L’art dure, la vie est courte. L’art et le corps humain

Par Sheila Singhal le 15 mars 2017


L’histoire est depuis toujours riche de représentations du corps humain. Des hommes des cavernes chassant les aurochs sur les murs des grottes aux œuvres complexes basées sur des performances, le corps humain a longtemps été autant le médium que le message. 

C’est cette interdépendance que le nouveau livre de Phaidon, L’Art et le corps, aborde avec éloquence. Comme l’écrit Jennifer Blessing – conservatrice principale de la photographie au musée Guggenheim de New York – dans l’introduction, « Dans chacune des pièces, l’artiste inscrit son corps dans l’image, à la fois sujet et auteur. L’incarnation littérale est un rappel du travail complémentaire de réflexion du créateur d’une image et de celui qui la regarde, en ce sens que nous créons des significations et que nous y réagissons en fonction de nos propres perceptions, qui sont conditionnées par ce que nous sommes et expérimentées à travers notre corps. »

L’Art et le corps est organisé en dix chapitres : beauté, identité, pouvoir, religion et croyance, sexe et genre, émotion incarnée, limites du corps, corps et espace, corps abject, corps absent. Chacun commence par un bref essai, suivi de nombreuses œuvres décrites dans des légendes développées.


Amedeo Modigliani, Nu, v. 1916, huile sur toile, 92,4 x 59,8 cm. Courtauld Gallery, Londres. akg-images / André Held

L’approche thématique permet quelques juxtapositions intéressantes. Dans le chapitre sur la beauté, par exemple, la Vénus de Willendorf (v. 24 000–20 000 av. notre ère) est associée à VB 46 (2001) de Vanessa Beecroft, une performance légèrement dérangeante dans laquelle quelque deux douzaines de femmes nues au corps maquillé de teintes claires et arborant des perruques platine et des chaussures blanches à talon fixent les spectateurs.

Dans la même veine, le chapitre sur l’identité comprend le célèbre Masque d’Agamemnon (v. 1550–1500 av. notre ère) et Sans titre (2000) de Tierney Gearon, où posent sur une plage deux enfants nus portant des masques de personnages de dessin animé. Ce n’est pas aussi dérangeant qu’on pourrait l’imaginer.

Visuellement, le livre est magnifique. Les illustrations sont généreuses, tant en dimensions qu’en nombre, et les connaissances pour le moins encyclopédiques qui sous-tendent la sélection des images font de cet ouvrage un ajout essentiel à toute bibliothèque d’art sérieuse. Où sinon trouver dans une même double page Les Trois Grâces (1504–1505) de Raphaël, Trois femmes (Le Grand Déjeuner) (1921–1922) de Fernand Léger et La Source (Trois femmes à la fontaine) (1922), de Picasso? Ou le sublime David (1501–1504) de Michel-Ange partageant un espace avec le Reclining Nude [Nu couché] (2002) de Dana Schutz?

L’un des aspects les plus fascinants de L’Art et le corps, toutefois, est la relecture des nombreuses façons dont le corps peut être utilisé comme forme de contestation. Winston Churchill l’a déjà dit : « La critique [...] remplit le même rôle que la douleur dans le corps humain. Elle attire l’attention sur l’état préoccupant des choses. »

C’est exactement ce que font nombre des œuvres présentées dans cet ouvrage. Les jumelles néerlandaises Liesbeth et Angelique Raeven se privent de nourriture dans la performance Wild Zone I [Zone sauvage I] (2001), afin d’attirer l’attention sur les mannequins squelettiques, les camps de concentration et le sida. Dans The Weight of Guilt [Le poids de la culpabilité] (1997–1999), l’artiste Tania Bruguera, nue et portant sur le dos un agneau mort, mange des « boulettes de viande » composées de terre de Cuba, d’eau et de sel. Et dans sa série Case Studies [Études de cas] (1997–1998), le photographe Boris Mikhailov représente le destin tragique des sans-abri à la suite de la désintégration de l’ex-Union soviétique.


