Le garnement du monde de l’art se raconte

Par Robyn Jeffrey le 09 septembre 2013

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Photo avec l'autorisation de Crown Publishing

Du pain collé sur un carreau de fenêtre. Voilà l’objet singulier qui a convaincu Eric Fischl de s’inscrire à un cours d’art dans un collège communautaire. Créé dans les années 1960 par un collègue du jeune Fischl alors employé d’un magasin de meubles, voilà un catalyseur pour le moins inattendu d’une vie de « vedette » de l’art. Mais cette anecdote est l’un des moments clés que l’artiste américain âgé aujourd’hui de 65 ans raconte dans son autobiographie non censurée, Bad Boy: My Life On and Off the Canvas. 

Coécrit avec Michael Stone, le livre est un clin d’œil au titre de son tableau le plus célèbre, Bad Boy [Le garnement] (1981), où un adolescent dans une chambre striée par les rayons du soleil contemple une femme aux jambes écartées sur un lit défait, tout en chapardant dans son sac.

L’autobiographie de Fischl offre un regard intime sur le monde intérieur de l’artiste, et révèle que les gens et les événements de sa propre vie constituent sa principale source d’inspiration. On y apprend que A Woman Possessed [Une femme possédée], autre peinture de 1981, qui représente un adolescent tentant de tirer une femme ivre inconsciente jusque dans leur maison de banlieue, est un portrait légèrement modifié de la mère du peintre.

Mais ce dernier, dont quelques œuvres font partie de la collection du Musée des beaux-arts du Canada (MBAC), lève aussi le voile sur les machinations étranges et parfois surréalistes du monde de l’art. Il relate comment son exposition de Bad Boy en particulier va le faire passer du statut d’étoile montante parmi d’autres, avec « une exposition individuelle à New York sur [son] c.v. et un gagne-pain comme emballeur d’œuvres d’art » à un artiste dont les revenus ont atteint un million de dollars en 1985.

Marc Mayer, directeur du MBAC, a assisté à l’ascension de Fischl. À la fin des années 1980, il travaillait au 49e Parallèle, Centre d’art contemporain canadien à New York, et a vu l’exposition de Fischl à la Mary Boone Gallery, de l’autre côté de la rue. « C’était l’un des acteurs majeurs de la renaissance de la peinture figurative », affirme-t-il. À l’époque, les explorations de Fischl sur l’enfance et l’adolescence dans les banlieues et l’éveil à la sexualité étaient nouvelles, uniques et « érotiques d’une manière tout à fait surprenante dans le monde de l’art », ajoute-t-il. 

Dans le livre Bad Boy, le portrait que brosse Fischl de la scène artistique new-yorkaise survoltée est particulièrement saisissant : vernissages aux invités prestigieux, vie sociale somptueuse, amitiés et rivalités entre artistes, comme David Salle et Julian Schnabel, l’ennemi juré de Fischl. Ils figurent dans l’autobiographie aux côtés de membres de la famille, d’amis et d’admirateurs comme « autres voix », des capsules à la première personne qui offrent des perspectives différentes sur l’artiste et son travail. 

Et malgré son succès (ou à cause de lui), Fischl écrit qu’il se sent toujours comme un imposteur. Il avoue son insécurité quant à son talent et son style, et sa crainte de devenir un « peintre arrivé ». Et il ne rechigne pas à raconter dans le détail son combat contre l’alcool ou ses virées dans Hell’s Kitchen pour acheter de la cocaïne, des dépendances qu’il finira par surmonter.

C’est toutefois quand il évoque son évolution professionnelle que Fischl est le plus captivant. Il explique comment ses années d’enseignement au Nova Scotia College of Art and Design dans les années 1970 ont probablement constitué le moment charnière de son développement en tant qu’artiste, avec une transition entre l’abstraction et un style réaliste narratif en peinture. En fait, le processus créatif de Fischl semble analogue à celui de n’importe quel romancier. Décrivant son expérience de travail avec deux acteurs qu’il avait engagés pour le Krefeld Project, une série de tableaux réalisés en 2002, Fischl écrit : « J’ai commencé chaque toile avec les mêmes questions simples : À qui est cette maison ? Sont-ils mariés ? Qui sont-ils ? Ont-ils une aventure ?

Regard lucide et honnête sur l’art et une vie passée à le créer, Bad Boy illustre le don que possède Fischl dans l’art de raconter, en images et en mots. 

achatsmbac.ca


Par Robyn Jeffrey| 09 septembre 2013
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Robyn Jeffrey, écrivaine et réviseure, habite Wakefield, au Québec.

 

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