La disparition de l’obscurité. La photographie à la fin de l’ère analogique

Par Équipe du magazine du MBAC le 08 octobre 2013

Photo : avec l'autorisation de Princeton Architectural Press

Ce livre constitue ma propre marche à reculons vers l’avenir. Il raconte l’histoire d’une industrie qui a été anéantie par la force de destruction créatrice de l’ère numérique

Robert Burley

Pour celles et ceux d’entre nous qui ont grandi en devant poser pour des photographies de famille – un exercice de patience et un événement annuel d’une demi-journée, au cours duquel la personne derrière l’objectif rechargeait la pellicule et attendait que les nuages passent, réglant encore et encore l’ouverture et la vitesse d’obturation, vérifiant le posemètre plusieurs fois avant que la photo soit prise, tout cela pour attendre une semaine de plus avant que les images reviennent –, il est sans doute difficile d’imaginer que pellicule, chambre noire, chutes et laboratoire de développement deviennent tranquillement obsolètes.

L’extinction graduelle de la photographie analogique est le sujet du nouveau livre du photographe torontois Robert Burley, The Disappearance of Darkness. Burley a rendu compte pendant plusieurs années du combat pas toujours fructueux des fabricants monolithiques de pellicule, dont Kodak, Agfa, Polaroid et Ilford, pour survivre dans le nouvel univers numérique.

Entre 2005 et 2010, Burley a eu accès à des usines de fabrication de pellicule déclassées, entreprises emblématiques qui produisaient film, papier et produits chimiques depuis plus de cent ans. Pour son projet, il s’est servi de son appareil photo grand format (oui, celui avec le boîtier en accordéon où chaque opération est effectuée manuellement, et où le photographe travaille la tête sous un tissu noir pour visualiser, mettre au point et composer le cliché). Une image prise avec une chambre photographique comme la sienne exige une réflexion patiente et approfondie à chaque étape, en d’autres mots, l’inverse du mitraillage au quart de seconde caractéristique des appareils numériques.

Le résultat est une ensorcelante série de photographies, produite avec le matériel même dont Burley documente la disparition, qui explore les usines désaffectées, fermées et démolies de Toronto, des É.-U., d’Angleterre, des Pays-Bas, de Belgique et de France.

À l’instar d’un tirage retiré trop tôt de sa solution de fixage, quelque chose manque dans les photographies en couleur : il y a des traces de vie, mais tout le monde a déserté la scène. Les populations qui gagnaient leur vie avec ces grandes industries s’en sont allées. L’impression d’abandon qui ressort des photos de Burley rappelle celle des images de la ville fantôme de Pripiat après le désastre de Tchernobyl.

À l’intérieur des bâtiments, on trouve un banc près de l’agrandisseur dans une chambre noire, comme si quelqu’un venait juste de sortir pour une pause cigarette. Entrepôts vides, murs de boîtes de pellicule intacts, signalétique défraîchie, bureaux déserts, vieux tableau des employés, graffitis et intérieurs entièrement à l’abandon dominent. À l’extérieur, pancarte « Ouvert » encore accrochée à la fenêtre d’un laboratoire photo sombre, stationnements en friche, centrales électriques encerclées par une végétation luxuriante sont autant de rappels sinistres de l’importance révolue de ces entreprises. Les seules foules que l’on retrouve sont celles réunies pour assister à l’implosion de l’usine de Rochester et à l’extérieur du bâtiment de Kodak Canada à Toronto, le dernier jour des activités de fabrication. Les clichés extérieurs des usines colossales encore debout n’ont rien de romantique, mais Burley a toutefois capté une certaine beauté nue dans le vide absolu et les lignes pures et austères.

Outre l’essai très pertinent de Burley sur la fin de l’ère analogique, l’ouvrage propose trois autres textes de conservateurs en photographie. Dans son article « On Endings » [Fins], Alison Nordstrom s’intéresse au travail de Burley et à sa façon d’enregistrer les traces matérielles de l’industrie de la pellicule en train de disparaitre, non seulement dans le monde physique, mais aussi dans notre esprit. François Cheval nous fait vivre la grandeur et la misère du géant de l’industrie Kodak dans son essai « It takes more than one blast to bring down a factory » [Il faut plus qu’une explosion pour abattre une usine]. Andrea Kunard, conservatrice adjointe, photographies au Musée des beaux-arts du Canada (MBAC), traite de la manière dont les bouleversements dans l’univers de la photo ont influé sur l’interrelation entre art, photographie et industrie dans son texte « Art and Commerce, Creativity and Industry » [Art et commerce, créativité et industrie].

Burley prédit que la photographie sur pellicule survivra à l’ère numérique comme forme d’art avec quelques praticiens. Même si, comme nombre de photographes l’affirment, « ce n’est pas l’appareil, c’est l’œil », cet hommage à la pellicule amène à se poser la question de savoir quel élément de magie s’est perdu avec la disparition de la culture analogique. 

Pour qui s’intéresse à la photographie, la culture matérielle ou l’histoire, The Disappearance of Darkness est un incontournable. Le livre est autant une œuvre d’art qu’une série photodocumentaire empreinte de nostalgie.

Il est également le sujet d’une exposition itinérante organisée par le Ryerson Image Centre, présentée au MBAC à compter du 18 octobre 2013. Pour de plus amples renseignements, cliquez ici.

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Par Équipe du magazine du MBAC| 08 octobre 2013
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