Saisir le moment décisif : Les Canadiens

Par Sheila Singhal le 08 novembre 2016


Photo : avec l'autorisation de Bone Idle Press

Affichant un air renfrogné, la mairesse d’Ottawa Charlotte Whitton refuse de se lever pour entendre le nouvel hymne national, Ô Canada. Plein d’espoir David Lewis, du NPD, distribue des tracts de campagne aux jolies passagères d’un bus local. Quant à la vedette américaine de patinage artistique Andra McLaughlin Kelly, elle se ronge les ongles en regardant son mari Red se lancer sur la glace pour le match d’ouverture de la Coupe Stanley 1963.

Le nouvel album de photos de Roger Hargreaves, Jill Offenbeck et Stefanie Petrilli, The Canadians, fait la part belle aux Canadiens devenus célèbres entre la fin des années 1940 et les années 1980 sans toutefois négliger monsieur et madame Tout-le-Monde. Qu’il s’agisse d’hommes en costume faisant leur lessive dans une laverie automatique, de femmes jouant au bingo à l’Exposition nationale canadienne ou de membres d’une bande de motards réagissant aux reproches de policiers pour « ricanement », cet ouvrage fascinant reprend des fragments de temps figés dans les archives photographiques du Globe and Mail.

Annoncé comme une relecture du livre culte de Robert Frank Les Américains, il réunit près de 80 photos en noir et blanc datant principalement des années 1950 et 1960. Toutes les images (qui font partie d’une série de quelque 20 000 photos récemment offertes à l’Institut canadien de la photographie du Musée des beaux-arts du Canada [MBAC]) sont présentées dans Légende. Les archives photographiques du Globe and Mail, une exposition itinérante nationale inaugurée il y a peu à Toronto et aujourd’hui à l’affiche au MBAC.


Fred Ross, Refusant de reconnaître le « Ô Canada » comme hymne national, l’ancienne mairesse d’Ottawa, Charlotte Whitton, reste assise au milieu des spectateurs qui se sont levés pour chanter, 1967. Photo : avec l'autorisation de Bone Idle Press

S’il ne compte aucun texte hormis les légendes originales des photos (d’où son titre), l’album s’ouvre cependant sur une brève évocation de l’auteur et artiste canadien Douglas Coupland. « Je trouve tellement curieux de voir ces photos d’un Canada qui avait pratiquement disparu quand j’étais enfant, écrit-il. Je vois tellement de choses qui, oui, collent à ce que j’ai connu dans ce pays, mais je vois aussi que bien des changements ultérieurs en sont évidemment absents : l’avancement des droits humains, les minorités vues comme des êtres humains et non comme des minorités, l’écologie, la théorie critique, le féminisme et bien d’autres choses encore. »

Ces clichés pris par les photographes et les pigistes du Globe and Mail s’attachent surtout aux villes du sud de l’Ontario, avec quelques brèves incursions dans d’autres régions du Canada. Contrairement aux photos brutes de scènes de crime d’un Weegee ou aux reportages photo élégiaques d’un Gordon Parks ou d’une Dorothea Lange, les images sont uniques et présentent souvent des sujets saisis au vol. De toute évidence prises lorsqu’aucune autorisation signée n’était nécessaire, beaucoup semblent avoir été composées à la hâte et saisies au moment où l’instant parfait se présentait de lui-même.


Photographe non identifié, Vêtue d’une robe turquoise et d’une étole de fourrure, Martine Van Hamel part assister à un ballet et en compagnie de John Sauder, 1967. Photo : avec l'autorisation de Bone Idle Press

À noter que les photos présentent tous les repères de coupe des directeurs photo du Globe and Mail. Le plus souvent limitées au crayon rouge gras ou au stylo noir, ces marques sont parfois un peu déconcertantes. Par exemple, pourquoi vouloir utiliser telle partie de l’image ? Dans d’autres cas, elles sont tellement nombreuses qu’il devient fascinant d’essayer de comprendre comment l’image finale a bien pu s’insérer sur une page composite.

Ces cadrages ont parfois dû attrister les photographes qui n’avaient que peu, voire aucun contrôle sur le produit final puisque la majorité d’entre eux étaient des employés. Un directeur photo pouvait d’un coup décider de supprimer un élément d’information visuelle soigneusement inséré pour ne laisser voir que le visage et la silhouette d’une jolie femme. Ou éliminer le visage buriné d’un vieil homme pour ne retenir que ses doigts serrant une bouteille de boisson gazeuse (la marque bien en évidence).



Boris Spremo, Des gens de tous les milieux rendent un dernier hommage à Donald Summerville, 1963. Photo : avec l'autorisation de Bone Idle Press

Repères de coupe à part, les images sont merveilleuses. Ce sont par exemple des clichés sombres d’une infirmière travaillant de nuit ou d’un chanteur dans un cabaret enfumé. Des photos glamour de vedettes locales prises au flash ou bien des images réalistes de cabanes, de stations d’essence, d’usines et de grèves de chauffeurs de bus. Toute la gamme des expériences humaines — amour, solitude, sexe, religion — est représentée, mais d’une façon typiquement canadienne. Dans quel autre pays les gens feraient-ils la queue pour attendre le bus en pleine tempête de neige ? Dans quel autre pays accueillerait-on les clients dans un Uranium Cafe ? Dans quel autre pays une foule polie et bien habillée écouterait-elle un évangéliste proclamer en plein hiver que la fin du monde est imminente ?

À bien des égards, la photographie d’art actuelle doit beaucoup au photojournalisme. En saisissant « l’instant décisif », des reporters photo tels que Boris Spremo, Eric Christensen, Fred Ross, Vincent DeWitt et de nombreux autres anonymes et méconnus nous apprennent surtout à observer. Égoportraits, images fortuites ou reportages photo personnels, ces derniers nous ont montré la voie.


Erik Christensen (autrefois connu sous le nom d’Erik Schack), À la maison de correction Millbrook, la fabrication des plaques de voitures est un privilège accordé pour bonne conduite, 1958. Photo : avec l'autorisation de Bone Idle Press

« Ces images, écrit Douglas Coupland, présentent un Canada inconscient de la beauté, d’un monde où les stripteaseuses ont de la cellulite et où les seuls citoyens techniquement hot sont des prisonniers qui fabriquent des plaques d’immatriculation ontariennes. » Plus loin, parlant de certains sujets, il demande où est parti l’ancien Canada : « Comment a-t-il disparu ? Devrions-nous le pleurer ? Être heureux de sa dissolution ? Et lorsqu’il neigeait, est-ce que les flocons étaient gris comme ces photos voudraient nous le faire croire ? »

Comme le suggère Douglas Coupland, cette collection exceptionnelle d’instants décisifs décrit un pays disparu depuis longtemps. Vus sous un angle contemporain, les vêtements sont démodés, les comportements datés et les véhicules vieillots. Pourtant, à l’instar de toute bonne photo, elles expriment un sentiment familier dans cette simple universalité de l’expérience humaine saisie en un instant et figée pour toujours.

Publié chez Bone Idle Press (une division de Archive of Modern Conflict), The Canadians est disponible [uniquement en anglais] à la boutique du MBAC. Légende. Les archives photographiques du Globe and Mail est à l’affiche au MBAC jusqu’au 12 février 2017.


Par Sheila Singhal| 08 novembre 2016
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À propos de l’auteur(e)

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Sheila Singhal est une écrivaine, rédactrice en chef et blogueuse qui vit à Ottawa, au Canada.

 

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