Regards sur la vie et l’œuvre de Louise Bourgeois

Par Sheila Singhal le 05 décembre 2016




Photo : Hazan, tous droits réservés

Quiconque a visité le Musée des beaux-arts du Canada (MBAC) ou en a même simplement vu des photographies en ligne a une bonne idée de ce qu’est la sculpture monumentale de Louise Bourgeois (1911–2010) Maman (1999, fonte de 2003), installée sur la place devant l’entrée principale du musée. Depuis son dévoilement en 2005, la sculpture est devenue si emblématique du MBAC qu’il est difficile aujourd’hui de les dissocier.

Mais l’artiste ne saurait être résumée uniquement par des œuvres comme Maman. Dans la monographie récente Louise Bourgeois, Géométries intimes, du conservateur américain Robert Storr, longtemps ami de Bourgeois, la vie et la carrière de l’une des artistes internationales parmi les plus originales sont abordées de manière très approfondie.


Louise Bourgeois dans son atelier avec Life Flower I [Fleur de vie I] (en création), plâtre, vers 1960. The Easton Foundation, tous droits réservés / Autorisé sous licence de VAGA, NY

Jamais cantonnée à une discipline, Bourgeois a travaillé entre autres avec le crayon, le pinceau, le tissu, le métal, le bois, l’installation pendant quelque soixante-dix années consacrées à la création. Demeurée longtemps dans une relative confidentialité, elle n’a véritablement été remarquée par le milieu de l’art qu’à compter du début des années 1980.

« À une époque, écrit Storr, où la vie productive des artistes est souvent aussi brève que le temps d’attention que lui accordent ceux dont ils recherchent l’admiration, Louise Bourgeois a continué à travailler durant ses années d’isolement, et à accroître le rythme de sa production même quand les projecteurs des médias se braquaient épisodiquement sur elle. »


Louise Bourgeois, St. Sébastienne [Sainte Sébastienne], 1947. Aquarelle et mine de plomb sur papier, 27,9 x 18,4 cm. Collection particulière. Photo : Christopher Burke, The Easton Foundation, tous droits réservés / Autorisé sous licence de VAGA, NY

La première expérience de la production artistique vécue par Bourgeois s’est déroulée dans l’atelier de réparation de tapisseries de ses parents, voisin de leur domicile de la rue Saint-Germain à Paris, en France. Lassés de l’absentéisme de l’un de leurs assistants, Louis et Joséphine Bourgeois confient à la jeune Louise de dix ans le soin de redessiner les parties inférieures de tapisseries endommagées des XVIIe et XVIIIe siècles. « Soudain, j’étais utile, écrira-t-elle. Les bas des tapisseries avaient été rongés […] et il fallait un dessinateur pour dessiner les pieds […] ainsi que les pieds des meubles. »

Le livre est divisé en chapitres chronologiques, chacun traitant en détail d’une dizaine d’années de la vie de l’artiste. Chaque texte, outre une impressionnante collection de photographies personnelles, est accompagné d’un portfolio distinct conséquent d’œuvres de la même période. Le premier (des années 1930 à 1944), qui couvre les années d’étudiante de Bourgeois à Paris et les premiers temps de son mariage, est particulièrement fascinant, car il montre comment l’artiste façonne ses idées et son style avec toutes sortes de matériaux, de vélins translucides au papier à musique.


Louise Bourgeois, The Blind Leading the Blind [Les Aveugles], 1947-1949. Bois peint en rouge et en noir, 170,5 x 163,5 x 41,3 cm. Collection de l’Easton Foundation. Photo : Christopher Burke, The Easton Foundation, tous droits réservés / Autorisé sous licence de VAGA, NY

C’est également la période où Bourgeois se définit en tant que sculptrice. Évoquant un cours donné par le peintre Fernand Léger vers 1934, Bourgeois déclarait : « Léger a fait de moi un sculpteur […] il a pris un copeau de bois et l’a fixé sous une étagère, d’où il est tombé en tournant librement dans l’espace. Il nous a demandé d’en faire un dessin. […] Je ne voulais pas en faire une représentation. Je voulais explorer sa qualité tridimensionnelle. Ce que j’ai fait. J’ai su à partir de cet exercice que je ne serais pas un peintre mais un sculpteur ». Fait intéressant, c’est aussi l’époque où Bourgeois se découvre un intérêt durable pour la géométrie et les mathématiques.

Il est surprenant de voir le talent que déploie Bourgeois dans l’emprunt à d’autres artistes d’éléments d’œuvres pour ensuite en jouer et les remodeler pour ses propres créations. Dans le chapitre qui porte sur les années 1944 à 1955, par exemple, on voit de nombreuses sculptures avec lesquelles Bourgeois forge sa réaction au travail d’artistes comme Alberto Giacometti. Ses Personnages et autres sculptures de cette période peuvent à la fois être interprétées comme une réponse aux créations des autres, et comme l’illustration de sa propre capacité à transformer ces influences en quelque chose d’entièrement nouveau.