Francisco José de Goya y Lucientes, ‘Grand festin ! Avec des mortes !’, 1810–1820, gravure, 15,5 x 20,5 cm. National Gallery of Art, Washington (DC)

Il ne faut cependant pas croire que le livre est lugubre. Tout comme l’humain, dans son comportement, peut passer de la tristesse à la joie, L’Art et le corps comprend des images agréables comme le charmant Self Portrait [Autoportrait] (1975) d’un jeune Robert Mapplethorpe, l’Orgy Composition [Composition orgiaque] de George Condo (2008) et Hip, Hip, Hooray! [Hip, hip, hip, hourra] (1949) de Karel Appel.

Il y a également des moments d’humour, sous-tendus par une dose d’ironie. Ainsi, Untitled #216 [Sans titre no 216] (1989) de Cindy Sherman, constitue un hommage volontairement banalisé à la Vierge et l’Enfant (1450) de Jean Fouquet. De même, Olympia (1863) d’Édouard Manet fait face au Portrait (Futago) (1988) du Japonais Yasumasa Morimura, où l’artiste, étendu sur un divan dans une pose similaire, a recréé de façon amusante le chef-d’œuvre du peintre français.

Cette pièce de Morimura fait partie d’une série où il a reproduit des portraits célèbres de femmes, avec lui-même comme sujet. Comme on peut le lire dans la légende, Morimura « remettait en question l’opposition binaire entre hommes et femmes, ainsi que celle entre Orient et Occident. » L’identité sexuelle est un sujet couvert dans plus d’un chapitre du livre, avec des œuvres telles Untitled [Sans titre] (1974), dans laquelle l’artiste Lynda Benglis brandit un long phallus devant ses propres organes génitaux. Ou le portrait mélancolique Sans titre (1921–1922), de Claude Cahun, signé Cahun et Marcel Moore, pseudonymes de Lucy Schwob et Suzanne Malherbe.


Shirin Neshat, Allegiance with Wakefulness, de la série ‘Women of Allah’, 1994, tirage gélatine argentique et encre, 118,7 x 94,3 cm. Metropolitan Museum of Art, New York. Tous droits réservés Shirin Neshat, avec l'aimable autorisation de la Gladstone Gallery, New York et Bruxelles

À part le Radeau de la Méduse (1819) de Théodore Géricault et Allegiance with Wakefulness [Allégeance à l’éveil] (1994) de Shirin Neshat, l’ouvrage néglige de suggérer que le corps humain n’est jamais très loin des sujets de l’heure. C’est un peu étonnant, étant donné que les artistes autochtones contemporains, en particulier (ainsi que des iconoclastes comme Ai Weiwei), utilisent souvent leur corps comme vecteurs d’opinions tranchées sur des questions politiques. 

En dépit de cette possible omission, toutefois, l’éditeur propose une étude remarquable de l’interdépendance de l’art et du corps. Avec plus de 400 illustrations et des commentaires instructifs, le livre offre de tout à tous les lecteurs, des conservateurs aux étudiants en histoire de l’art. On y trouve également une frise chronologique utile des principaux événements marquant les façons dont l’art a eu recours au corps.

Léonard de Vinci – dont L’homme de Vitruve (1490) est représenté dans le livre – a déjà écrit « Un beau corps périt, mais une œuvre d’art ne meurt jamais ». Comme le prouve si élégamment L’Art et le corps, le corps peut disparaître, mais sa place dans l’art subsiste.

L’Art et le corps, avec une introduction de Jennifer Blessing et des textes de nombreux autres auteurs, a été publié en janvier 2017 chez Phaidon, où il est aussi possible de se procurer la version en anglais, Body of Art (2015).


Par Sheila Singhal| 15 mars 2017
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À propos de l’auteur(e)

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Sheila Singhal est une écrivaine, rédactrice en chef et blogueuse qui vit à Ottawa, au Canada.

 

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