Le Tailleur de Picasso. Quand l’art et le style se rencontrent

Par Jonathan Franklin, Chef, Bibliothèque, Archives et Programme de bourses de recherche, MBAC le 04 juin 2013

Photo avec l'autorisation de www.prologue.ca

Né en 1912 dans un petit village juste au nord de Naples, Michel Sapone est apprenti tailleur avant de faire son service en temps de guerre. Au printemps de 1950, il s’installe sur la Côte d’Azur, à Saint-Paul-de-Vence, et accepte en guise de paiement pour un costume une toile de l’artiste italien Manfredo Borsi. Quelques années plus tard, Sapone habille Pablo Picasso en échange d’œuvres d’art et devient rapidement célèbre grâce au TIME Magazine. Le roman de Luca Masia, Le Tailleur de Picasso, le remet aujourd’hui sous les feux de la rampe. Écrit en italien et récemment traduit en français, ce récit nonchalant repose en grande partie sur des lettres et des photos dont beaucoup sont intégrées au roman, notamment de merveilleux documents, telles des photos de Picasso retouchées avec humour par l’artiste le représentant en compagnie de la jeune fille du tailleur, Aïka.

Le succès de Sapone repose certes sur son talent de tailleur, mais aussi sur sa fille Aïka dont les traits, en grandissant, correspondent de plus en plus au modèle picassien : de grands yeux noirs expressifs, des pommettes saillantes, un long cou et des cheveux raides souvent ramassés en queue de cheval. La jeune fille a d’ailleurs été peinte par Alberto Giacometti et par d’autres. Comme l’écrit Masia, Aïka est elle-même devenue une œuvre d’art. Cet effet de ricochet biographique qui a donné naissance aux vies parallèles de Picasso vues par sa famille atteint ici non seulement le tailleur de Picasso, mais aussi la fille du tailleur de Picasso. De plus, Aïka devient la clé du chapitre final grâce à son mariage avec un cousin qui eut l’idée de mettre à profit le lien familial pour créer la Galerie Sapone.

Le style « Sapone » devait probablement se distinguer de la couture parisienne classique, mais il devait cependant être difficile à repérer puisqu’il s’adaptait à la personnalité de chaque artiste.  Sapone n’a jamais reçu d’instructions précises de Picasso pendant les 16 années où il s’est chargé de sa garde-robe, lui taillant une centaine de vestes et quelque 200 pantalons. Il a créé des pantalons rayés (baptisés « à la Courbet » en hommage à l’Autoportrait au col rayé du peintre conservé au Musée Fabre, à Montpellier) et un blouson cubiste que Picasso ne portait qu’en privé. Jouant de finesse psychologique, le tailleur réussissait à faire paraître plus grand l’artiste de 1,63 cm. Un autre de ses bons clients, Hans Hartung, aimait les cols Mao mais ce n’était pas, comme on pourrait le penser, pour affirmer ses sympathies politiques puisqu’il avait appuyé le président Charles de Gaulle pendant les événements de mai 1968 – une prise de position qui avait d’ailleurs provoqué de furieux débats avec Aïka, alors étudiante.

Quelques artistes ont su résister au charme de Sapone, préférant s’en tenir à une coupe classique ou prétendant être trop vieux pour un changement de style vestimentaire (rien à voir avec Picasso !). Alberto Magnelli, par exemple, ronchonnait contre les assistants de Sapone et Jean Arp se plaignait de ses boutons (Arp était alors en mauvaise santé et il flottait dans les vêtements faits à ses anciennes mesures, ce qui ne devait pas aider). Et si un ou deux clients étaient heureux de porter leurs costumes « Sapone », ils n’en omettaient pas moins de livrer les œuvres promises en échange. La plupart d’entre eux appréciaient néanmoins leur tailleur : Antoni Clave avait créé un collage dans lequel il avait intégré un morceau de tissu de Sapone, et Picasso faisait preuve d’un réel intérêt pour le travail d’artisan de Sapone.

Que ce roman nous apprend-il de la relation entre Sapone et Picasso ? Tous deux étaient des exilés qui avaient adopté le français comme deuxième langue — des exilés heureux qui avaient parfois le cœur serré en pensant à leurs patries plus au sud. Tous deux avaient traversé des périodes d’incertitude en raison de leur statut d’immigrants : Picasso pendant la Première Guerre et Sapone, pendant la Seconde. Malgré l’accent mis sur l’amitié, le récit ne dit mot de la nature presque commerciale de leurs transactions. Par exemple, Sapone cherchait la bénédiction de Picasso pour des ventes d’œuvres occasionnelles. Masia décrit aussi un moment bizarre, celui où Sapone essaie de récupérer un dessin de la corbeille à papier de Picasso — manifestement un faux pas, quelles qu’aient pu être ses intentions.

La Galerie Sapone n’aurait jamais existé sans l’histoire que partageaient Michel Sapone et Picasso. C’est ainsi que le gendre du tailleur a pu demander à la veuve recluse de l’artiste, Jacqueline, de participer à une exposition d’œuvres domestiques de Picasso. Un court instant, le livre ouvre alors une porte sur les tensions et les turbulences évoquées dans d’autres livres et films sur Picasso, faisant allusion aux « mille poisons de la vie privée du maître ». Puis la porte se referme, nous laissant avec l’impression durable d’une vie de bonhomie et de respect mutuels vécue sous le soleil du sud.

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Par Jonathan Franklin, Chef, Bibliothèque, Archives et Programme de bourses de recherche, MBAC| 04 juin 2013
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