L’une des incursions les plus fascinantes dans l’univers de Bourgeois concerne les nombreuses sculptures d’araignées qu’elle a réalisées, dont la Maman du MBAC. Si, pour la plupart des gens, les araignées sont des prédateurs redoutables, pour Bourgeois, elles ont de nombreuses significations. « Tout d’abord, a-t-elle écrit, l’araignée comme protectrice […] C’est une défense contre un mal. […] L’autre métaphore, c’est que l’araignée représente la mère ». Dans une évocation de sa jeunesse et de son travail avec les textiles, elle aura également cette remarque : « Je viens d’une famille de réparateurs L’araignée est une réparatrice. Si on abîme sa toile, l’araignée ne s’énerve pas. Elle la tisse et la répare ».





Louise Bourgeois, Spider II [Araignée II], 1995. Bronze, pièce murale, 185,4 x 185,4 x 57,2 cm. Collection du Palm Springs Art Museum, CA. Photo : Christopher Burke, The Easton Foundation, tous droits réservés / Autorisé sous licence de VAGA, NY

Si de nombreux ouvrages sur « la vie et l’œuvre » sont étrangement muets sur l’existence personnelle et intime de l’artiste, le Bourgeois de Storr est tout sauf monolithique. Tout au long du texte, Storr s’efforce d’explorer presque chaque méandre de la vie de son sujet, de son enfance et ses premières influences à la psychanalyse qu’elle a suivie pendant des décennies. Son insatisfaction quant à certains aspects de son mariage avec l’historien de l’art Robert Goldwater (avec qui elle restera néanmoins jusqu’à la mort de celui-ci en 1973), sa relation tendue avec ses parents, tout cela s’est exprimé dans ses œuvres.

Tard dans sa vie, Bourgeois est devenue la coqueluche de photographes comme Herb Ritts et Robert Mapplethorpe, dont le portrait de l’artiste, portant effrontément sous le bras le très phallique Fillette (1968), figure dans le livre. « S’il est tentant de miser sur une telle célébrité, remarque Storr, le charisme qu’elle a exercé à la fin de sa vie a parfois failli éclipser la réussite de son parcours artistique. »


Louise Bourgeois, Topiary IV [Topiaire IV], 1999. Acier, tissu, perles et bois, 68,6 x 53,3 x 43,2 cm. Collection particulière. Photo : Christopher Burke, The Easton Foundation, tous droits réservés / Autorisé sous licence de VAGA, NY

Le livre se termine par un chapitre très personnel où l’auteur parle de sa longue amitié avec Bourgeois. Storr ne cache pas qu’il connaissait parfaitement les singularités de la personnalité de Bourgeois, notamment sa manipulation pure et simple des connaissances qui se pressaient à son appartement, lequel était parfois si fréquenté que chacun ne pouvait souvent présenter ses hommages qu’en se frayant difficilement un chemin un par un jusqu’à elle. Mais rien de tout cela ne remet en cause l’affection de l’auteur pour une femme qui, tour à tour, pouvait se montrer généreuse et drôle, irritable et difficile.

La monographie de 752 pages, qui a approximativement les dimensions d’une petite taille basse, comprend quelque 900 illustrations en couleurs et en noir et blanc. Outre le texte particulièrement fouillé de Storr, l’ouvrage propose une excellente chronologie de la vie et de l’œuvre de l’artiste. Malgré son prix élevé, Géométries intimes est un incontournable qui agrémentera toute bonne bibliothèque sur l’art et les créateurs contemporains, ou fera un cadeau de choix pour les Fêtes.


Louise Bourgeois dans son atelier vers 1987 avec Clouds and Caverns [Nuages et cavernes], 1982-1989, et Cove [Plis et replis], 1987. Photographe inconnu / Art : © The Easton Foundation

Depuis le décès de Bourgeois en mai 2010, sa réputation n’a fait que croître. Des expositions de ses sculptures et installations ont eu lieu partout dans le monde, et ses œuvres figurent dans des collections publiques et particulières de nombreuses institutions de premier plan, dont le MBAC, qui possède plusieurs de ses dessins et sculptures en plus de Maman. Bourgeois continue également d’influencer les jeunes artistes contemporains, et de nombreux sites Web sont consacrés à son travail. 

Dans une entrevue de 1986, Bourgeois confiait, parlant peut-être autant d’elle que de son œuvre : « Faire un assemblage est un mécanisme de protection […] ce n’est pas une attaque contre les choses, c’est s’accommoder avec elles. […] Mais il y a quelque chose d’autre dans l’assemblage : la restauration et la réparation. […] On répare la chose jusqu’à la refaire complètement ».

Louise Bourgeois, Géométries intimes, de Robert Storr, a été publié en coffret en novembre 2016 chez HAZAN. Une édition en coffret en anglais est également parue en octobre 2016 chez The Monacelli Press sous le titre Intimate Geometries: The Art and Life of Louise Bourgeois. 

La boutique du MBAC propose différents livres sur Bourgeois, dont le livre illustré pour enfants Une berceuse en chiffons. La vie tissée de Louise Bourgeois, d’Amy Novesky (également en anglais sous le titre Cloth Lullaby: The Woven Life of Louise Bourgeois) et Louise Bourgeois: Autobiographical Prints, de Julie Mitchell.


Par Sheila Singhal| 05 décembre 2016
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À propos de l’auteur(e)

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Sheila Singhal est une écrivaine, rédactrice en chef et blogueuse qui vit à Ottawa, au Canada.

 

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