou condescendantes, l’auteur approche son sujet avec un enthousiasme presque enfantin. Voilà un écrivain qui aime l’art et les fredaines des artistes et qui apprécie manifestement fouiner dans tous les recoins qui attirent son attention, que ce soit la vie des étoiles montantes oubliées peintes par Fantin-Latour ou le caratère généralement désagréable de Lucian Freud (l’homme, et non son art que Julian Barnes semble apprécier).

Le recueil s’ouvre sur une description de ce qui semble être un des musées parisiens les plus lamentables. L’auteur se délecte nénamoins de l’état pitoyable de ce musée, ce qui fait de lui un compagnon très agréable dès le départ. De plus, son intérêt tout aussi vif pour les mauvaises présentations de belles œuvres que pour les bonnes présentations d’œuvres minables rend ses opinions, lorsqu’il les exprime, encore plus convaincantes.

Et quelles opinions ! Croisant par exemple un groupe d’étudiants visitant la Royal Academy sous la houlette d’un jeune guide-interprète qui affirme (de façon péremptoire, selon lui) que : « évidemment, l’objectif de Mantagna n’était pas le réalisme ici », il marmonne quasiment à portée de notre oreille : « c’est ça mon pote, tu lui as parlé récemment? ».

Julian Barnes n’est pas plus patient à l’endroit de l’hyper médiatisation du monde artistique. Certains passages sur les Jeunes Artistes Britanniques sont particulièrement mordants, comme en témoigne celui-ci : « Dead Dad [“Père mort” de Ron Mueck] avait le silence et la force d’une œuvre qui garde ses secrets ; a fortiori lorsqu’il est entouré par la clique habituelle des Jeunes Artistes Britanniques tapageurs, directs et intéressés par l’argent. » Il se montre tout aussi sarcastique à l’égard du Pop Art tardif : « On s’arrange pour qu’Oldenburg et Warhol paraissent forts et agressifs à côté de leur descendant immédiat Jeff Koons et de ses fantaisies usinées. Dans une récente entrevue, Koons a annoncé que “l’art ne devrait rien exiger de qui que ce soit”. Bravo, c’est réussi! »

L’une des qualités les plus fascinantes, voire attachantes du livre est son choix de sujets. Bien qu’il passe en revue quelques noms connus – Manet (mais pas Monet), Degas, Delacroix, Oldenburg –, Julian Barnes tient à rendre hommage à des artistes peu connus, tels Félix Vallotton, presque oublié, ou encore son ami Howard Hodgkin (un « peintre de l’écrivain »).

L’auteur prête le même intérêt passionné à tous ces artistes, célèbres ou non. Il n’est jamais méprisant à l’égard de ceux qu’il a choisis même s’il préfère effectivement certaines de leurs œuvres. Et s’il tolère tout autant leurs excentricités, il ne se gêne pas pour appeler un chat un chat quand l’un d’eux se conduit de façon moins que courtoise. À cet égard, ses reproches les plus vifs vont à Freud et à Courbet. 

Même s’il s’agit d’un recueil d’essais écrits par une vedette de la littérature, l’ouvrage est tout aussi agréable à l’œil que n’importe quel livre d’art. Les textes et les illustrations respirent grâce aux immenses marges blanches qui les entourent et chaque illustration a droit à sa propre page. S’il y a une petite critique à faire du point de vue de la conception, elle porterait sur l’absence d’images de certaines œuvres pourtantes décrites de façon approfondie. Un détail qui romp le charme littéraire pour quiconque se jette à tout moment sur son ordinateur pour se remémorer ou découvrir une œuvre.

Julian Barnes ne désire pas particulièrment parler pinceau et technique même s’il est remarquablement perspicace en matière de couleur et d’iconographie. Ce sont les histoires derrière chaque œuvre qui le facinent. En plus d’examiner la vie et le caractère de l’artiste, il extrapole à partir de ce qu’il voit, élargissant sa réflexion à l’influence de l’artiste ou aux réputations malheureusement oubliées des personnes dépeintes et se montrant parfois obsédé par un détail pictural que le lecteur n’aurait peut-être jamais remarqué sans lui.

À l’évidence, l’auteur aime l’art et a une grande affection pour les artistes et pour leurs marottes. Quelques heures en sa compagnie vous auront non seulement diverti et amusé, mais vous auront donné l’impression d’avoir suivi avec l’un des guides-interprètes les plus passionants du monde une visite pleine d’esprit, voire émouvante, d’un musée un peu particulier.

Keeping an Eye Open: Essays on Art de Julian Barnes est disponible à la boutique du Musée des beaux-arts du Canada [disponible uniquement en anglais].


Par Sheila Singhal| 30 juin 2016
Catégories :  Suggestions

À propos de l’auteur(e)

Sheila Singhal

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Sheila Singhal est une écrivaine, rédactrice en chef et blogueuse qui vit à Ottawa, au Canada.

 

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